Coup de cœur des Imaginales 2026, Christopher Bouix arrive à Épinal avec une œuvre déjà multiple : un triptyque d’anticipation sur l’intelligence artificielle et les futurs déshumanisés, un roman d’horreur où les enfants massacrent les adultes, un passé d’auteur jeunesse repéré par Netflix, mais aussi un détour plus ancien par l’Antiquité, les textes grecs et latins, Socrate, la démocratie et les sorcières. Rencontre avec un écrivain qui aime les livres noirs, drôles, mordants, et les questions que le futur pose au présent.
Le 31/05/2026 à 14:00 par Hocine Bouhadjera
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31/05/2026 à 14:00
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Christopher Bouix évoque avec nous les Imaginales comme une « parenthèse magique » dans son année d’écriture. Depuis trois ans, il y retrouve « des lectrices et des lecteurs passionnés », des auteurs, des autrices, mais aussi « des bénévoles et des organisateurs d’une gentillesse incroyable ».
Être désigné coup de cœur 2026 ajoute une autre dimension : « Je prends ça comme un honneur, un encouragement et une vraie chance. » Une chance, notamment, de rencontrer des lecteurs qui ne le connaissent pas encore. Mais l’auteur garde les pieds sur terre : « Quand je regarde la liste des coups de cœur qui m’ont précédé, j’y vois tant d’autrices et d’auteurs que j’admire. C’est un grand bonheur, vraiment. »
Gilles Francescano, directeur artistique des Imaginales, a salué chez Christopher Bouix un « bain de jouvence dans un futur déshumanisé à souhait ». La formule amuse l’écrivain, qui tient d’abord à préciser un point : son cycle composé d’Alfie, Tout est sous contrôle et Le Mensonge suffit, tous publiés Au diable vauvert, n’est pas, à ses yeux, une trilogie.
« Chaque livre est indépendant, le triptyque peut être lu dans l’ordre qu’on veut, les histoires n’ont pas de lien entre elles. En revanche, ce sont des livres qui sont situés dans un univers. Alfie, le premier, se déroule dans un futur très proche. Tout est sous contrôle, le second, quelques décennies plus tard. Et Le Mensonge suffit, le troisième volet, se déroule encore un peu après dans le futur. »
Ces trois romans dessinent un monde où la technologie prend toujours plus de place. « On voit l’évolution de ce futur ultra-technologique que j’imagine. Et qui dit ultra-technologie dit une déshumanisation de plus en plus poussée. C’est un imaginaire plutôt noir. » Rappelons qu’Alfie, qui imagine le quotidien d’une famille française observée par une intelligence artificielle domestique, a été achevée peu avant l’irruption de ChatGPT dans le débat public, avant que l’IA générative ne transforme brutalement notre perception de ce que ces outils pouvaient faire, simuler ou déplacer dans nos vies.
Noir, mais pas sinistre. Le rire constitue une composante essentielle des romans de Christopher Bouix. « Ce futur est noir, mais je me suis beaucoup amusé à l’écrire. J’y ai mis de l’humour, parce que je voulais que ces livres restent des romans de plaisir, avec du suspense, du mystère, et cette possibilité de rire même au milieu d’un monde déshumanisé. »
Pour lui, l’humour n’est pas un simple contrepoint. Il sert la mécanique même du récit. « L’humour a une capacité libératrice. Quand on éclate de rire, c’est une des seules réactions physiques qu’on puisse avoir face à un livre. On peut pleurer aussi, bien sûr. Mais généralement les livres procurent des émotions qui sont entièrement cérébrales, qui ne sont pas physiques. L’humour a cette vertu : on éclate de rire. »
Il voit aussi une proximité : « Pour moi, l’humour et le suspense fonctionnent presque de la même manière. Dans les deux cas, on installe une tension, puis on la libère : par le rire pour une blague, par la résolution pour une intrigue. J’ai essayé de faire tenir ensemble ces deux mouvements, le mystère et l’humour, sans sacrifier l’un à l’autre. »
Le thème des Imaginales 2026, « Alter ego : et si l’Autre n’existait pas ? », résonne fortement avec son travail. Dans ses romans, les humains se découvrent régulièrement observés, accompagnés, contrôlés ou remplacés par des systèmes, des algorithmes ou des machines. L’auteur commence pourtant par l’idée la plus simple, la plus généreuse du thème.
