Directeur artistique des Imaginales depuis quatre ans, et acteur de l'événement depuis toujours, Gilles Francescano dresse un premier bilan de cette édition consacrée au thème « Alter ego ». Entre affluence, chaleur exceptionnelle, place de l’autre, relation gémellaire, accessibilité et avenir du festival, il défend une ambition claire : faire des Imaginales un lieu de pensée libre, d’accueil et de circulation entre les auteurs, les publics et la ville.
Alors que cette édition 2026 touche à sa fin, Gilles Francescano retient d’abord : « Depuis quatre ans, je retrouve le même signe : le sourire des gens, des auteurs, des artistes et des autrices qui arpentent les couloirs du festival. Pour moi, c’est un critère essentiel. »
L’affluence, elle, semble au rendez-vous : « On a vu que les deux premiers jours étaient au moins égaux aux années précédentes. Mais avec le climat exceptionnel de cette année, je ne suis pas sûr qu’on puisse garder ça en exemple. » La chaleur a pu modifier les habitudes de circulation du public, notamment sous les bulles du livre et les chapiteaux.
Le thème de cette édition, « Alter ego », touche Gilles Francescano de près. « Après les derniers thèmes, notamment “Hors-normes” l’an passé, j’avais envie d’aborder quelque chose d’encore intime. Je suis jumeau : j’ai un frère jumeau, Thierry. »
Une expérience personnelle que rejoint une inquiétude plus large : « Les actualités nous ont expliqué que l’autre, c’était le problème et qu’il fallait le détruire, qu’il fallait lui jeter toutes les bombes qu’on pouvait trouver dans nos armureries. Je me suis dit qu’il était peut-être temps de s’interroger sur cette figure de l’autre dont on parle tant. »
L’objectif était donc d’inviter auteurs et autrices à passer plusieurs jours ensemble pour réfléchir autrement, loin des réflexes de confrontation. Depuis son arrivée à la direction artistique, Gilles Francescano a imposé une ligne reconnaissable, marquée par la force et la profondeur des thèmes choisis. Les retours semblent confirmer, cette année encore, la pertinence de cette orientation.
Il rapproche cette édition de celle consacrée à « Memento Mori » (souviens-toi que tu vas mourir), pari réussi d'il y a deux ans : « Certains auteurs sont revenus me dire que le thème, et ces quatre jours de réflexion partagée, les avaient conduits à s’interroger sur leur propre vie. J’ai le sentiment que cette édition produira le même effet. »
Pour lui, la liberté est au cœur même du festival : « L’idée, c’est d’avoir une libre pensée, une libre réflexion, une libre discussion en dehors des dogmes, en dehors de la politique, en dehors des oppositions et, n’ayons pas peur de le dire, en dehors des fascismes aussi, puisque aujourd’hui on est confronté à de nouvelles formes d’extrémisme. Et donc, la parole libre, c’est un acte politique de tout temps, je le crois de plus en plus. »

Cette interrogation sur l’autre trouve un écho direct dans son expérience de jumeau. « Même avec tous les efforts du monde, je ne saurai jamais ce que signifie être un individu unique : mon double, en quelque sorte, était là avec moi dès le départ. » Cette présence originelle a façonné son rapport au monde : « Quand on parle d’ego, je ne suis pas sûr que nous parlions tous de la même chose. Le mien, j’ai parfois l’impression qu’il a été d’emblée partagé, ou divisé en deux. »
Celui qui, à 14 ans déjà, avait rejoint Amnesty International, constate par ailleurs : « Il y a un sentiment que j’ai vraiment beaucoup de mal à comprendre, c’est la jalousie. » Avec son frère, cette condition les a conduits très tôt à s’interroger sur leur place parmi les autres : « On s’est vite rendu compte qu’on n’était pas nombreux dans la classe et dans la cour de l’école à être jumeaux, qu’on était souvent ostracisés pour ça, parce que c’était rigolo, deux copains qui ont la même tête. »
Un festivalier est venu le voir après l’avoir entendu parler du sujet : « Il m'a dit : ce que vous avez dit sur les jumeaux, ça m’a beaucoup touché, parce que moi-même je suis jumeau, mais mon jumeau est mort il y a trente ans. » Ce qui frappe Gilles Francescano, c’est la manière dont cet homme parlait encore au présent : « Il n’a pas dit : j’étais jumeau. Il me dit : mon jumeau, il est encore présent, je lui parle encore. »
En réalité, l’intitulé complet de cette édition est « Alter Ego. Et si l’Autre n’existait pas ? » Une hypothèse vertigineuse : « Si l’on parvient à identifier l’autre, à le définir comme quelqu’un d’extérieur à nous, alors on peut facilement le détruire, l’abîmer, le critiquer », analyse-t-il. À l’inverse, penser une continuité entre soi et autrui bouleverse le rapport au monde. « Je me suis demandé si nous n’étions pas simplement des morceaux apparents, émergents, d’une réalité commune. Dans ce cas, nous serions des manifestations d’une même réalité. Dès lors, il n’y a plus de raison de s’en vouloir ou de se chercher querelle. »
Difficile de ne pas prolonger cette réflexion. Dans un groupe humain, la souffrance de l'un finit souvent par gagner les autres. À l'échelle d'une société, l'exclusion n'est jamais cantonnée à ceux qui la subissent : elle altère peu à peu l'ensemble du corps social.

