C’est avec une immense tristesse et une profonde reconnaissance que les Éditions du Seuil apprennent à ActuaLitté la disparition d’Edgar Morin, disparu à l’âge de 104 ans, et en saluent la mémoire. Penseur du temps présent et figure majeure de la vie intellectuelle française, Edgar Morin a, tout au long de sa vie, éclairé notre époque par son humanisme et la force de sa pensée, construisant une œuvre foisonnante.
Le 30/05/2026 à 08:50 par Hocine Bouhadjera
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30/05/2026 à 08:50
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Le sociologue et philosophe Edgar Morin est mort le 29 mai 2026, à l’âge de 104 ans. Ancien résistant, chercheur indiscipliné, penseur de la complexité, auteur d’une œuvre immense, il aura traversé plus d’un siècle en refusant les frontières trop nettes : entre sciences humaines et sciences du vivant, politique et poésie, cinéma et anthropologie, écologie et philosophie. Avec La Méthode, son grand cycle en six volumes, il laisse une œuvre qui a cherché, jusqu’au bout, à penser ensemble ce que le monde moderne sépare.
Edgar Morin avait fini par devenir une figure presque familière du paysage intellectuel français : silhouette de sage inquiet, voix claire, appétit intact pour l’époque, goût des formules et des alertes. Mais derrière l’image du penseur centenaire, souvent convoqué pour commenter les crises du temps, demeurait une tentative obstinée de comprendre l’humain dans toute son épaisseur, biologique, sociale, politique, imaginaire, affective.
Né David Salomon Nahoum le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique, Edgar Morin perd sa mère à l’âge de dix ans. Cette blessure traversera son rapport à la mort, au deuil, à la mémoire et à la littérature. Très tôt, il lit avec avidité, se passionne pour le cinéma, s’engage dans les milieux antifascistes, puis dans la Résistance. C’est pendant la guerre qu’il adopte le pseudonyme de Morin, qui deviendra son nom public.
Membre du Parti communiste français pendant la guerre, il s’en éloigne après 1949 et en est exclu en 1951. Cette rupture ne le conduit pas au retrait, mais à une critique durable des orthodoxies. Edgar Morin restera un homme de gauche, mais sans jamais se laisser enfermer dans un appareil, une doctrine ou une discipline.
Entré au CNRS en 1950, Edgar Morin ne suit pas le parcours académique classique. Lui-même rappellera qu’il n’a pas écrit de thèse de doctorat. Il avance plutôt par objets, par intuitions, par déplacements successifs. L’Homme et la Mort, publié en 1951, interroge les rites, les croyances, les mythes et les représentations de la finitude. La mort n’y est pas seulement un fait biologique : elle devient une porte d’entrée dans l’imaginaire humain.
Le Cinéma ou l’Homme imaginaire, paru en 1956, analyse la projection, l’identification, les doubles, les fantômes qui habitent l’écran. L’année suivante, Les Stars poursuit cette réflexion sur les figures divinisées par la culture de masse. Edgar Morin prend ici au sérieux les images, les récits populaires, les affects collectifs.
En 1961, avec Jean Rouch, il coréalise Chronique d’un été, film majeur du cinéma-vérité. La question posée aux passants — « Êtes-vous heureux ? » — ouvre pourtant un chantier immense : filmer la parole ordinaire, les corps dans Paris, les ouvriers, les étudiants, les survivants de la guerre, les contradictions d’une société. Le film compte parmi les moments fondateurs d’un cinéma qui interroge son propre dispositif en même temps qu’il regarde le réel.
Cette attention aux formes culturelles se retrouve dans L’Esprit du temps, consacré à la culture de masse, ou encore dans La Rumeur d’Orléans, où Edgar Morin analyse la circulation d’un récit antisémite dans une ville française. Il ne sépare jamais les faits sociaux de leurs puissances imaginaires.
Une rumeur, un film, une star, un rite funéraire ou une crise politique sont, pour lui, des phénomènes à plusieurs étages.
