Aux Imaginales, Homère n’est pas traité comme une statue antique, mais comme un foyer inépuisable de récits. De l’auteur introuvable aux traductions antiques, des réécritures féministes de la guerre de Troie à l’uchronie, historiens et auteurs montrent comment l’Iliade et l’Odyssée continuent d’irriguer la fantasy, la recherche, la littérature contemporaine et le cinéma. Un Homère moins figé que disputé, sans cesse relu, déplacé et rendu à d’autres voix.
Le 29/05/2026 à 18:18 par Hocine Bouhadjera
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29/05/2026 à 18:18
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Pourquoi Homère continue-t-il de revenir, alors même qu’il est moins lu qu’adapté, moins fréquenté dans le texte que réécrit dans les romans, les essais, les séries ou bientôt le cinéma ?
Aux Imaginales 2026, la table ronde « Réinventer Homère aujourd’hui » réunissait Charles Delattre, professeur de langue et littérature grecques antiques à l’Université de Lille, Victor Fleury, auteur de fantasy et de Tu ne sais rien de la guerre de Troie, Pauline Schwaller, doctorante à l’Université de Lorraine sur les réécritures des mythes grecs à l’ère #MeToo, et Sandra Provini, professeure de littérature à l’Université de Rouen Normandie, spécialiste de la réception de l’Antiquité dans les littératures de l’imaginaire. Une discussion menée par Sophie Laribi-Glaudel, docteure en histoire ancienne.
L’enjeu de la rencontre était posé dès l’ouverture : il ne s’agissait pas de « répondre » définitivement à Homère, mais de faire naître des questions autour de la manière dont l’Iliade et l’Odyssée sont aujourd’hui « relues, réécrites, adaptées, transformées ». Au programme : réinvention, déplacement des points de vue, actualisation, réappropriation politique ou esthétique. En arrière-plan, la future Odyssée de Christopher Nolan, qui remettra le poème homérique au centre d’un grand récit de cinéma.
Premier déplacement : « Homère n’existe pas. Homère est un nom, et ce qu’il faut voir, c’est ce qu’on met derrière ce nom », rappelle Charles Delattre.
Dans l’Antiquité déjà, on parle d’Homère, ou plus simplement « du poète », mais on ne sait presque rien de lui, rappelle-t-il. Alors, on invente. On fabrique des biographies à partir de son nom, de fragments, d’indices internes aux poèmes, de rapprochements fragiles. « Aucun témoignage, aucune source, aucune donnée factuelle. »
Le nom d’Homère devient matière à interprétation. En grec, ὅμηρος (homêros) peut signifier l’« otage » ou la « garantie » : une tradition antique imagine le poète donné enfant comme otage. Le rapprochement résonne avec un monde homérique saturé de captifs et de rançons, comme Chryséis dans l’Iliade. Une autre tradition rattache son nom à la cécité : non pas au grec courant τυφλός (typhlos), « aveugle », mais à une explication dialectale selon laquelle, chez les Lesbiens, les aveugles auraient été appelés ὁμήρους (homêrous).
« À partir de là, on fabrique une enfance d’Homère, on fabrique des anecdotes pour essayer de faire correspondre ce qu’on lit dans l’Iliade et dans l’Odyssée à ce qu’on s’imagine être le nom d’Homère. » Autrement dit, Homère est déjà, dès l’Antiquité, une figure réécrite.
Pour l'anecdote, Homère n’est pas le premier poète connu. Le nom d’Enheduanna, prêtresse mésopotamienne du dieu Nanna à Ur, rappelle qu’une tradition poétique écrite et signée précède largement la Grèce archaïque. Ce rappel n’enlève rien à la puissance d’Homère, mais il empêche d’en faire un commencement absolu.
Rappelons, par ailleurs, que L’Iliade et L’Odyssée sont généralement datées de la fin du VIIIe ou du VIIe siècle avant notre ère, après une longue tradition orale. Les plus anciens témoins matériels conservés sont toutefois bien plus tardifs : des papyrus fragmentaires, surtout égyptiens, datés à partir du IIIe siècle avant notre ère.
Réinventer Homère, c’est déjà le traduire, et on le fait dès l’Antiquité. Le grec homérique est difficile, y compris pour les Grecs eux-mêmes : il contient des termes rares, des expressions opaques, des formes éloignées de l’usage courant. Des papyrus scolaires montrent des exercices de traduction partielle, du grec au grec, de morceaux de l’Iliade, surtout des premiers chants.
Sandra Provini rappelle plus généralement combien la transmission d’Homère passe par des médiations successives. À partir du moment où l’Occident latin ne comprend plus le grec, l’accès à Homère se fait par d’autres chemins : traductions, adaptations latines, récits concurrents, traditions médiévales autour de Troie. Le Moyen Âge connaît Homère, mais rarement Homère directement.
