C’est une épiphanie littéraire. François Richard fait paraître aux éditions du Grand Souffle Division Eidola, le troisième tome de son cycle V I E, qui peut se lire indépendamment des deux précédents bien qu’il en tire les fils narratifs jusqu’au bout de la nuit. Une épiphanie dans laquelle l’auteur manifeste la réalité cachée comme fin de la quête de ses personnages. Exacerbation, comme une bombe à fragmentation, du précepte proustien dans Le Temps retrouvé : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. » Par Olivier Stroh.
Dans Division Eidola, François Richard retrouve ses êtres qui ont oublié qu’exister est un choix. L’auteur, lui, s’en souvient ; il sait qu’écrire, c’est rejoindre un corps. Pas seulement un corps, son corps. Le titre du livre est énigmatique : « Eidola » renvoie en grec aux images, aux apparitions, aux formes idéales ; « Division » suggère une fracture du réel. Et l’on peut comprendre ce tome comme une conclusion de l’exploration déroutante des représentations mentales, symboliques, spirituelles du réel, du monde, du temps, du Verbe.
Le triptyque met en scène des jeunes gens orphelins et amnésiques, réveillés à leur sortie de l’adolescence dans un squat de ruines et vestiges oublié en haut d’une butte hors d’atteinte. Ils y rencontrèrent au début un homme « bâti de récits et langues » qu’il est le dernier à connaître. Celui-ci leur transmet une lignée vers le secret de toute chose et de l’univers manifesté. Cette petite dizaine de personnages forme à eux seuls un peuple, qui a dû former un atome uni à l’énigmatique squat de Ribardy, puis qui a été atomisé, diffracté dans des directions différentes, et qui ici d’entrée de jeu est en train de se rejoindre, pour certains d’entre eux.
Dans L’Asquatation en 2021, le point de départ était une forme de chute dans le monde. Dans Ycra percer à nuit le monde en 2023, celui-ci était perçu comme fragmenté, nocturne, aux repères disparus et qui commençaient à faire jour. Dans Division Eidola, en face d’eux, le dit « Visange » a le rôle de l’antagoniste et draine à son sillage des dizaines d’autres jeunes, issus d’un squat noir. Dans ce livre de la convergence, les trajectoires trop longtemps satellisées et exilées les unes des autres, à mesure qu’elles se rapprochent, surmontent le péril croissant par la lucidité du sujet qui « voit à travers » le monde.
Le livre tient plus de l’épopée poétique, du voyage dans les profondeurs de l’histoire et de l’Histoire où le langage agit comme une force transformatrice, que du roman classique à intrigue linéaire. Au bout du voyage, tout y est un et un y est tout.
Entretien avec François Richard qui, avec Division Eidola, emmène l’horizontalité du récit vers la verticalité de l’éclair poétique.
Olivier Stroh : Vous vous dites « rescapé le jour d’un poème ». Est-ce que vous fermez ce cycle parce qu’il y a culmination de la poésie et que celle-ci agit comme culmination du récit ? Il y a une dimension initiatique et alchimique très forte dans Division Eidola. Est-ce que le roman s’y dépasse par la poésie ?
François Richard : D’un poème il rescapa le jour. Vous citez l’exergue d’un livre de poésie enchaînée et fiévreuse que j’avais publié en 2007, Esteria, et qui reflétait parfaitement le stade où dans le travail, si longtemps besogneux, tout s’accélère et où les miracles deviennent fluides, dans le passage à une certaine connivence à son propre art (je contourne la notion d’« excellence »), ce que les danseurs à un point d’intensité dans leur pratique appellent l’entrée dans le Cercle.
C’est bien vu, ce rappel du poème du bout des heures, qui en sauve la substance. À l’époque en 2007, il s’agissait d’un mouvement de poésie enchaînée, et la poésie enchaînée n’était pas encore le récit poétique, la chanson de geste. Or l’atteinte du seuil où la logique temporelle est hissée chaque instant au logos de la fulgurance poétique constitue mon aspiration continue depuis mes années d’initiation, celles d’une jeunesse en lambeaux.
C’est assez simple, la logique du récit représente le mode existentiel chronologique (et bien nommé « prosaïque »), quand l’éclair de la poésie représente l’intensité rêvée qui relèverait et condenserait ce mode étiré ; les instants de vie qui ne sont que quelques-uns à la fin d’une journée et que l’on voudrait rapprocher, et surtout démultiplier, jusqu’à une sensation de sortie du temps et du corps qui prolongée pourrait, qui sait, oblitérer ce temps meurtrier et carcéral dans une cage limitée à cinq sens.
