Après plusieurs heures passées sous les chapiteaux, entre tables rondes, dédicaces et univers imaginaires, une autre aventure attend les visiteurs des Imaginales. Jusqu'au 20 septembre 2026, le musée de l'Image d'Épinal consacre sa grande exposition à Frans Masereel, figure majeure de l'art européen du XXe siècle, aujourd'hui trop méconnue.
Le 29/05/2026 à 16:11 par Hocine Bouhadjera
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29/05/2026 à 16:11
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À quelques pas d’un festival placé cette année sous le thème « Alter ego : et si l’Autre n’existait pas ? », l’œuvre de l’artiste belge apparaît comme une vaste méditation sur l’humain et ses doubles fonds : la solidarité, les foules, les exclus et la fraternité, mais aussi la guerre, la misère, la solitude urbaine, l’aliénation, la violence politique et les machines sociales qui broient les individus.
De son vivant, Frans Masereel jouissait pourtant d’une reconnaissance internationale. Né en 1889 à Blankenberge, en Belgique, dans une famille bourgeoise, il se forme très tôt aux métiers du livre : typographie à l’École du livre, dessin à l’Académie des beaux-arts de Gand. L’enseignement académique ne lui suffit pas longtemps. Frans Masereel préfère regarder la ville, ses marges, ses corps, ses rues, ses bas-fonds. Dès les années 1910, il s’installe à Paris, crée ses premières gravures sur bois et collabore à la presse satirique.
La Première Guerre mondiale bouleverse son existence. En 1914, Frans Masereel illustre encore des publications patriotiques. Mais l’année suivante, gagné aux idées pacifistes de Romain Rolland, il s’exile en Suisse et commence à graver les bois du recueil Quinze poèmes d’Émile Verhaeren. À Genève, il rejoint une constellation d’écrivains et d’intellectuels pacifistes, parmi lesquels René Arcos, Romain Rolland, Stefan Zweig ou encore Andreas Latzko. C’est là que son œuvre trouve sa nécessité : dessiner contre la guerre, mais sans transformer l’image en simple slogan.
Pendant plusieurs décennies, ses gravures circulent dans toute l’Europe et jusqu’aux États-Unis. Moscou, Berlin, Bruxelles, Winterthur ou New York lui consacrent des expositions. Thomas Mann, Hermann Hesse, Romain Rolland et Stefan Zweig admirent son travail. Dans les années 1920, la reconnaissance s’accélère encore. Pourtant, malgré cette renommée considérable, son nom s’efface progressivement après sa mort en 1972.

Frans Masereel se distingue très tôt par une conviction simple : l’art doit être lisible, partageable, adressé au plus grand nombre. Cette ambition traverse toute son œuvre. Qu’il dessine pour des journaux, grave des bois, illustre des livres ou compose des récits sans paroles, il cherche une efficacité immédiate de l’image, une forme capable de traverser les langues, les classes sociales et les frontières.
Stefan Zweig résumait parfaitement cette démarche lorsqu’il écrivait en 1923 : « Frans Masereel fait de bonnes images comme Tolstoï fait de bons livres : elles doivent être comprises de tous. » Cette volonté de toucher un large public explique en partie son intérêt pour la presse illustrée, laboratoire politique autant que plastique.
Le musée rappelle qu’entre 1916 et 1970, le monogramme FM apparaît dans plus d’une cinquantaine de journaux et revues, de plusieurs nationalités, souvent situés à gauche ou dans les milieux pacifistes. Pendant la seule période genevoise, Frans Masereel produit près de neuf cents dessins pour le quotidien La Feuille, publié de 1917 à 1920. Ses images y répondent à l’actualité de la Première Guerre mondiale, mais accompagnent aussi des textes de Jonathan Swift, Voltaire ou d’auteurs contemporains engagés.
Ces dessins dénoncent la guerre, les injustices sociales, la violence des pouvoirs, les ravages du nationalisme et la brutalité des machines politiques. Stefan Zweig dira de La Feuille que chaque matin y paraissait « une nouvelle accusation graphique », non contre une nation particulière, mais contre « notre adversaire commun, la guerre ».
Pacifiste convaincu, Frans Masereel publie dès 1917 Debout les morts et Les Morts parlent, deux suites de bois gravés sur les désastres du conflit. Plus tard, il participe à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, dirige artistiquement l’Exposition internationale sur le fascisme à la galerie La Boétie, voyage en URSS, soutient le Front populaire et se rend en Catalogne pendant la guerre civile espagnole avec une délégation de peintres et de sculpteurs.
Pour autant, dans une lettre de 1952, il affirme : « Je n’ai jamais été un militant, ni socialiste, ni communiste, et je ne le serai jamais. S’il m’arrive de militer dans mon travail, c’est pour la paix entre les hommes, le bon droit et la justice humaine. » Toute l’ambiguïté de l’œuvre est là : politique jusqu’à l’os, mais rétive à l’embrigadement.

