Les Rencontres nationales de la librairie, organisées par le Syndicat de la librairie française (SLF) les 7 et 8 juin prochains, réuniront les professionnels de la filière du livre, à un moment où les crises semblent s'accumuler pour les libraires. Les commerces, des chaines aux établissements plus modestes, sont fragilisés sur le plan économique, mais aussi menacés par la concentration à l'œuvre et des actes de violence plus fréquents.
Le 28/05/2026 à 15:49 par Antoine Oury
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28/05/2026 à 15:49
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Le Syndicat de la librairie française prépare son grand rendez-vous bisannuel, les RNL, à Rennes, les 7 et 8 juin prochains, et attend quelque 1200 professionnels, dont au moins 600 libraires d'ores et déjà inscrits pour participer à la manifestation.
Au cours de celle-ci, des tables rondes, des ateliers dédiés au partage de solutions face à des problématiques récurrentes, ou encore des présentations d'études. À ce titre, le SLF présentera notamment un panorama de la production de livres entre 2000 et 2025, réalisé avec le ministère de la Culture et le Syndicat national de l'édition — « une manière pudique de dire que c’est une étude sur la surproduction », observe Guillaume Husson, le délégué général de l'organisation.
D'autres travaux seront détaillés, consacrés aux librairies en zone rurale, à l'économie de ces commerces si particuliers, aux attentes et comportements des clients et des non-clients des librairies, ou même une projection sur ce à quoi pourrait ressembler une librairie dans une dizaine d'années...
Encore faudrait-il arriver jusque là : même si « rien n'est inéluctable », comme le rappelle Guillaume Husson, les librairies sont malgré tout confrontées à de sérieux défis. Le premier, et non des moindres, n'est autre que la conjoncture économique.
Si le réseau français reste l'un des plus denses au monde, avec quelque 3400 librairies indépendantes, « on constate une légère baisse du nombre de librairies, qui ne reflète pas les difficultés du secteur », note Amanda Spiegel, vice-présidente du syndicat de la librairie française et directrice de la librairie Folies d'encre à Montreuil.
Ces fermetures concernent principalement les petites librairies et les grands établissements, note-t-elle, et interviennent après une vague d'ouverture en partie suscitée par le Covid-19 — avec 600 créations de librairies entre 2019 et 2024. À partir de 2023, précise Amanda Spiegel, « le nombre de fermetures annuelles a doublé, pour atteindre environ 60 à 75 fermetures par an ». Néanmoins, le solde reste positif, avec 300 adresses supplémentaires par rapport à la situation pré-Covid.
Les librairies font aujourd'hui face au redoutable et désormais bien connu « effet ciseaux », selon elle : d'un côté, des ventes de livres qui stagnent, voire diminuent, et, de l'autre, des charges en augmentation, notamment du côté des loyers, des salaires ou des coûts de transport.
Les effets de l'inflation ont, à ce titre, été redoutables : « En 6 ans, le SMIC a augmenté de 20 %. Comme les salaires en librairie sont très bas, toute augmentation du SMIC est répercutée sur l'ensemble des salaires en librairie pour maintenir les écarts de niveaux », explique encore Amanda Spiegel. « Pour garder le même effectif [et le rémunérer correctement], il faut que le libraire gagne 4 points de marge supplémentaires, pour financer seulement l'évolution des salaires. » Or, cette marge stagne alors que les librairies sont réputées pour leur niveau de bénéfice très limité, à 1 % par an en moyenne.
En 2025, le chiffre d'affaires des librairies, en volume, avait déjà diminué, mais était rattrapé, en valeur, par les hausses de prix des livres. En 2026, la situation sera vraisemblablement différente : depuis le début de l'année, le CA est en baisse, en moyenne, de 2,5 % et les ventes de livres uniquement reculent de 3 %. En dehors de la région parisienne, ce reflux est plus marqué encore, entre 4,5 et 5 %. 20 % des librairies, ajoute Amanda Spiegel, affichent des baisses de CA supérieures à 10 %. Cette fois, le prix des livres n'a pas suivi l'inflation, puisqu'il n'a augmenté que de 0,4 % en 2026, contre 2,3 % pour la seconde.