« L’alter ego, c’est l’autre soi : quelqu’un qui n’est pas nous, mais qui nous ressemble assez pour nous renvoyer quelque chose de commun. D’une certaine façon, nous sommes tous les alter ego les uns des autres. Nous partageons une humanité, un monde, des inquiétudes. Il y a quelque chose de très beau dans cette idée d’une humanité faite d’échos et de ressemblances. »
Mais l’intelligence artificielle trouble cette relation. « Les outils comme ChatGPT se construisent précisément sur la fabrication d’un faux alter ego. Quand on lui parle, on a vraiment l’impression de parler avec quelqu’un qui nous comprend. Et ça, c’est profondément ancré chez les hommes : on a toujours envie de trouver en l’autre une compréhension, une écoute, une parole qui soit équivalente à la sienne, un rapport d’égalité. »
Pour Christopher Bouix, c’est précisément là que le trouble commence. « L’IA devient assez performante pour imiter un alter ego, pour nous donner l’impression qu’il y a quelqu’un en face. Or il n’y a personne, au sens humain du terme. C’est inédit : nous avons désormais des machines capables de faire semblant d’être humaines. »
Même lorsqu’on sait qu’on parle à une machine, quelque chose se dérègle dans l’échange. « D’un point de vue cognitif, cela crée une forme de déboussolement. Il suffit de parler quelques minutes avec ChatGPT pour s’en rendre compte. »
C’est précisément cette zone trouble que ses romans explorent : « J’écris une littérature plutôt mordante, cynique et noire. Ce qui m’intéresse, c’est cette limite de notre désir humaniste : vouloir trouver un alter ego partout, même là où il n’y en a pas. Même face à des robots qui ne sont pas de simples outils, mais des objets idéologiques, conçus par des entreprises elles-mêmes très idéologiques et, à mes yeux, profondément néfastes à l’humanité. »
Christopher Bouix ne se présente pas pour autant comme technophobe : « La technologie n’est pas un mal. En revanche, la technologie transforme nos biais cognitifs, ça c’est sûr. Et on peut le dire pour n’importe quelle technologie. »
Il prend un exemple inattendu : le livre. « Je suis un grand amoureux du livre, et les lecteurs d’ActuaLitté aussi, je pense. Mais le livre est une technologie qui est apparue à un moment donné. Avant, quand il n’y avait pas d’écrit, pas de possibilité de fixer l’écrit, avant le volumen, avant le codex, les hommes étaient obligés d’apprendre par cœur de longues épopées qu’ils récitaient. »
L’apparition du livre, puis plus tard le développement de l’imprimerie, ont profondément modifié le rapport humain à la mémoire. « Tout d’un coup, on n’avait plus besoin de mémoriser. Est-ce que c’est un bien, est-ce que c’est un mal ? Je crois que le livre est évidemment un bien, mais on perd quand même quelque chose cognitivement. » Le raisonnement vaut pour les technologies contemporaines. « Je ne suis pas critique absolument de l’intelligence artificielle. Dans la recherche scientifique, dans la médecine, ça peut être un outil précieux, dans la mesure où il est utilisé savamment par des gens qui savent ce qu’ils font et qui savent l’orienter. »
Internet, les réseaux sociaux, puis l’IA prolongent ce mouvement, mais à une autre vitesse. « Ces technologies transforment notre manière de penser, de voir le monde, d’y prendre place. Pour l’intelligence artificielle, il est encore trop tôt pour mesurer tous les effets. Mais on sait déjà que les réseaux sociaux ont modifié notre capacité de concentration. »
Dans l’anthologie des Imaginales 2026, Christopher Bouix prolonge cette réflexion avec une nouvelle consacrée à une IA domestique. Il imagine une entreprise vendant des IA d’occasion, déjà passées par d’autres foyers ou lieux de travail : moins chères, mais surtout déjà habituées aux humains. Le personnage ne cherche plus vraiment un outil, mais une présence : « Un compagnon du quotidien, quelqu’un qui serait là, qui répondrait à ses questions, toujours présent, toujours bienveillant et toujours chaleureux. » Un alter ego qui écoute, répond, rassure, mais dont l’humanité n’est qu’une simulation.