L’un des points forts de l’exposition tient à son rôle fondateur dans l’histoire de la bande dessinée. Bien avant l’apparition du terme « roman graphique », Frans Masereel publie en 1918 25 Images de la passion d’un homme, à compte d’auteur. L’ouvrage est révolutionnaire : aucune phrase, aucun dialogue, aucune légende. Seulement des images gravées qui racontent une histoire complète.
D’autres livres suivent rapidement. Ces récits sans paroles reprennent les grandes obsessions de Frans Masereel : la ville moderne qui dévore les individus, la lutte des classes, l’incommunicabilité entre les êtres, la solitude, l’amour, les inégalités, la révolte et la condition humaine. Leur force ne tient pas seulement au sujet, mais à la forme : une narration séquentielle, une mise en page qui fonctionne comme une mise en scène, une proximité évidente avec le cinéma muet.
Romain Rolland, Hermann Hesse et Stefan Zweig comprennent immédiatement l’importance de ces récits muets. Ils y voient une littérature sans verbe, capable de traduire en images un monde marqué par la guerre, le capital et les hommes de paille du pouvoir. Le langage des images sans paroles ne connaissant pas de frontières, d’autres graveurs de l’entre-deux-guerres s’empareront à leur tour de ce mode de narration, souvent pour des récits à forte charge sociale ou politique. Bien plus tard, à l’heure où la bande dessinée se réinvente autour du roman graphique, cette voie ouverte par Frans Masereel retrouvera une actualité évidente.
Le lien entre l'artiste et le livre dépasse largement l’illustration. En 1919, il fonde à Genève les éditions du Sablier avec le poète et journaliste René Arcos. Formé aux métiers du livre, Frans Masereel y conçoit la charte graphique, les maquettes, la mise en page et les illustrations. Les gravures sur bois viennent ponctuer les textes d’écrivains contemporains, pacifistes et amis. La première publication est Liluli de Romain Rolland, farce tragique et symbolique sur la Première Guerre mondiale.
Les éditions du Sablier deviennent pour Frans Masereel le point de départ d’un travail fécond dans le livre illustré. Il y fait dialoguer ses bois gravés avec la prose d’une constellation d’auteurs. L’ambition est claire : populariser des livres illustrés artisanalement. L’aventure éditoriale s’arrête pourtant dès 1921. Malgré un accueil critique favorable, les tirages limités à quelques centaines d’exemplaires et le manque de ressources empêchent ces ouvrages d’atteindre le public large que Frans Masereel espérait toucher.
La suite de sa carrière confirme toutefois cette fidélité au livre. L'artiste illustre Émile Verhaeren, Romain Rolland, Stefan Zweig, Charles De Coster ou encore Eugène Pottier. En 1926, il illustre Les Aventures d’Ulenspiegel de Charles De Coster, son livre de chevet, pour l’éditeur Kurt Wolff, qui lance aussi une collection d’éditions populaires de ses gravures. En 1925 paraît La Ville, simultanément en France et en Allemagne : cent bois gravés qui condensent son regard sur la modernité urbaine.

Autre surprise du parcours : Frans Masereel ne se résume pas à la gravure. Les visiteurs découvrent aussi son œuvre peinte, notamment ses aquarelles parisiennes des années 1920. Depuis Montmartre, il observe les quartiers populaires, les cafés, les nuits et les bas-fonds de la capitale. Vivacité de la touche, cadrages proches du cinéma, contrastes entre gammes chaudes et froides : ces œuvres constituent l’un des sommets de son travail en couleur.
L’achat d’une maison de pêcheur à Équihen, dans le Pas-de-Calais, en 1925, l’amène ensuite vers d’autres sujets : scènes portuaires, travailleurs de la mer, paysages peints à l’huile pendant les étés passés sur les dunes.
Le théâtre occupe également une place importante dans son parcours. En 1921, Frans Masereel collabore avec Georges Pitoëff, l’un des rénovateurs du théâtre européen, pour qui il dessine décors et costumes d’Androclès et le lion, de George Bernard Shaw. L’année suivante, il conçoit les silhouettes grotesques de marionnettes pour Liluli, pièce de Romain Rolland. Plusieurs de ses romans sans paroles seront d’ailleurs adaptés à la scène, preuve que son art séquentiel, pourtant muet, portait déjà une puissance dramatique.
Le cinéma l’attire aussi très tôt, même si plusieurs projets resteront sans suite. En 1921, avec Romain Rolland, il imagine La Révolte des machines, satire du cauchemar fordien et de la main-d’œuvre mécanisée, peuplée de scies automobiles, grues et élévateurs. Le film ne verra jamais le jour, pas plus qu’un projet mené avec Abel Gance en 1948. Son univers trouve néanmoins une traduction décisive avec Idée, film d’animation réalisé par le Tchèque Berthold Bartosch d’après son sixième roman sans paroles, sur une musique d’Arthur Honegger. Présenté en 1934 à la Film Society de Londres, le film demeure un jalon important dans l’histoire de l’animation.