Peut-être que seule la synesthésie, par un instant permanent de syndrome de Stendhal et de « grand dérèglement des sens », pourrait désillusionner la projection où nous sommes plongés, briser le quatrième mur en même temps que nos limitations. En miroir (au sens propre, car il y a une réflexion mutuelle entre l’art et le vécu), le projet de fusion littéraire absolue entre le roman et la poésie va opérer, réaliser en elle cette aspiration de la vie à accéder à un stade supérieur d’intensité, telle qu’en elle-même en puissance.
Après Esteria et même bien après, à un point de mon parcours, je me suis senti proche de la capacité de ce projet (pas moins que de refonder le temps, passant par la chambre noire de l’art littéraire), mais j’avais senti là aussi très nettement qu’il faudrait mettre en jachère quelque part en moi ce stade en frémissement, et passer par l’incarnation. Passant par chez Calypso, le travail, la condition humaine !.., je suis resté dix ans sans écrire un texte avant de commencer le cycle V I E. Et c’était là. Davantage là.
Des archipels, une structure, des passages, avaient formé psychiquement leurs positions au cours de ces dix ans, mais l’écriture-reliance finale des trois livres s’est matérialisée de 2020 à 2025. Il est important pour moi de repréciser, à présent que j’en sors et que je m’adresse aux gens, que ces trois livres se lisent parfaitement indépendamment. Chacun est voué à changer en soi l’expérience de lire.
Pour des raisons biographiques, et je précise que je ne parle pas de drogues, le chamanisme intégré dans ma bio a précédé la rencontre réelle des livres et de l’écriture, l’entrée réelle dans les livres et l’écrit a été la conséquence d’avoir été familiarisé tôt (à seize ans) à des états perceptifs altérés ou augmentés, comme on voudra, principalement par sept ans d’anorexie, mais pas seulement.
D’une certaine manière, l’écriture magnétique de Division Eidola a terminé de répondre à cette ouverture de faille dans le corps de celui que j’étais à seize ans, et à qui je parle souvent, que j’essaie de consoler, et je pense que c’est ce murmure pressenti qui m’a prévenu du pire à l’époque. De ce point de vue, pour vous répondre, ce n’est pas le roman qui dépasse la poésie, ce serait plutôt l’atteinte de l’inverse, mais c’est surtout la vie qui est rejointe, directement reliée à sa trace, doublant l’existence, dans un doux crescendo de jours étranges que je vis en ce moment, à travers une âpreté qui croît comme en répons.
Le cycle met en scène des jeunes gens orphelins et amnésiques, réveillés dans un squat de ruines en haut d’une butte hors d’atteinte par une figure bâtie de récits et de langues. Dans le titre du dernier tome, vous mentionnez les « eidola », ces images, ces doubles, ces simulacres. Est-ce que Division Eidola explore le moment où ces images laissent place à la langue et à l’histoire, où l’on voit enfin qu’exister à travers celles-ci est un choix dont les personnages dépassent l’oubli ?
François Richard : J’utilise aussi, pour décrire cette stase qui fait que l’on croit dur comme fer à la matérialité quotidienne et que l’on s’y enferme tragiquement (en s’y asséchant), le terme d’« agent réel », emprunté au groupe Programme ; un peu comme un agent d’entrée en hypnose sans cesse réitéré pour nous y maintenir. La division Eidola représente la radicalisation-accélération de cela, menée par des sorciers voleurs de Dieu : une fraction cellulaire dans le temps et dans le sang humain que cette stase « réalistolique » est venue investir et où elle va terminer le siège de l’humanité.
L’impression de déréalisation cauchemardesque que l’on peut parfois éprouver dans le quotidien s’en accentue et de ce point de vue, les figures des jeunes gens dans le livre, qui sont des anamorphoses des rencontres les plus fortes de mon existence, sont beaucoup plus « réelles » et substantielles que tous ces tristes masques dévitalisés. Des grappes d’instants de vie d’une vie attaquent la déréalisation continue de toute la vie pour se rejoindre elles-mêmes. Le rêveur terminal, condamné, doit toujours remonter à la source de ses songes et par là devient le plus féroce, et le plus sous-estimé, des traceurs perçant le courant du réel et du temps.