Le retour du grec à la Renaissance produit alors un autre imaginaire. Pétrarque, face au texte grec, peut admirer sans comprendre : Homère est là, mais encore muet pour lui. « On va retrouver les textes d’origine », explique Sandra Provini, ou plutôt les textes établis et transmis par la tradition savante. À la Renaissance, Homère devient le poète inspiré, presque prophétique, celui qui contiendrait un savoir encyclopédique sur le monde physique, les dieux, la nature, la métaphysique.

La réinvention contemporaine passe aujourd’hui très largement par le déplacement du point de vue. C’est le cœur du travail de Pauline Schwaller. Elle étudie la manière dont les idées féministes contemporaines influencent les nouvelles façons de raconter les mythes antiques.
Dans les romans contemporains, la figure d’Homère lui-même apparaît souvent peu. Les textes s’intéressent davantage aux histoires que ses poèmes ont transmises, et surtout à celles qu’ils ont laissées dans l’ombre. « On veut aussi défaire le canon iliadique très masculin de cet Homère qu’on imagine homme », constate-t-elle.
Ce déplacement a donné naissance à tout un courant de réécritures centrées sur les femmes de la mythologie — Briséis, Circé, Pénélope, Cassandre, Clytemnestre, Iphigénie, Hécube ou les Troyennes — pour ne plus raconter seulement la guerre, mais celles qui la subissent, la regardent, en héritent ou en paient le prix. Depuis une dizaine d’années, plusieurs autrices ont largement contribué à ce mouvement : Madeline Miller avec Circé et Le Chant d’Achille, Margaret Atwood avec L’Odyssée de Pénélope, Pat Barker avec Le Silence des vaincues, centré sur Briséis, Natalie Haynes avec Stone Blind, consacré à Méduse, ou encore Jennifer Saint, qui a réécrit les destins d’Ariane, d’Électre et d’Atalante.
A Thousand Ships de Natalie Haynes par exemple, traduit en français sous le titre Les Invaincues par Manon Malais, redonne voix aux femmes de la guerre de Troie, et en profite pour remettre en cause les qualités de poète d'Homère, par l'entremise de La Muse : « Elle en a marre que toute sa réputation et sa renommée soient accordées à un homme qui fait de trop longues descriptions, accumule les adjectifs et raconte mal ce qu’elle voudrait transmettre », résume Pauline Schwaller. La Muse n’inspire plus seulement le poète : elle le juge, le corrige, se moque de lui, reprend la parole.
Avec Tu ne sais rien de la guerre de Troie, publié chez Critic, Victor Fleury choisit l’uchronie mythologique : il ne raconte pas la guerre de Troie telle qu’on la connaît, mais telle qu’elle aurait pu se dérouler si un détail du mythe avait changé.
Ce détail, c’est la pomme d’or du jugement de Pâris. Dans la version traditionnelle, elle doit revenir « à la plus belle » des déesses, ce qui conduit Pâris à choisir Aphrodite et déclenche, indirectement, l’enlèvement d’Hélène puis la guerre de Troie. Dans le roman de Victor Fleury, l’inscription change : la pomme n’est plus destinée « à la plus belle », mais « au plus beau ».
Tout bascule alors. Le jugement ne mène plus vers Aphrodite, Pâris et Hélène, mais vers Éros, puis Achille, présenté comme « le plus beau mortel de son temps ». La guerre de Troie quitte donc sa trajectoire habituelle.
Dans le roman, Homère ouvre lui-même le récit en s’adressant directement au lecteur. Mais ce n’est pas un Homère souverain, maître d’une version définitive : c’est une voix incertaine, qui interroge d’emblée celui ou celle qui l’écoute. Es-tu un homme, une femme ? Veux-tu vraiment entendre encore cette histoire ?
Victor Fleury veut retrouver une dimension essentielle du mythe oral : un récit n’existe jamais sous une seule forme. À chaque fois qu’il est raconté, il se déplace un peu. Les personnages peuvent échapper à ce qu’on attend d’eux, l’intrigue peut bifurquer, la mémoire peut produire une autre version.
La présence de Victor Fleury aux Imaginales rappelle que la fantasy contemporaine travaille depuis longtemps avec les matériaux antiques. Sandra Provini le montre dans ses travaux sur la réception de l’Antiquité dans les littératures de l’imaginaire. Elle a notamment coordonné, avec Mélanie Bost-Fievet, L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain. Fantasy, science-fiction, fantastique, puis travaillé sur Tolkien et la mémoire de l’Antiquité, avec Isabelle Pantin. L’enjeu est toujours le même : comprendre comment les mondes anciens continuent de produire des formes modernes.
La fantasy ne se contente pas de piller un décor antique. Elle réactive des structures : l’épopée, la prophétie, le héros impossible, la fondation, la chute des cités, la guerre interminable, le retour impossible. Homère moins une source qu’un système de récits, un ensemble de gestes et de conflits que chaque époque peut reconfigurer. Dans ce cadre, la réécriture prolongerait une tradition déjà ancienne : L’Iliade et l’Odyssée elles-mêmes se sont formées dans une culture de l’oralité, du remaniement, de la variation.