Les arts décoratifs occupent aussi une place plus discrète, mais révélatrice, dans le parcours de Frans Masereel. Comme beaucoup d’artistes modernes, il répond à des commandes qui l’entraînent vers d’autres supports que le papier. Le collectionneur suisse Georg Reinhart, ami et mécène, lui demande dès 1921 des décors en bas-relief pour de petites chapelles familiales. En 1929, il le sollicite de nouveau pour treize mosaïques destinées au solarium de sa propriété de Winterthur : l'artiste imagine alors un cycle allégorique où une figure féminine occupe le centre de chaque composition.
Cette relation avec les arts appliqués se poursuit après la Seconde Guerre mondiale. En 1947, Reinhart lui commande trois cartons de vitraux sur le thème de la mer. À Sarrebruck, Sarrelouis et Mettlach, Frans Masereel conçoit en 1949 plusieurs cartons de mosaïques. Il travaille aussi la céramique : un décor de vase est confié à la manufacture de Sèvres, puis, entre 1952 et 1954, l’artiste réalise le décor d’une trentaine de pièces pour l’atelier Marius Giuge, à Vallauris. Chez lui, l’image quitte donc régulièrement la page pour rejoindre le mur, le sol, le verre ou l’objet.
Après la guerre, il continue de circuler entre plusieurs pays et plusieurs formes. De 1947 à 1951, dans le cadre de la réconciliation franco-allemande, il occupe un poste de professeur à l’École des métiers d’art et d’artisanat de Sarrebruck. Il s’installe à Nice en 1949. En 1950, il reçoit le Grand Prix des arts graphiques de la Biennale de Venise, avant d’être élu à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique. Les expositions se poursuivent en Allemagne, en Belgique et en France.
Son œuvre conserve aussi une dimension internationale. En 1958, il voyage en République populaire de Chine à l’occasion d’une rétrospective itinérante de son œuvre peinte et gravée, présentée à Pékin, Shanghai et Wuhan. En 1965, la galerie des Ponchettes, à Nice, lui consacre une exposition rétrospective réunissant peintures, bois gravés, dessins et documents. En 1970 paraît son dernier livre illustré, L’Internationale, sur un texte d’Eugène Pottier. Frans Masereel meurt le 3 janvier 1972 à Avignon. Il est inhumé en Flandres, près de Gand.

L’exposition n’oublie pas les plus jeunes visiteurs. Un espace leur est dédié autour de deux entrées simples : l’artiste engagé et le raconteur d’histoires. Le musée présente aussi De passage..., installation éphémère réalisée avec la Fédération médico-sociale des Vosges. En écho à l’exposition et au thème « Alter ego » des Imaginales, des usagers du CHRS, le Centre d’hébergement et de réinsertion sociale, donnent leur vision de la ville.
Jusqu’au 20 septembre 2026, l’exposition propose donc plus qu’un détour entre deux rendez-vous des Imaginales : la redécouverte d’un artiste total, graveur, illustrateur, éditeur, peintre, scénographe et compagnon du théâtre comme du cinéma. Une œuvre noire et fraternelle, politique sans slogan, populaire sans facilité, qui rappelle qu’une image peut parfois ouvrir tout un abîme.
Crédits photo : Le Faquin, de Frans Masereel, 1921, Encre de Chine sur papier (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - À Épinal, les Imaginales célèbrent 25 ans d’imaginaire
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
1 Commentaire
Zone 52
30/05/2026 à 12:39
Une découverte pour moi. Comment ais-je pu passer à côté aussi longtemps ?