Dans les années 1960, Edgar Morin participe à une vaste enquête collective sur Plozévet, commune du Finistère. Il en tire Commune en France. La métamorphose de Plodémet, publié en 1967. Le projet : observer une société locale en transformation, saisir les mutations d’un monde rural confronté à la modernité, croiser sociologie, ethnologie, histoire et observation directe. L’expérience sera aussi controversée. Une partie des habitants se sentira mal représentée, voire trahie.
En parallèle, il fonde ou accompagne plusieurs revues, dont Arguments, Communications et la Revue française de sociologie. Il participe à la construction d’un espace intellectuel où la sociologie dialogue avec la philosophie, la sémiologie, les médias, la cybernétique, l’anthropologie, la biologie.
L’œuvre centrale d’Edgar Morin demeure La Méthode, vaste ensemble publié entre 1977 et 2004. Six volumes pour repenser la connaissance, le vivant, les idées, l’humanité, l’éthique. Non pas une méthode au sens étroit d’une procédure, mais un mode de pensée capable de relier ce que les disciplines isolent.
Le premier volume, La Nature de la nature, aborde l’ordre, le désordre, le système, l’information. Le second, La Vie de la vie, interroge le vivant. Les troisième et quatrième volumes, La Connaissance de la connaissance et Les Idées, déplacent la réflexion vers l’anthropologie de la connaissance, les paradigmes, la noologie, la vie des idées. Le cinquième, L’Humanité de l’humanité, s’attache à l’identité humaine. Le dernier, Éthique, affronte les contradictions morales, l’incertitude, la compréhension.
Sa pensée complexe part d’un constat simple : le réel est tissé. Le mot « complexité » renvoie à complexus, « ce qui est tissé ensemble ». Penser, dès lors, ne consiste pas à réduire, mais à relier sans confondre. L’individu, la société, l’espèce ; la raison et la passion ; l’autonomie et la dépendance ; l’ordre et le désordre : Edgar Morin n’abolit pas les contradictions, il les met au travail.
Cette pensée aura ses formules : la « reliance », la « boucle récursive », le principe « dialogique », la nécessité de réintroduire le sujet connaissant dans toute connaissance. Edgar Morin veut combattre ce qu’il appelle la pensée mutilante : celle qui découpe le monde en morceaux et oublie que ces morceaux vivent ensemble.
Le travail intellectuel d’Edgar Morin n’a jamais été séparé d’une inquiétude politique. Avec Terre-Patrie, écrit avec Anne-Brigitte Kern en 1993, il défend l’idée d’une communauté de destin terrestre. L’écologie n’est pas pour lui un secteur parmi d’autres, mais un changement de civilisation. La Terre n’est plus décor, ressource ou arrière-plan : elle devient condition commune, milieu vital, horizon politique.
Il parlera aussi de « politique de civilisation », expression reprise plus tard dans le débat public. Il s’agit de remettre l’humain au centre, non comme maître de l’univers, mais comme être solidaire, fragile, dépendant de la nature et des autres. Cette orientation traverse L’An I de l’ère écologique, La Voie, Changeons de voie ou encore Réveillons-nous !.
Edgar Morin a pensé la crise, non comme un accident passager, mais comme une structure du monde moderne : crise écologique, crise démocratique, crise de la connaissance, crise de la mondialisation, crise de l’Europe, crise de l’espérance. Attentif aux bifurcations, dans les périodes noires, disait-il, peuvent surgir des graines d’espoir. Encore faut-il savoir les reconnaître.
L’humanisme d’Edgar Morin connaissait les catastrophes du XXe siècle, les totalitarismes, les guerres, les fanatismes, les humiliations collectives. Résistant, ancien communiste, témoin des désastres européens, il ne croyait ni au progrès automatique, ni à la pureté des causes.