Présent aux Imaginales bien avant d’en devenir directeur artistique, Gilles Francescano rappelle plus largement son attachement ancien au festival. Il y a d’abord été invité comme illustrateur par Stéphanie Nicot, qui l’a précédé à la direction artistique. Il avait aussi monté l’association Artefact avec des amis, réalisant des fresques dans des collèges et lycées d’Épinal, et signé l’affiche 2004 du festival.
« J’ai la chance de connaître le festival de l’intérieur, de savoir comment il s’est construit, comment il a grandi et ce qui l’a façonné au fil des années. » Cette longue histoire avec les Imaginales alimente ses ambitions pour le festival : mieux le relier à la ville, à ses lieux culturels, à ses partenaires et à ses publics. Il cite notamment les Ciné-Palaces, Épinal fait son cinéma ou encore la bibliothèque multimédia intercommunale (BMI), « un des outils extraordinaires de la ville », où se tient chaque année une exposition importante.
Son objectif tient en une formule : « Lier tout ça pour offrir au festival, pour offrir à la ville et au monde de l’imaginaire le plus beau des festivals. »

Et pour l’avenir ? « Le festival est appelé à grossir, en quantité légèrement, et en qualité certainement », explique-t-il. Il souhaite notamment accueillir davantage d’auteurs étrangers, y compris venus de pays moins régulièrement représentés dans les festivals français. Le levier principal, à ses yeux : « Il suffit de bien accueillir les auteurs étrangers, de les choyer, de leur donner envie de revenir. »
Il évoque à ce titre R.J. Baker, venu du Royaume-Uni : « Pendant huit ans, il a expliqué à tous ses comparses anglais qu’il fallait venir aux Imaginales pour voir ce que c’était qu’un vrai festival convivial et chaleureux. »
Cette édition en donne déjà un aperçu à la Bulle du Livre, avec une présence internationale marquée, dont celle de R.J. Barker : la Canadienne Amal El-Mohtar, connue pour Les Oiseaux du temps, coécrit avec Max Gladstone ; la Britannique Jodi Taylor, du côté du voyage dans le temps ; l’Italienne Titania Blesh, entre science-fiction et fantasy ; le Catalan Gérard Guix ; ou encore la Tchèque Lenka Elbe, remarquée avec Uranova.
S’y ajoutent l’Américaine Megan Whalen Turner, figure de la fantasy jeunesse, la Palestinienne Sonia Nimr, chercheuse et conteuse, Sabaa Tahir, autrice d’Une braise sous la cendre, ainsi que l’illustrateur allemand Dominik Mayer, familier des univers de dark fantasy, et lauréat du Prix Imaginales 2026, catégorie Illustration, pour Incendium, paru chez Caurette.
Pour Gilles Francescano, cette expérience doit concerner tout le monde : « Autant les festivaliers que les auteurs, les invités que les professionnels de la chaîne du livre. Et c’est ce qui fait que les gens ont envie de revenir au festival. »

L’accessibilité et l’inclusion font aussi partie des chantiers poursuivis. Le thème « Hors-normes », l’an passé, a aussi servi de révélateur. Il a conduit le festival à regarder en face ses propres limites en matière d’accessibilité. « Il a bien fallu assumer le fait que le festival n’était pas accessible jusqu’à présent, ou très mal accessible », reconnaît Gilles Francescano. Un travail a été engagé avec l'Association APF France handicap, qui accompagne désormais le festival tout en posant un regard critique sur ses progrès. Des actions sont également menées vers la maison d’arrêt d’Épinal, avec des interventions autour de l’écriture et du dessin.
Un prix des festivaliers doit également voir le jour. Pour cette première année, le directeur artistique reste prudent : « On va voir comment ça peut fonctionner et de quelle manière ça peut fonctionner au mieux. »
Quant à son propre avenir, Gilles Francescano répond avec prudence. Une cinquième année semble toutefois se dessiner. Pour le festival, l’ambition demeure, à condition de lui donner les moyens de ses évolutions, tout en défendant la nécessité de porter « un regard critique, objectif sur le festival et sur ses manquements ».

Le changement de municipalité à Épinal ne devrait pas, à ses yeux, bouleverser l’existence du festival. Il y voit même un élément positif : « Il y a des élus à la culture cette fois-ci qui ont été choisis. Donc nous avons des personnes accessibles vers lesquelles nous pouvons nous tourner, pour discuter, pour projeter, pour défendre un projet. »
À LIRE - À Épinal, d’étranges personnages apparaissent sur les murs de la ville
Il constate une attention réelle autour des Imaginales : « La nouvelle municipalité est très consciente que c’est quand même l’événement le plus important de la région. Et donc je pense qu’on va travailler tous ensemble pour que cela dure et s’améliore. »
C’est peut-être là que se joue l’équilibre des Imaginales, selon Gilles Francescano : dans cette capacité à faire tenir ensemble l’intime et le collectif, les auteurs et les lecteurs, la ville et le festival, les imaginaires venus d’ailleurs et les réalités très concrètes de l’accueil. Si « l’autre » traverse cette édition comme une question philosophique, il apparaît aussi comme une méthode de travail : écouter ce qui manque, accueillir ce qui arrive, et faire du festival un lieu où chacun puisse trouver sa place.
Crédits photo : Gilles Francescano (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - À Épinal, les Imaginales célèbrent 25 ans d’imaginaire
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Commenter cet article