Ici je convoque en chaque personne qui nous lit le souvenir des grandes pages qui ont fait son amour de la littérature, ces pages où rien d’autre ne doit exister que tourner vers la suivante et où l’on pressent, à travers l’émotion partagée décuplée, quelque chose d’autre et d’encore plus fort derrière — une transcendance, une imminence proche de ce que l’on appellerait le sacré. Pour moi le surgissement du dernier mot dans mus de Maurice Regnaut, la tirade finale hallucinante de L’étranger, les ultimes pages de Méridien de sang, la conférence sur Artaud de Medhi Belhaj Kacem… Quand je dis qu’il doit y avoir autre chose, c’est une certitude. Une obligation. Et les signes dans la vie de s’affoler au même rythme.
Est-ce qu’on peut dire que vos jeunes, René-Hans, Chriscent, Imogen et les autres, sans souvenirs au début du cycle, sont innocents (du latin in-nocere, ne pas nuire) et perdent cette innocence en comprenant la réalité ?
François Richard : En fait ils sont préservés par un serment dans leur langue déposé par Thiam dans le squat, qui savait qu’ils auraient besoin de cette protection pour traverser le monde — lequel, pour lui, n’est nul autre que la mort, la vraie mort au sens commun. La quotidienneté et la durée, la séparation et « l’enfer neutre », sont le pire des charniers. C’est ce serment que l’antagoniste, le Visange, cherche à reconstituer simultanément à la formule de la division Eidola pour pénétrer la formule commune du sang et du temps. Mais même Attuen, renégat de Ribardy et qui a rejoint ses rangs, ne le lui donne pas.
Dans Ycra percer à nuit le monde, les personnages étaient partis, chacune, chacun, sur leur chemin propre pour comprendre les secrets de l’univers. Est-ce que ce livre, c’est celui de la réunion et de la révélation ?
François Richard : C’est le très grand rapprochement oui. Dans la trame il y a une forme de course entre le péril et ce qui sauve, pour paraphraser Hölderlin, à savoir entre cette rapprochée des jeunes de Ribardy entre eux et les interceptions par le Visange qui doit empêcher cette retrouvaille, éviter que les particules de l’atome qu’ils formeraient, maintenant qu’ils sont initiés, ne s’assemblent en une nucléarité résolutoire, en une réponse à tout et justificatrice de l’être.
La révélation a lieu, mais au terme d’un terrible nadir. Je ne peux révéler l’escalade dans la lecture et ses implications (dont l’accès sensitif est lié au fait d’avoir tout lu, sans aller directement vers les dernières pages), mais j’aimerais inverser la sentence formidable de Jim Morrisson avant ses concerts, « personne ne sortira d’ici vivant » : ici chacun soit ne sortira plus vraiment de ces pages, soit en sortira pour une première fois Vivant.
Qui sont les jeunes du squat noir, « presque tous photophobes » (page 38), qui ont vécu presque toute leur vie dans l’obscurité d’une barre d’immeubles labyrinthiques et qui escortent Chriscent ?
François Richard : Ils le cernent, au début du livre, dans une scène odysséenne. Chriscent se retrouve au milieu d’eux sur une grande esplanade qui ressemble à un échiquier. Il leur fait face, comme protégé à distance respectable par les paroles qu’il dirige vers eux sans discontinuer, de la même envergure que la nuit.
Si je prends la comparaison avec La trilogie des Tripodes de John Christopher, où les jeunes se font emmener dans un vaisseau pour subir le conditionnement lorsqu’ils passent de l’adolescence à l’âge adulte, il s’agirait d’une délégation spéciale de certains de ces « abductés à la sortie de l’enfance », pressentis pour être mis dans une chambre noire afin de travailler leurs capacités psi et leurs missions, comme les enfants Monarch ou Montauk.
Je resitue cela dans une ville inachevée près d’Asnières, où serait né le projet d’une ville entière uniquement dans des barres d’immeubles enchaînées, enchevêtrées, reliées par des façades en commun et des passerelles, sans séparation et sans dehors. Quelque part au plus obscur, dans un étage de ce haut dédale d’immeubles déserté, désaffecté et sans doute hanté, cette sorte de palais d’immeubles se cacherait un roi et le secret de toute l’apparition.
Vos jeunes personnages retrouvent-ils la mémoire ? Ont-ils de nouveau conscience qu’« exister est un choix », ce qu’ils avaient oublié ?