Parmi ses ouvrages les plus diffusés figurent également Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur (2000), texte commandé par l’UNESCO et traduit dans de nombreuses langues. Edgar Morin y plaidait pour une école capable d’enseigner non seulement des connaissances, mais aussi leurs limites, leurs erreurs possibles, leurs liens invisibles. Contre le morcellement des disciplines, il appelait à former des esprits aptes à comprendre la complexité du monde, à penser ensemble l’humain, la planète, l’incertitude et la responsabilité commune.
Ses prises de position ont parfois suscité de vives polémiques, notamment sur le conflit israélo-palestinien. Le 4 juin 2002, Edgar Morin publie dans Le Monde, avec Sami Naïr et Danièle Sallenave, une tribune intitulée « Israël-Palestine : le cancer ». Deux associations, France-Israël et Avocats sans frontières, engagent alors une procédure pour diffamation raciale. Déboutées en première instance, elles obtiennent en 2005 une condamnation devant la cour d’appel de Versailles. Mais, le 12 juillet 2006, la Cour de cassation annule cette décision : elle estime que les propos relevaient du débat d’idées et de la liberté d’expression, et ne visaient pas la communauté juive dans son ensemble.
Il se revendiquait d’un héritage multiple : libertaire, socialiste, communiste, écologique. À cela s’ajoutaient Montaigne, Héraclite, Pascal, Marx, Freud, Heidegger, mais aussi le cinéma, la poésie, l’amour, la fraternité. Sa pensée acceptait de se nourrir de sources hétérogènes. Edgar Morin pouvait irriter par son goût de l’ampleur, sa volonté de tout embrasser, son refus des frontières trop disciplinaires. Mais c’est précisément cette ambition qui a fait de lui un penseur si singulier.
La bibliographie d’Edgar Morin donne le vertige. Il a aussi laissé un roman, L’Île de Luna, et vu publier tardivement L’année a perdu son printemps, texte de jeunesse écrit à 25 ans.
Jusqu’aux dernières années, il continue d’écrire. Changeons de voie, en 2020, tire les leçons de la pandémie. Leçons d’un siècle de vie, en 2021, revient sur son parcours. De guerre en guerre, en 2023, relie 1940 à l’Ukraine. Encore un moment…, la même année, rassemble textes personnels, politiques, sociologiques, philosophiques et littéraires. En 2025 paraît Y a-t-il des leçons de l’Histoire ?.
Edgar Morin occupait une place rare : celle d’un penseur à la fois savant et populaire. Il passait des colloques aux plateaux de télévision, des livres théoriques aux entretiens grand public, des universités étrangères aux journaux. Directeur de recherche émérite au CNRS, docteur honoris causa de nombreuses universités, grand-croix de la Légion d’honneur, il fut aussi un intellectuel médiatique, suivi, sollicité, parfois caricaturé.
Que restera-t-il d’Edgar Morin ? Une formule, peut-être : relier. Relier les savoirs, les êtres, les temps, les disciplines, les crises, les espérances. Relier ne veut pas dire confondre. Cela veut dire tenir ensemble ce qui se combat parfois, comprendre que l’humain est fait de contradictions, que la société produit l’individu qui la produit, que la Terre dépend de l’homme qui dépend d’elle.
Son œuvre aura été un combat contre la réduction. Réduction de l’homme à l’économie, de la politique à la gestion, de la science à la technique, de la connaissance à l’expertise, de la vie à la survie. À l’inverse, Edgar Morin voulait réintroduire la mort dans la vie, l’imaginaire dans la société, la poésie dans la pensée, l’incertitude dans la raison.
Depuis près de soixante-dix ans, Le Seuil a hébergé ses plus grands ouvrages avec, dès 1957, Les Stars, qui ausculte la fabrication des vedettes par le cinéma et la culture de masse.
Sa fidélité à notre maison, avec laquelle il a entretenu jusqu’à la fin des liens étroits, son exigence et sa curiosité insatiable ont profondément marqué notre histoire éditoriale où, en tant que sociologue et philosophe, il a trouvé l’espace intellectuel et amical pour explorer les frontières entre les disciplines.
