Aux Imaginales, la Tchèque Lenka Elbe présentait Uranova, son premier roman, publié en français aux Forges de Vulcain dans une traduction d’Eurydice Antolin. Un livre ambitieux, impressionnant, difficile à ranger dans une seule case : enquête, roman d’amour endeuillé, récit politique, horreur, fantastique, humour noir, mémoire familiale et histoire tchèque s’y contaminent sans cesse. Au centre, une ville réelle : Jáchymov.
Le 31/05/2026 à 18:45 par Hocine Bouhadjera
215 Partages
Publié le :
31/05/2026 à 18:45
215
Partages
Une petite cité thermale et minière de Bohême, dont l’histoire concentre plusieurs siècles de fièvre extractive, d’utopies médicales, de violences politiques et d'exploitation minière.
Dans le roman, Angela disparaît en 1968 lors d’un voyage en Tchécoslovaquie, où elle cherche à comprendre ses origines. Henry, son compagnon resté en Angleterre, demeure prisonnier de cette perte. Trente ans plus tard, il revient sur les lieux du drame, dans une ville minière marquée par le totalitarisme et par un étrange hôtel thermal où l’on soigne les corps avec des bains de radon. La version officielle de la mort d’Angela commence alors à se fissurer.
Pour Lenka Elbe, tout commence bien avant le livre. « J’ai commencé à écrire au lycée, mais c’étaient des nouvelles qui ne voulaient pas dire grand-chose, et je pense qu’elles étaient probablement nulles », sourit-elle. L’écriture devient plus sérieuse à l’université, où elle étudie le journalisme et les médias, suit des cours de creative writing et de scénario. L’idée d’Uranova naît vers 2013 ou 2014, autour de Jáchymov, dont l’histoire croise directement celle de sa famille.
Jáchymov est aujourd’hui une ville discrète, mais son passé a touché à des forces qui dépassent largement ses frontières. Lenka Elbe insiste : impossible de la résumer simplement. Elle remonte jusqu’au Moyen Âge : la ville est alors célèbre pour ses mines d’argent. « C’était la deuxième ville la plus peuplée après Prague dans le royaume tchèque, à cause de l’argent. Les pièces qui y étaient frappées s’appelaient des thalers, parce qu’en allemand Jáchymov s’appelait Joachimsthal. Et de thaler vient dollar. Cette ville a donc donné son nom au dollar. »
Quand l’argent s’épuise, les mineurs trouvent une pierre noire, d’abord perçue comme un mauvais signe. La pechblende, ou uraninite, révélera pourtant une puissance nouvelle : l’uranium. « À la fin du XIXe siècle, Marie Curie, encore Maria Skłodowska avant son mariage avec Pierre Curie, a travaillé à partir de cette matière venue de Joachimsthal pour extraire le radium et le polonium. »
À Jáchymov, la radioactivité n’est pas seulement un décor : elle relie presque toutes les strates de l’histoire locale. La ville est à la fois station thermale, avec ses bains de radon réputés soulager les articulations, et ancien territoire minier, marqué par l’extraction de l’uranium et les camps de travail imposés aux prisonniers politiques. Lenka Elbe résume ce paradoxe : « On y trouve des hôtels thermaux, parfois luxueux, et, de l’autre côté, l’histoire des camps de travail forcé dans les mines d’uranium. Tout est connecté. Tout tourne autour de la radioactivité. »
Cette histoire n’est pas seulement documentaire. Elle touche directement l’autrice. « L’un des prisonniers politiques était mon grand-père. Il a été emprisonné là-bas dans les années 1950. J’ai une lettre qu’il a écrite à sa famille quand il était là-bas. Il a survécu, il n’y est pas resté très longtemps, mais cela a été très traumatique. » Enfant, Lenka Elbe passe beaucoup de temps avec lui. « J’écoutais les histoires de sa vie. Quand on est né en 1910 dans ce qui s’appelait alors la Tchécoslovaquie, toute votre vie est profondément influencée par les situations politiques. Ce pays a traversé tellement de choses au XXe siècle. »
Uranova commence comme une enquête classique, avec une disparition, un deuil impossible, un retour sur les lieux du traumatisme. Puis le texte glisse vers autre chose : fantastique, horreur, absurde, comédie noire. « On peut dire que c’est un roman cross-genre. Il combine peut-être une fantasy historique et politique, avec de la dark comedy », résume Lenka Elbe.