François Richard : Exister est le choix coché par défaut et vivre est le seul vrai choix, cela ils le comprennent très vite lors de leur transpercée du monde en quittant Ribardy et après s’être tous quittés pour aller rencontrer la civilisation ; la mémoire ne leur revient pas consciemment, mais dans leur chair, oui. Ils portent un savoir et une prescience très forte de leur expérience cellulaire antémémoriale, l’urgence collatérale d’y naturaliser le ténu voile du monde, l’étoffe sablée de l’illusion réaliste, grain à grain, me relayant.
D’un poème rescaper le jour, cela raconte combien l’écriture de cette trilogie a été l’enjeu de chaque nuit à la fin du jour, l’enjeu vital des quelques instants à sauver d’un jour. Insensiblement à chaque fois, cela marque le franchissement d’un seuil ; et une vie à l’art littéraire est le dragon de ces seuils imperceptibles annelés des nuits enchaînées et qui finit par s’en cabrer en une figure singulière au sens de tous, fortement et durablement impressive.
Le cycle V I E est le symposium de ces grappes d’instants des nuits successives d’une vie, une vie dans les ans où celle-ci touche à son acmé biologique, dans un « récit foudroyé » (le mot est de Sylvain Nicolino), une scansion d’aède qui se muent en accélérateurs de particules, et dont Division Eidola marque la culmination physique, transie, dans une mise en abyme synchrone où le vertige de l’action dite correspond à l’atteinte de la praxis poétique de Catatumbo, une forêt d’éclairs au-dessus du lac vénézuélien la nuit. La mise en abyme est triple puisqu’elle engage aussi le corps vertigé du lecteur, invité à s’y confondre, à son corps résistant.
Le sujet n’est plus une unité chez vous : c’est un ensemble de fragments qui font sens à travers la perception et le symbole. Page 92, vous écrivez : « Naître, n’être, nous qui serions bien dans la mort. » Est-ce que le personnage disparaît dans votre livre, devient poreux, traversé ? Y a-t-il encore un « je » ?
François Richard : La citation que vous évoquez renvoie à l’équivalence entre le monde et la mort en tant qu’existence non-vivante, équivalence que je suggérais plus haut. La projection dans l’art, passant par les ombres et les nuits de cette mort-néant (le noir mat), correspond à traverser l’autre mort, mitoyenne en miroir inversé, celle de la disparition dans la nuit, dans la lisière irisée et crépusculaire de l’essence infinie. J’ai vécu cette bascule d’une mort à l’autre mort dans ma vie, du noir mat au noir moite, j’ai vu qu’elles étaient en course et que la double polarité comme principe moteur d’ici n’est pas une légende.
Je me suis projeté-dédoublé en plus d’une dizaine de personnages dans cette lisière d’encre frémissante, peut-être celle de la parole que certains prennent pour ne plus la lâcher, toute leur vie. Chacun de ces personnages, en tant que porteur de toute ma parole et de ma mémoire anamorphosée, devient un peu davantage ce que je suis en puissance, donc un peu davantage que moi dans ce « je ».
Que reste-t-il de l’être humain quand la réalité, le langage et la mémoire se désagrègent ?
François Richard : La déréalisation de l’être humain en cours ressemble à son enfouissement sous toujours davantage de strates de bruit dévitalisé, d’affaissement du psychisme chez la foule des contemporains qui pourtant le portent tous au centre d’eux, et sous la distance de la surface le plus loin de cette initiale (lettre humaine) qui demeure notre origine nodale.
Cet assourdissement, c’est la perte du sens du langage qui nous avait dit. La perte de « la forme qu’a emprunté la parole pour dessiner notre corps » dirait Hubert Haddad. La cécité qui se dessine lorsque la préhension sensorielle du film du voile est absorbée par une caméra restée calée à ce point d’origination (au centre du corps de l’un de nous), est une descente en rappel vers Eurydice pour chacune des personnes en présence. À cela, qui se joue réellement ces temps où nous sommes — je pense que nous vivons une finale secrète des temps qui nous ont menés jusqu’ici —, par grâce, il n’y a pas de sinon.
Quels sont les motifs récurrents de votre cycle ? Errance, voix-âmes, oblitération des sens pour atteindre une lumière, voyage vertical, alchimie du verbe ?
François Richard : Vous amenez presque davantage une observation — intéressante pour moi — qu’une question. Il est vrai qu’il y a des thèmes obsessionnels sous formes de notions itérées, ce sont autant de rivières qui rejoignent un torrent axial : celui de la vie qui vient dépasser la vitesse de la lumière, la lumière de la projection du moins, la doubler.