Le foisonnement de ses recherches se révélera au fil de ses livres. Dans Autocritique (1959), il revient sur son adhésion puis la remise en question de son engagement communiste ; dans Journal de Californie (1970), il observe les bouleversements culturels américains ; La Rumeur d’Orléans (1969) demeure une référence incontournable dans l’étude des phénomènes et mécanismes collectifs ; avec Le Paradigme perdu (1973), il invite à repenser la relation entre nature et culture alors que, vingt ans plus tard, avec La Tête bien faite. Repenser la réforme, réformer la pensée (1999), il plaide pour une éducation qui relie les savoirs et développe l’esprit critique.
Enfin, il analyse la question juive à la lumière de l’histoire moderne, en interrogeant les liens entre identité, mémoire, antisémitisme et universalisme, dans Le Monde moderne et la Question juive (2006).
Mais, incontestablement, c’est son travail sur la « pensée complexe », développé notamment dans son œuvre-vie en six tomes, La Méthode (Seuil, 1977-2004 ; Points, 2014), puis prolongé en 2026 par La Méthode de « La Méthode », qui a profondément influencé plusieurs générations de chercheurs, d’enseignants et de lecteurs passionnés.
Quelques ouvrages plus personnels dévoilent l’homme derrière l’œuvre, comme Mes démons (Stock, 1994, puis Seuil, 1998). Récemment encore, animé par une volonté de transmettre aux jeunes générations et par la vitalité qui le caractérise, il réfléchissait à des projets littéraires audacieux.
Son engagement pour une pensée vivante, libre et indisciplinée fait de lui une figure essentielle de notre temps. Nous adressons à ses filles, ainsi qu’à sa femme Sabah, alliée fidèle dans ses engagements scientifiques et culturels, nos pensées les plus chaleureuses.
C’est avec une profonde émotion que j’ai appris le décès d’Edgar Morin, l’une des plus grandes figures intellectuelles françaises de notre temps. Combattant infatigable pour la liberté, philosophe de la « pensée complexe » qu’il jugeait un besoin vital pour nos personnes, nos cultures et nos sociétés, intellectuel engagé et connu de tous, il cherchait l’accord des « vérités opposées ». Edgar Morin aura consacré plus de huit décennies à interroger notre monde, ses crises et ses espérances. Il continuera de nous enseigner « ce qu’est être humain ».
Né en 1921, celui qui s’appelait alors Edgar Nahoum avait signé son premier acte politique dès 1936, en s’impliquant dans une organisation qui venait en aide aux Républicains espagnols. Dès lors, la vie d’Edgar Morin s’était placée sous le signe de l’engagement, nourri par son ouverture d’esprit et ses solides convictions antifascistes et pacifistes.
Engagé au sein du Parti communiste français, c’est à Toulouse, en Zone libre, alors qu’il poursuivait ses études de droit, qu’Edgar Morin était entré en Résistance dès 1942. Nommé lieutenant des Forces françaises combattantes, il avait frôlé la mort à de nombreuses reprises et s’était illustré dans la Libération jusqu’à accompagner l’armée française en Allemagne. C’est également dans la Résistance qu’il avait adopté le nom « Morin » : c’est ce qu’un camarade avait compris et répété du nom d’Edgar Magnin, qu’il s’était choisi comme pseudonyme en référence au personnage de L’Espoir d’André Malraux.
L’après-guerre avait été un autre temps fondateur. Celui des premiers travaux intellectuels publiés, des échanges avec ses pairs et des collaborations à plusieurs grandes revues, notamment liées au Parti communiste. Le temps, encore, d’un engagement qui ne faiblissait pas, qui pensait déjà la réconciliation franco-allemande et s’opposait à la guerre d’Algérie.
En 1950, Edgar Morin entrait au CNRS, notamment grâce aux recommandations de ses maîtres et amis Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty. L’année suivante, il publiait L’Homme et la mort. Son immense activité intellectuelle était en marche, dans une optique résolument interdisciplinaire, allant de la biologie à l’économie et de la symbolique à la sociologie, aux racines de la « pensée complexe ».