Cette forme éclatée tient à sa manière de regarder le monde : « J’aime penser dans la complexité », explique Lenka Elbe. Elle revendique aussi son goût pour les récits où le réel et l’irréel se mêlent : « Comme lectrice, cela me laisse de l’espace pour mes propres pensées, mes propres interprétations. Je peux lire entre les lignes. » C’est donc naturellement ainsi qu’elle écrit : en ouvrant des zones d’incertitude plutôt qu’en refermant le sens.
Le fantastique n’est pas là pour décorer le récit. Il agit comme un espace de déplacement. Même lorsque l’histoire devient « folle », dit-elle, le lecteur peut s’y orienter parce que le texte fonctionne aussi sur un plan métaphorique. Une peur racontée à Jáchymov peut ainsi résonner ailleurs, dans un autre pays, avec une autre forme d’angoisse.
Son passé de journaliste intervient surtout dans la méthode. Le ton, lui, appartient pleinement au roman. « Le journalisme est extrêmement utile pour la recherche », souligne-t-elle. « J’essaie d’être très précise, presque obsédée par les détails. Quand je trouve quelque chose d’intéressant, je creuse profondément. »
Le sujet pourrait appeler un traitement grave : camps de travail, totalitarisme, disparition, trauma familial, radioactivité. Pourtant, Uranova avance avec un humour noir, discret, presque souterrain. Lenka Elbe y tient : « L’humour est extrêmement important pour moi. Je ne pense pas que je pourrais écrire un livre sans humour, ou au moins sans nuances humoristiques. » Un rire de l'absurde, des croyances et des régimes qui prétendent organiser le réel.
Elle donne l’exemple de la « fièvre radioactive » du début du XXe siècle, cette époque où l’on a pu croire que tout ce qui était radioactif était bon pour la santé. « Beaucoup de gens sont tombés malades ou sont morts à cause de procédures qu’ils croyaient bénéfiques, parce qu’on ne connaissait pas encore suffisamment les effets secondaires. » Un humour du grotesque et de tragique mêlés.
Ses influences revendiquées ne sont pas directement celles que la critique française a pu convoquer : David Lynch, Mariana Enríquez ou Rivers Solomon. Lenka Elbe cite d’autres noms fondateurs dans son parcours : « Pour moi, comme personne et comme écrivaine, il y a Franz Kafka, que j’ai lu adolescente, vers 14 ou 15 ans. Ensuite Umberto Eco, quand j’étais à l’université. Et puis Haruki Murakami, que j’ai découvert adulte. Je suis tombée amoureuse de son écriture, parce qu’elle provoque vraiment mon esprit. »
La référence à David Lynch ne lui paraît pas absurde. Elle y voit moins une influence directe qu’un effet de mise en scène : Uranova est un roman très visuel. « Je sais que ce n’est pas un scénario, mais quand j’écris, je vois presque les scènes comme si je faisais un film. »
Le thème des Imaginales 2026, « Alter Ego », trouve dans Uranova plusieurs échos. Les personnages sont travaillés par des doubles historiques, psychiques, familiaux. Lenka Elbe y reconnaît quelque chose de personnel. « Les personnages du roman ont beaucoup de couches. Moi aussi, j’ai beaucoup de couches. Mais l’un des personnages est réellement mon alter ego. »
Ce personnage, c’est une jeune infirmière thermale. « Je voulais refléter ma relation avec ce grand-père qui avait été emprisonné comme prisonnier politique dans ces camps de travail. Elle est aussi jeune en 1999 que je l’étais en 1999, et son grand-père a le même âge que mon grand-père à cette époque. J’ai mis nous deux dans le livre de cette façon. Nous avions une relation très proche, et je connaissais ses histoires. C’était très important pour moi de l’inscrire là. »
L’autrice confesse un décalage entre ce qu’elle montre d’elle-même et ce que le livre laisse voir. « Je pense que les gens qui me rencontrent puis lisent mon livre ont parfois du mal à croire que c’est la même personne. L’écriture exprime mon monde intérieur, mais mon apparence extérieure est un peu différente. Sinon, ce serait trop de matière noire qui marche dans la rue », partage-t-elle avec nous, non sans malice.