Je focalise un instant sur la notion de motifs, qui est fondamentale dans ma scansion-noosodie, proche de l’aphorisme, et équivalente exacte de la notion de riff en guitare. L’avancée par éclairs c’est chaque pas un motif saisissant, un tatouage mental mélancolique térébrant, longtemps bien qu’enchainé au suivant. C’est le virage de vertige, chaque virage qui fonde le vertige. Lequel ouvre la seule issue.
On suit vos personnages, vos « instances », dans un monde instable où le réel se fissure, où l’identité n’est pas fixe, où le langage lui-même devient expérimentation. Et malgré cela, est-ce qu’on peut dire que V I E veut rendre « vivant », davantage conscient de ce qui est, de ce qui n’est pas encore, de ce qui ne peut être ?
François Richard : Le monde est un affleurement réfléchissant un langage et cherchant à s’en affranchir, or à l’aide de quelques-uns ce langage, sauvagement, revendique sa toute-puissance en reprenant les rênes de ce stade hypnagogique où les corps humains vont révéler leur nature de chrysalides, puis d’exuvies. Mais ce n’est pas là l’issue d’une expérimentation, plutôt le retour à des structuration et spatialisation infra-phénoménales, à tous les temps, depuis chacun des mille plateaux, dix-mille fois désirées et mûries.
Je vous cite pages 209-210 : « La théorie de “tout est un” […] Très peu vont au bout de cette logique pour affirmer que un est tout. » Est-ce que la réalité, construction fragile, trouve une recomposition, une unification par le seul langage ?
François Richard : Parce qu’elle est originairement ce même langage, voir réponse précédente. Et ce qui est une véritable fenêtre d’air et de lumière, et qui est le seul espoir possible peut-être, est qu’un seul être peut être tout s’il s’empare de cette totalité, un seul pourrait chanter toute la parole, une nuit après le quai des heures.
Est-ce que vous vous inscrivez dans ce grand courant du XXe siècle qui remet en cause le roman flaubertien, son illusion mimétique (troisième personne, passé simple…), où le lecteur voit les faits se dérouler d’eux-mêmes et vit ce qu’il lit ? Est-ce que votre œuvre met en crise la possibilité même de raconter ?
François Richard : Le simultanéisme produit une synchronisation d’impulsions-shoots lucidogènes distincts et quasiment tressés ensemble, mais ces fasciculations tressées, créolisées en un seul laser crée aussi une perspective d’aspiration immense. En se laissant porter (et il faut se laisser porter), on vit l’entrée de l’autre côté des caractères du livre comme vers le centre de la Terre ; se laissant porter oui par les éclairs descensionnels.
Le sens supérieur s’imprime en soi dans les résonances en nuées charnelles, dans le ressac et les répliques de cet électrisme calqué à la constitution même du lecteur à un stade de tournoiement. Le lecteur se pressent soudain déplacé en murmures partagés (via leurs souffles partagés, intersticiels), déplacé dans un grand secret, cette dimension de grimoire dès lors définitivement atteinte dans la constitution, la soma, même des jours après en être ressorti.
L’absence de fondement stable pour l’expérience du réel peut être perçue comme nihiliste ? Est-ce une lecture que vous acceptez ?
François Richard : Il s’agit d’abstraire grain à grain le monde jusqu’à recouvrer l’abstraction synesthésique (où chaque sens du corps évoque un kaléidoscope — un kaléidesthesis —) et là résolutoire où ce gel que l’on appelle l’incarnation, la matière, s’y oblitérera. Donc une résolution en termes de dissolution de contrat et libération de l’être, donc la démarche est nihiliste pour le monde si l’on veut, mais il s’agit par là de recouvrer une infinité sortie de sa paradoxale incomplétude, donc la démarche est surtout totalisatrice, sommatrice.
Poétiquement et philosophiquement, vous citez Mehdi Belhaj Kacem, Paul Virilio, on pourrait penser aux poètes du Grand Jeu, à Gilles Deleuze. Est-ce que ce qui vous intéresse, ce sont ces moments où la cohérence des phénomènes se fissurent, où ceux-ci se diffractent ?
François Richard : Peut-être le moment où ce que vous appelez les phénomènes éclosent littéralement en chaîne en miracles, oui. Hubert Haddad a magnifiquement théorisé ce passage des phosphènes, Paul Virilio parlait de l’atteinte de la dromoscopie pour passer la tragédie de l’évènement, lequel aurait satellisé le centre quelque part dans la vitesse subliminale, et je ne sais plus quel pourtant magnifique critique d’art émettait l’idée que l’on ne pouvait réappréhender l’icône devinée au cœur des vraies œuvres d’art qu’à travers les larmes qu’elles maculent à notre rétine.