Prenant ses distances avec le Stalinisme, Edgar Morin avait été exclu du PCF au début des années 1950, avant de clamer sa liberté de penser dans Autocritique et de poursuivre son aventure de liberté intellectuelle totale, loin de toutes les idéologies imposées, dans la revue Arguments, aux Éditions de Minuit.
Penseur infatigable de la société et de ses transformations, sa curiosité intellectuelle s’attachait à tous les sujets sans y établir de hiérarchie préalable, de la génération yé-yé à Mai 68, des ouvriers de Renault aux habitants de la Bretagne rurale.
Cette pensée ouverte, audacieuse et résolument interdisciplinaire reposait avant tout sur un rapport au monde, sur une méthode. Et c’est précisément le titre qu’Edgar Morin avait choisi pour son œuvre majeure, La Méthode, publiée en six volumes de 1977 à 2004, qui refuse toute vérité absolue pour étudier le réel au plus près de sa complexité et de sa fragmentation. Cette méthode ne l’avait plus quitté, et avait guidé sa pensée et ses travaux jusqu’à aujourd’hui.
Le public français portait un respect particulier à cette voix unique, et continuait de le lire avec assiduité, assurant notamment le succès éditorial de son ouvrage La Voie : pour l’avenir de l’humanité en 2011.
Chercheur au rayonnement international, traduit et lu dans le monde entier, lauréat d’un très grand nombre de récompenses et distinctions, Edgar Morin avait inspiré plusieurs générations d'étudiants, d'enseignants, de chercheurs, de penseurs, d'artistes et de responsables public.
Son influence dépasse largement le champ académique : elle irrigue encore nos réflexions citoyennes et politiques sur l'éducation, la culture, l'écologie et l'avenir de nos démocraties.
« À travers le concept de « pensée complexe », Edgar Morin nous laisse en effet un legs unique, une manière d'habiter le monde qui nous apprend à relier nos idées, à reconnaître les interdépendances et à accueillir les contradictions sans les nier. Dans une époque marquée par les fractures, les certitudes hâtives et la tentation de la simplification, son œuvre semble plus actuelle et plus nécessaire que jamais.
J’adresse mes sincères condoléances à sa famille, à ses proches, à ses élèves et à ses lecteurs. Sa pensée continuera d’accompagner celles et ceux qui refusent les simplifications du monde et cherchent, à travers la connaissance, à mieux comprendre la condition humaine. »
Philosophe, écrivain, Résistant et sociologue du temps présent, Edgar Morin incarnait pour des millions de Français l’idéal de l’intellectuel engagé et humaniste. Son parcours dans le siècle était celui d’un penseur aux semelles de vent, qui sut bâtir une œuvre universelle en forme d’ode à la liberté, l’égalité et la fraternité.
Edgar Morin fut d’abord l’enfant du siècle. Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921 à Paris, il était le fils unique d’un père commerçant séfarade venu de Salonique. Sa mère disparut alors qu’il n’avait que dix ans. Il grandit à Ménilmontant et dans l’ébullition politique des années 1930 où ses convictions pacifistes et humanistes s’éprouvèrent.
A l’heure de la débâcle et de l’Occupation, Edgar Nahoum gagna Toulouse pour poursuivre ses études de droit et s’occuper d’étudiants réfugiés, « trouvant enfin l’expérience de l’utilité, de la fraternité, de la liberté » auprès de la jeunesse du monde entier. Croisant la route de Résistants et d’intellectuels, il adopta l’alias de Morin, entra dans la clandestinité et rejoignit les réseaux de Résistance communiste à Lyon, dont il devint un commandant exemplaire.