Dans un tout autre registre, en 2025, Mark Alizart publiait Astrologiques, dans la collection « Perspectives critiques » des PUF. L’essai repart d’une hypothèse ancienne, déjà présente dès l’époque de Platon : L’Odyssée pourrait se lire comme une allégorie de phénomènes astronomiques, dissimulés sous les apparences d’un récit d’aventure. Alizart en tire une enquête très libre, où l’épopée croise les fêtes agraires, la folie d’Ulysse, le carnaval, Halloween, la comédie et une forme de subversion joyeuse.
Aux Imaginales, Homère n’est pas seulement un auteur à vénérer, on l’aura compris. On lit peut-être moins Homère dans le texte, mais on n’a jamais fini de le reprendre.
Le poète antique survit aussi dans les voix qui le contestent, dans ses nouveaux traducteurs, comme récemment Emmanuel Lascoux chez P.O.L, dont les versions de L’Odyssée puis de L’Iliade cherchent à restituer la musicalité et l’oralité du grec, mais aussi dans une longue lignée de passeurs : Philippe Brunet, qui a retraduit L’Iliade en revenant aux sources orales de l’épopée, Philippe Jaccottet, dont L’Odyssée demeure une traduction de référence, Victor Bérard, grand traducteur et commentateur d’Ulysse, Paul Mazon, figure centrale de l’édition savante de L’Iliade aux Belles Lettres, ou encore Frédéric Mugler, qui voulut rendre à Homère sa puissance lyrique et incantatoire.
À leurs côtés, des hellénistes et historiens comme Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Jacqueline de Romilly ou Barbara Cassin ont, chacun à leur manière, fait d’Homère non seulement un texte ancien, mais un lieu de pensée pour comprendre la guerre, la ruse, les dieux, la parole et la naissance d’un imaginaire européen.
Et peut-être faut-il suivre le conseil de Charles Delattre : ne pas seulement lire Homère, mais l’écouter. Entendus à voix haute, les vers retrouvent leur cadence, leurs reprises, leurs formules, ces répétitions que la lecture silencieuse peut prendre pour des lourdeurs, mais qui relèvent d’une autre expérience du récit. C’est là, dans cette oralité retrouvée, que les vieux chants donnés à Homère continuent de produire leur effet le plus simple et le plus durable : ils emportent.

Crédits photo : Statue d’Homère devant l’Université Albert-Ludwig de Fribourg-en-Brisgau, Allemagne. Domain public.
DOSSIER - À Épinal, les Imaginales célèbrent 25 ans d’imaginaire
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 06/05/2026
464 pages
Editions Critic
23,40 €
Paru le 09/04/2025
209 pages
Presses Universitaires de France
16,00 €
4 Commentaires
ENGEL-ROUX
30/05/2026 à 13:02
Article très intéressant. Je vais poursuivre en explorant à partir de données du texte.
Merci
valette bernard
30/05/2026 à 16:28
Merci beaucoup pour cet article très fourni qui nous donne à découvrir un beau festival original et digne d'intérêt. Le panel des intervenants ainsi que les sujets traités donnent envie d'y aller. Je note le rendez-vous pour l'année prochaine...
La revisitation des mythes antiques par des écrivaines est salutairement pacifiste. Dans le domaine du roman, les anglo-saxonnes ont une longueur d'avance : qui n'a pas été ému par le très beau Chant d'Ulysse de Madelline Miller ? Pat Barker nous a également enchanté avec sa saga sur les derniers jours de Troie. En évoquant Madelline Miller, cela fait déjà des années que la rumeur agite la nouvelle de la parution d'un roman appelé Persephone, comme un mirage d'éléphant blanc...
L'article me rappelle que qu'il est impérieux de relire l'Odyssée d'Homère. Quant à moi, dans la traduction que m'a recommandé La Librairie Guillaume Budé, celle de Frédéric Mugler. Si la météo ne m'assome pas trop, je relirais l'Iliade dans la traduction de Pierre Judet de la Combe !
Bien sûr, nous attendons la sortie de l'Odyssée au cinéma tout en sachant que sans bouder son plaisir de spectateur, le plaisir de la lecture restera toujours bien plus puissant et durable. Et pour garder une certaine fraîcheur visuelle avant la séance, j'éviterais de lire les commentaires qui ne vont pas manquer d'accompagner la sortie du film comme pour assurer un simple contrepoint.
Marie
31/05/2026 à 09:36
Intéressant, l'imagination de Giraudoux est donc prise en défaut.
Marie
31/05/2026 à 16:25
La deuxième Marie pensait ce matin en découvrant l'article que Giraudoux était mis à mal, sans...commentaire. Revirement donc en vous lisant, homonyme et pensée quasi identique.