Ce que dit aussi l’abasourdissant morceau Cry de Monster Magnet où il s’adresse directement à Dieu, « pourquoi les seuls moments où je peux Te voir sont ceux où Tu pleures ? /pourquoi les seuls moments où je peux Te voir sont eux où Tu cries ? »
Je crois que chaque nuit quelques-uns vont atteindre la source de ce pleur et de ce cri de la Déesse.
Cette diffraction, vous la mettez en œuvre formellement dans votre écriture. Les sujets sont traversés de lignes hétérogènes donc votre écriture renonce à la continuité du récit. Quelle est votre voix ?
François Richard : Spontanément j’ai trouvé beau et fort comme une éclaircie après l’orage que la voix des personnages, la voix du chœur qui les voit, et même parfois la voix de l’auteur s’enchevêtre dans la relation de l’opéra en cours, sans se connaître entre elles, mais s’alternant dans le tissage d’une étoffe de souffles.
À travers cette alternance de tons et de fûts mitoyens le récit avance bien vers sa destination, qui est sa propre prise de vitesse et sa propre intensification.
Page 253, vous écrivez que la parole et la danse sont les expressions « les plus proches de la synesthésie ». Vous êtes aussi musicien. Est-ce qu’on peut comparer votre livre à un chant qui accompagnerait la danse des derviches tourneurs ?
François Richard : À un stade de tournage dans ce que le Poète appelait « le lieu et la formule » la lecture devient cantation incorporée et fait entrer les vertiges, qui sont les véritables portes d’Hadès. Mais il s’agit d’une expérience profondément intime. À un point entre les deux pages que le lecteur a sous les yeux, il ne reste plus dans le monde que le lecteur, l’auteur et l’un des personnages. Chacun impactera ce passage un peu différemment. Mais le chant et la danse sont déjà confondus dans ces instants de seuils, dans la syncope rayée adventice de cœur, de respiration et les ondes cérébrales. Il y a un point précis où le récit devient un grimoire, comme il y a un point où la danse chamanique devient la transe.
D’un point de vue plus global sur la trilogie, cet ostinato pour moi de « juste venir chanter ma chanson », que je redis souvent comme pour m’excuser, est la seule chose à retenir de ma démarche. C’est une phrase qui reste d’un tube non enregistré que nous avions composé avec mon frère Mathias en 1994 et qui s’appelle Alice goes. Je me retourne souvent murmurer le refrain I juste wanna come and sing my song/ sing ma song and die / I just wanna comme and sing my song / sing my song and fly... Je crois que c’est l’une des seules justifications d’être né, l’une des seules paroles que l’on peut décemment apporter une fois plongé dans l’humanité, moi je suis juste là pour chanter ma chanson, et pour partir.
Fut-ce une chanson de geste de mille cent pages, et par là faire de la vie juste ce temps de se dire au revoir, le seul temps justifiable qui est celui de se dire au revoir sur une gare déserte au bout de la nuit.
Vous citez page 240 une sentence d’Höderlin : « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve » pour envisager ce premier quart de XXIe siècle, une « course entre ceux, qui par triomphe de la peur de vivre la plénitude, achèvent l’épuisement du vivant, et les derniers vivants ». Êtes-vous vivant ?
François Richard : Juste au moment où je me retrouve à l’écrire, et dans le temps court où cela résonne. C’est pour cela qu’en amputé du sommeil j’ai traduit cet eidos-daimon sous tous les jours, tous les carats du diamant de nuit, pour que ça résonne ensuite tout le jour jusqu’à la prochaine nuit de la retrouver. Et encore celle d’après. Et ainsi jusqu’au ressouvenir étrange, ces temps-ci, de l’avoir connu, un sentiment pour les quelques pas sortant de là. Un sentiment pour les cent derniers mètres et après.
Le secret de Division Eidola de François Richard, c’est qu’il n’y a pas de fin. C’est un point de retournement. Il vous rebutera si vous cherchez une histoire linéaire, des personnages stéréotypés, une progression narrative. Il vous passionnera si vous aimez Maurice Blanchot, Antonin Artaud, Gilles Deleuze. Si vous voulez faire de l’acte de lire un acte de résistance, une expérience de remise en cause des évidences.
Propos recueillis par Olivier Stroh
Crédits photo © Laurent B.
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Commenter cet article