A la Libération, après l’expérience vive de la fraternité des réseaux résistants, Edgar Morin rejoignit l’Allemagne occupée où il écrivit son premier livre, L’An zéro de l’Allemagne, compte-rendu lucide et sans haine sur le sort d’un peuple à terre. Revenu à Paris, vivant comme un modeste intellectuel, Edgar Morin entra au CNRS en 1950 par l’entremise de Georges Friedmann. C’est alors qu’il publia L’Homme et la mort, et opéra sa rupture avec le Parti Communiste l’année suivante. Il raconta dans l’Autocritique (1959) l’histoire de cet idéal et de son deuil.
Son engagement politique se tourna alors vers le soutien à la décolonisation en Algérie, avec la constitution d’un Comité des intellectuels en Afrique du Nord, en 1955. Pourtant, étranger à l’esprit de chapelle, Edgar Morin resta en marge des grandes familles intellectuelles ou partisanes. Il préféra fonder « Arguments » en 1955, la revue des Editions de minuit, où il fut l’un des passeurs aussi des théories de l’Ecole de Francfort.
Ce fut en tant qu’écrivain des sciences sociales, mélangeant les disciplines, rétif aux orthodoxies, qu’Edgar Morin dessina son chemin. Sensible à l’esprit nouveau et rebelle des années 1960, il co-réalisa « Chroniques d’un été » avec Jean Rouch, voyagea en Californie, publia Les stars en 1957, sur les vedettes de la nouvelle société médiatique, ou L’esprit du temps, en 1962, sur la culture de masse. Enfant de la culture populaire, curieux de tout, Edgar Morin peignit dans « Le Monde » la génération « yé-yé ».
Devenu sociologue du présent, il s’intéressa ensuite à Mai 68 ou à La Rumeur d’Orléans. Invité en Californie dans les années 1970, dont il rapporta un essai sur la jeunesse, il ajouta à ses centres d’intérêt déjà infinis, la biologie moléculaire, l’informatique, les sciences de l’information. Ce fut là aussi qu’il forgea des convictions écologiques profondes, qui l’amenèrent à écrire en 1972 L’An I de l’ère écologique.
Edgar Morin publia enfin La Méthode, en six volumes, dont la publication s’étendit de 1977 à 2006 : œuvre somme où il définit la « pensée complexe », ambition d’appréhender par-delà la modernité l’unicité du monde, réconciliant culture et nature.
Témoin et acteur du siècle, Edgar Morin ne cessa jamais de lire, d’écrire, voyager et penser. Il s’engagea toujours pour la paix, le dialogue entre les peuples, la défense du droit international, l’idéal européen, ou la cause écologique. Au fil des décennies, par la force solaire de sa présence, son inlassable énergie à défendre les idées auxquelles il tenait, Edgar Morin avait pris une place à part dans le cœur des Français attachés comme lui à l’espérance universelle de liberté et de dignité humaine. « J’ai foi dans l’amour et dans la fraternité », déclarait-il encore ces derniers mois au « Monde ».
Le Président de la République et son épouse saluent un destin dans le siècle, dont l’œuvre humaniste, universelle et féconde continuera de vivre en France et dans le monde. Ils adressent à sa famille, à ses proches, à ses lecteurs et ceux qui l’aimaient, leurs condoléances émues.
Le mercredi 3 juin, une cérémonie d’hommage national a eu lieu dans la cour du Dôme, aux Invalides.
Crédits photo : Edgar Morin, en 2015 (Lisaetwikipedia, CC BY-SA 4.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 07/05/2015
188 pages
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Paru le 08/11/2012
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Paru le 01/11/1970
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Paru le 01/10/1983
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Paru le 01/06/2017
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Paru le 02/02/2016
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Paru le 04/05/1999
153 pages
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Paru le 05/10/2006
263 pages
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Paru le 27/09/2012
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Paru le 27/03/2008
2462 pages
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Paru le 01/04/2014
400 pages
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Paru le 01/05/2014
470 pages
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Paru le 01/05/2014
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Paru le 10/04/2026
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19,80 €
Paru le 15/05/1998
340 pages
Seuil
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12 Commentaires
Aurelien Terrassier
30/05/2026 à 18:54
Edgar Morin fut un grand intellectuel qui a tant apporté aux luttes humanistes. Qu'il repose en paix.
seingelt
31/05/2026 à 07:09
Bel article d'AL en hommage à cet écrivain qui fait partie de mon fond de bibliothèque, comme Besançon, Girard ou Corbin, des anti-dogmatiques au sens antique de Sextus Empiricus : toujours eu un grand plaisir à lire ce libertaire de gauche, très stimulant : RIP Edgar Morin et mes condoléances à sa famille.