Dans Uranova, la radioactivité n’est jamais seulement un fait scientifique ou un décor. Elle traverse les lieux, les corps, les mémoires. Lenka Elbe accepte volontiers cette lecture métaphorique. « La radioactivité est comme une puissance universelle, une énergie universelle qui ne disparaît jamais. Elle peut devenir une métaphore de notre histoire, et même du traumatisme que nous portons. Tout est connecté, et cela fonctionne sur un plan métaphorique. Les lecteurs sensibles peuvent le voir. »
Cette contamination est aussi narrative. Le roman joue avec le lecteur, l’attire vers le thriller, puis déplace les règles. Lenka Elbe ne cache pas : « C’est mon vrai plaisir de jouer avec le lecteur. Parfois, je décris une scène d’une certaine manière, puis je dis à la fin : mais cela ne s’est pas passé comme ça. Je prends le lecteur dans une direction, puis je reviens en arrière et je décris la scène telle qu’elle était vraiment. »
Ce pouvoir de la fiction l’intéresse précisément parce qu’il n’existe pas dans la réalité. « C’est comme un petit jeu pour montrer mon pouvoir de changer ce qui s’est passé, parce que je suis écrivaine et que ce n’est qu’une histoire. Mais on ne peut pas réécrire la réalité. C’est le contraste entre les deux. »
David Meulemans, passeur d’Uranova vers le lectorat français, et fondateur des Forges de Vulcain, raconte avoir découvert Uranova à la Foire de Francfort, en cherchant à diversifier les pays d’origine de ses traductions. Sur le stand tchèque, un extrait attire son attention : une primo-romancière, un livre déjà remarqué, et un motif. « J’ai grandi à côté d’une centrale nucléaire. Le nucléaire comme métaphore de problèmes sociaux, psychologiques, humains, m’a intéressé. »
Le pari se fait d’abord sur une quinzaine de pages, puis se confirme lors d’une rencontre avec Lenka Elbe à Prague, en 2025. « On s’est rendu compte qu’on avait beaucoup d’affinités. Je me suis dit : allez, on y va. » La réception française suit : « Les Français ne sont pas toujours curieux des littératures d’Europe de l’Est. Et là, dès la sortie, on a eu une pleine page dans Les Inrockuptibles. C’était assez fantastique. »
Pour Lenka Elbe, cette venue aux Imaginales est une première, et l’accueil l’a manifestement surprise. « Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi incroyable », confie-t-elle. Ce qui la frappe notamment, c’est le public : « Les gens savent vraiment pourquoi ils viennent. Ce sont des passionnés, et cela crée une atmosphère très particulière. » Entre les performances, les rencontres et les discussions autour des livres, elle dit avoir trouvé une cohérence rare : « Tout cela se répond. C’est formidable. »
À LIRE - Christopher Bouix, coup de coeur 2026 : “La littérature doit mordre ou griffer”
Elle travaille déjà à un prochain roman, mais préfère rester prudente. « Je ne veux pas trop en parler, parce que je pense que cela porte malheur. Le style sera assez similaire, avec un mélange de réel et d’irréel. Je toucherai à l’histoire, au traumatisme, un peu à la politique, un peu aux théories conspirationnistes. Et c’est tout ce que je dirai. »
David Meulemans espère désormais inscrire Lenka Elbe dans la durée, comme il le fait avec les autres auteurs des Forges de Vulcain. Son prochain roman fait déjà partie des projets suivis de près par la maison, en vue d'une future traduction française.
Crédits photo : Lenka Elbe aux Imaginales 2026 (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - À Épinal, les Imaginales célèbrent 25 ans d’imaginaire
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 15/05/2026
445 pages
Aux Forges de Vulcain
23,00 €
Commenter cet article