Hier, la terre a tremblé : le finaliste de Roland-Garros 2025, Jannik Sinner, a été éliminé dès le deuxième tour de l’édition 2026. À quelques jours d’une finale qui n’opposera donc pas les deux grands favori avant le début de ce grand Chelem, retour sur la finale 2025 entre Sinner et Alcaraz, sur le court Philippe-Chatrier.
Il faisait chaud l’année dernière, moins que cette semaine. Je n’ai pas eu cette chance, ni le nez creux de me prendre une place — ni forcément l’argent. À la place, j’étais à Marseille, assise sur des marches, attendant mon repas, les yeux rivés sur mon téléphone. Sans le savoir, j’étais en train de regarder la finale la plus longue de l’histoire de Roland-Garros : une rencontre d’anthologie. Rendez-vous compte, 5 h 29.
Pour la lectrice que je suis, cela représente au moins 350 pages englouties. Et à bien y repenser, leur duel s’écrit aussi à la lumière de livres, qui résonnent depuis le fond de court où Sinner impose la pression, explosent autant que les frappes puissantes de l’Espagnol.
Deux héros, deux lectures, mais une troisième s’impose, tant l’affrontement fut homérique. Littéralement épique.
Sinner est souvent décrit comme une machine de précision. Numéro 1 mondial, immense favori, il arrivait en finale l’an passé sans avoir perdu un seul set. Face à lui, Alcaraz, tenant du titre, déjà vainqueur de Roland-Garros en 2024 contre Alexander Zverev, mais aussi marqué par une autre mémoire parisienne : cette demi-finale de 2023 contre Djokovic, où les crampes l’avaient rattrapé.
Ce que l’histoire du tennis retiendra de 2025, c’est que personne ne décrit Sinner comme un joueur susceptible de s’effondrer. Au contraire : il tient son plan de jeu des heures durant, contrôle l’espace, le rythme, la trajectoire du match. Ça ne vous rappelle rien ? Si : Dino Buzzati.
Le Désert des Tartares, (traduction Michel Arnaud, Robert Laffont) se construit sur cette même idée. La forteresse Bastiani n’est pas un lieu de passion ou de désordre. Tout y est ordre, surveillance, rigueur, géométrie. Chaque homme connaît sa fonction. Chaque geste est réglé.
Le tennis de Sinner évoque cette architecture. Il ne cherche pas à séduire. Il construit. Il réduit les angles d’incertitude. Il transforme le court en territoire organisé. Pendant une grande partie de cette finale, il ressemble à la forteresse elle-même : solide, rationnel, presque imprenable.
Mais chez Dino Buzzati comme en 2025 au court Philippe-Chatrier, la tragédie ne vient pas d’une faute majeure. Elle naît du fait que le destin exige davantage que la maîtrise. Drogo a tout bien fait, mais cela ne suffit pas. Sinner aussi.
De fait, l’Italien se procure trois balles de match. Mais le sport est une maîtresse versatile : ne jamais la considérer comme acquise. Et Alcaraz le démontra parfaitement.
Parce que l’Espagnol, protégé d’un certain Rafael Nadal, c’est aussi la manière : la manière de créer, d’exploser, de varier, de résister. Malgré ses efforts, au fil des échanges, il ne parvient pas à installer son jeu. Mais proche de la mise à mort, le taureau défie son matador. Et inverse la donne.
Une force qui va, comme Hugo le fait dire à Hernani, qui surgit dans un corps au moment du danger. C’est tout ce que décrit Jeu et théorie du duende, de Federico García Lorca, (traduction de Line Amselem, Éditions Allia). Plus qu’un personnage, c’est une puissance qui est racontée
Chez Lorca, le duende n’est pas le talent, ni l’inspiration tranquille. Ce n’est pas la beauté maîtrisée. C’est une énergie obscure, physique, qui apparaît quand l’artiste — chanteur, danseur, torero — affronte une forme de mort symbolique. Le duende relève du combat ; il suppose une faille, un risque, une menace réelle.
À replonger dans mes souvenirs, depuis Marseille où je vivais ce moment, la riposte d’Alcaraz illustre le propos de Lorca. Mené deux sets à zéro, puis confronté à trois balles de match dans le quatrième set, il n’est plus seulement dans la tactique : il joue au bord de la disparition. Il renverse la tendance, rattrape Sinner, et finit par remporter la finale la plus longue de l’histoire de Roland-Garros.
Alcaraz ne gagne donc pas seulement parce qu’il varie, amortit ou accélère. Il gagne parce qu’il transforme le danger en puissance créateur. Là où Sinner impose une géométrie, Alcaraz introduit de l’instinct, de la rupture, du désordre fécond. Ses amortis, ses défenses improbables, ses changements de rythme ne sont pas des ornements : ce sont des gestes de survie.
J’avais dit trois livres. Le dernier sera tout à la fois une facilité et une évidence. Mais surtout une évidence. Ce combat de titans, 5 h 30 durant, mené sur la terre battue, Sinner fut d’abord Achille. Son tennis avançait avec la force de l’orgueil (de l’hybris ?), comme si la victoire relevait moins de la conquête que d’un destin déjà écrit.
Face à lui, Alcaraz, campe le héros déjà condamné, Hector. Mais comme chez Homère, la bataille prend une tournure inattendue. Le favori affirme sa royale majesté, mais son opposant gagnera le droit de réécrire le récit. La comparaison s’arrête toutefois avant la mort d’Hector. Car contrairement au chant XXII, cette finale ne laisse pas un héros écrasé par l’autre. Elle rappelle plutôt l’ensemble de l’Illiade : une épopée où la grandeur naît de l’affrontement lui-même.
Lorsque la nuit tomba sur Roland-Garros ce 8 juin 2025, Achille n’avait pas vraiment été vaincu : il découvrait simplement que les fils des Parques n’obéissent jamais tout à fait à la logique des hommes. Alcaraz aurait dû perdre, mais il est devenu la faille, le contre-récit, le talon d’Achille de Sinner.
Crédit image : « Hector combattant Achille », 1923 - 1926 de Sascha Schneider
Crédit image : « Hector combattant Achille », 1923 - 1926 de Sascha Schneider
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
Paru le 21/03/2002
231 pages
Robert Laffont
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