Marie
31/05/2026 à 09:03
Des pensées pour ses proches et tous ceux qu'il aimait et qui l'aimaient.
"Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien" Socrate.
" Ne cherchez pas la vérité, cherchez l'erreur" Edgar Morin.
nico
31/05/2026 à 09:32
je vais prendre le temps de lire cet article et regarder toutes ces video très précieuses qui rendent hommage a un très grand monsieur, un grand esprit vif et critique au croisement des sciences naturelles et humaines, qui a ouvert les portes aux sciences du vivants dans lesquelles s'entrelace humain et non humain.
Edco
31/05/2026 à 17:17
Oui bel article d hommage ....RIP à lui. Son courage , sa liberté de penser....complexe , sa curiosité....lui ont donné longue vie... comme pour nous dire ...qu elle nous était salutaire !
Tristesse, heureusement il nous reste les livres , les articles , et les podcasts , ci-dessous, à écouter sans modération !
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/serie-edgar-morin-autocritique-d-une-vie
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-edgar-morin-l-homme-complexe
Edco
31/05/2026 à 17:55
....Et d ailleurs , ce soir , changement de programme sur Fr 5 , à 18h 30 et 20 h , redif émissions sur E.Morin , de même mercredi à 21 h , grande librairie ....Merci au service public !!!!!
nico
31/05/2026 à 18:09
la première video est une master class a elle toute seule dire que cet interview date de 1974. Un monsieur d'une grande lucidité et d'une grande sagacité.
nico
31/05/2026 à 19:11
Un grand merci a Edgar Morin pour nous laisser l' héritage de sa pensée a travers ses livres et ces interviews. Et merci a l'équipe d' Actualitté pour cet article.
Marie
31/05/2026 à 20:28
Ce matin sur France Musique changement de programme : "Musique émoi" rediffusion Edgar Morin.
Edco
31/05/2026 à 22:40
Super ! Merci ,
voici le lien
https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/musique-emoi/edgar-morin-sociologue-8898721
Félix
07/06/2026 à 23:25
Très important de faire connaître sa pensée à multiples facettes et surtout non réductrice.
Il me rappelle étrangement un cousin de mon père, dentiste de son état et trépassé lui aussi à 104 ans en Angleterre et qui était doué de la même ouverture d'esprit et avide de connaissances, et ce jusqu'à ses tout derniers jours.
J'ai regardé et écouté attentivement l'entrevue de Radio-Canada et il y a une formule qu'il a dite et qui exprime admirablement, je trouve, sa recherche pluridisciplinaire :
"On cherche l'Inde et on trouve l'Amérique.....".
Finalement, sa communion universelle rejoint ce que disait le prêtre aujourd'hui dans sa prêche du dimanche et cela explique très bien la démarche de Morin durant sa longue existence :
"Quand on prend l'Eucharistie, on est soi-même transformé".
Félix
08/06/2026 à 02:22
Addendum :
Je voudrais ajouter à mon commentaire précédent ce qui suit :
Edgar Morin avait signé le long article suivant (environ une dizaine de pages) sur la "Culture de masse" - en fait pages 207 à 219 - dans le Dictionnaire de Sociologie, édition Universalis 2010.
Et dans cet article très intéressant, à l'inverse de la sociologie américaine en 1961, in "L'esprit du Temps", Morin considérait lui "la culture de masse comme objet sociologique fondamental".