Christopher Bouix refuse pourtant de faire de l’anticipation une littérature prophétique. « La science-fiction n’a pas pour objet de prévoir le futur », rappelle-t-il. Elle part plutôt d’un postulat imaginaire pour tirer le fil de ce qui existe déjà dans le présent. « Ce n’est pas une façon de prévoir le futur, c’est surtout une façon de penser le présent. » Chaque genre produit ainsi son propre pas de côté : anticipatif pour la science-fiction, imaginaire pour la fantasy, social pour le polar. « L’intérêt de la littérature, c’est de représenter le monde contemporain sous un angle un peu inédit. »
En 2026, Christopher Bouix a publié Tuez-les tous !, toujours Au diable vauvert, roman fantastique et d’horreur situé à Brignac-sur-Mer, un village de bord de mer. « C’est charmant, c’est Noël, c’est adorable, mais la neige ne s’arrête plus et ça devient problématique. » Dans ce décor presque féerique surgit un phénomène inexplicable : « Les enfants décident de se rebeller et de tuer absolument tous les adultes qu’ils ont sous la main »...
Derrière la violence du dispositif, l’auteur a voulu interroger l’enfance. « Je me demande si l’on ne vit pas dans une société qui la déconsidère profondément, qui ne la prend pas au sérieux, parce qu’elle est faite par des adultes qui ne sont plus des enfants. » Le roman pose aussi la question de la mémoire : peut-on vraiment se souvenir de son enfance, ou ne fait-on que la reconstruire depuis un regard d’adulte ?
Christopher Bouix connaît bien ce territoire. Sous le nom de Nataël Trapp, il a publié pour la jeunesse, notamment Les 7 vies de Léo Belami, adapté par Netflix sous le titre Les 7 vies de Léa. Il garde une grande estime pour cette littérature, « formidable, inventive, souvent très belle », mais distingue nettement les deux pactes d’écriture. Pour la jeunesse, dit-il, l’auteur porte une responsabilité particulière : « On ne peut pas présenter une vision du monde trop déprimée, trop cynique, trop nihiliste. »
Avec les adultes, le rapport change. « Je considère que mes lecteurs et mes lectrices ont des capacités d’analyse suffisantes, donc je ne les ménage pas. » Tuez-les tous ! cherche ainsi la morsure : « C’est un livre dur, cynique, qui veut provoquer, choquer, taper un peu sur le lecteur. » L'auteur cite volontiers Kafka : « Il ne faudrait lire que de la littérature qui mord ou qui griffe. »
Dans les années 2010, Christopher Bouix a par ailleurs publié aux Belles Lettres plusieurs anthologies de textes antiques, littéraires, philosophiques et historiques, puis un roman biographique pour la jeunesse autour de Socrate. « C’est aussi un roman sur la Grèce antique et sur l’Athènes démocratique, parce que l’apparition de la philosophie coïncide à peu près avec l’apparition de la démocratie. »
L’Antiquité l’intéresse pour cette double distance : elle nous est familière par certains héritages, « en premier lieu la démocratie », mais reste « absolument étrangère », par sa morale, ses manières de penser et de voir le monde. « Cette étrangeté familière, je trouvais ça intéressant. »
Le lien avec la science-fiction se fait là : dans les deux cas, il s’agit d’un monde à la fois proche et éloigné. « En science-fiction aussi, c’est un monde familier et étrange, sauf que je l’imagine entièrement. » Dans Le Mensonge suffit, cette distance lui permet notamment de reprendre une question déjà présente dans son travail sur Socrate : « Jusqu’où peut-on tirer le fil de cette notion dont on use et dont on abuse : la démocratie ? Est-ce qu’on vit actuellement en démocratie ? »
Parmi ses livres liés à l’Antiquité, Christopher Bouix cite volontiers Hocus Pocus, publié aux Belles Lettres, consacré aux pratiques magiques dans le monde gréco-romain. « On est presque dans de la fantasy, mais pas tout à fait », résume-t-il. Le livre interroge à la fois la réalité sociale des magiciens et des sorciers dans l’Antiquité, et l’imaginaire littéraire qui les entoure.
Ce détour mène vite aux figures féminines. « On retrouve des magiciennes chez Homère, chez Virgile », rappelle-t-il. Or ces femmes sont souvent représentées comme des êtres « un peu hystériques, incompréhensibles, incontrôlables », donc dangereuses précisément parce qu’elles échappent à l’ordre masculin.
De Socrate aux IA domestiques, des sorcières antiques aux enfants meurtriers de Tuez-les tous !, Christopher Bouix revient ainsi à un même geste : déplacer le regard pour rendre le présent moins confortable. À chaque fois, il choisit un autre lieu - la cité grecque, le futur proche, la magie antique, le village enneigé - pour faire apparaître ce qui mord déjà dans notre monde.
Crédits photo : Christopher Bouix (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
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Par Hocine Bouhadjera
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