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La situation économique des librairies indépendantes, mais aussi de groupes comme Gibert ou Furet du Nord/Decitre « n'est pas une surprise » pour le SLF, qui avait alerté quant aux difficultés à venir à l'occasion d'une étude, présentée en 2024 aux RNL, à Strasbourg.
Les habitués des RNL ne seront pas étonnés en découvrant une des revendications du SLF. « Les réponses des éditeurs ne sont pas du tout à la hauteur des enjeux », avance Alexandra Charroin-Spangenberg, cogérante de la Librairie de Paris à Saint-Étienne et présidente du SLF. Elle pointe l'absence de soutien de certaines maisons d'édition, et notamment des grands groupes, aux librairies, par l'intermédiaire de remises commerciales plus importantes sur les prix des ouvrages.
« Nous demandons l'application d’une remise minimale de 37 à 38 % pour les petites librairies et le déplafonnement des remises pour les grandes librairies, puisqu'il subsiste un plafond de verre à 40 % aujourd’hui », détaille-t-elle. « Or Amazon, E. Leclerc ou la Fnac ont des conditions commerciales bien plus avantageuses, alors que leurs charges sont moins élevées. »
Comme l'avait avancé Guillaume Husson lors d'une table ronde au Sénat, l'article 2 de la loi sur le prix unique du livre prévoit pourtant que les éditeurs accordent de meilleures conditions commerciales au circuit de distribution le plus qualitatif, celui des librairies indépendantes. « Nous essayons de privilégier le travail de conviction auprès des éditeurs », assure Guillaume Husson, « il porte un peu ses fruits, mais pas assez ». « Si jamais ce travail de conviction est vain, d’autres actions pourront être envisagées », insiste-t-il.
Rappelons que, parallèlement à cette demande de remise commerciale, le SLF propose aux pouvoirs publics de mettre en place une taxe « sur le chiffre d'affaires des grands opérateurs de l'édition et de la vente de livres », à savoir les plateformes de vente en ligne et les éditeurs aux chiffres d'affaires dépassant un certain seuil. Sur cette somme collectée par l'intermédiaire de la taxe, le SLF envisage qu'une vingtaine de millions € pourraient être affectés aux librairies, « soit 2 % de marge supplémentaire ».
Elle compenserait par ailleurs le faible niveau d'aides publiques dans le secteur du livre. Le désengagement de l'État inquiète par ailleurs le SLF, qui pointe notamment la fragilisation des associations régionales de libraires. « En période de crise, ces associations sont indispensables », souligne le SLF, qui cite des actions de formation, de partage d'expérience, la gestion de programmes, dont Jeunes en Librairie, ou encore la mise en place de portails de vente.
Parmi les autres sujets qui traversent — et bouleversent — le métier de libraires, le SLF évoque la baisse générale des pratiques de lecture et réclame la mise en œuvre d'un plan pour y faire face, en s'efforçant par ailleurs de réduire l'exposition aux écrans.
Alexandra Charroin-Spangenberg déplore par ailleurs la « recrudescence des violences qui visent les lieux de culture », conséquence d'une « décomplexion en matière de violence et de prises à partie [...] comme sur les réseaux sociaux ». Ici aussi, la réponse des pouvoirs publics n'a pas été à la hauteur des attentes de l'organisation : « [Ils] doivent se porter aux côtés des librairies plutôt que les stigmatiser dans le choix de leurs assortiments », indique la présidente. Rappelons en effet que l'État a participé à ces violences, en visant ces dernières années les librairies féministes Les Parleuses, à Nice, et Violette & Co, à Paris.
Le Syndicat de la librairie française s'élève également contre la concentration à l’œuvre dans la filière, mais plus largement dans le secteur culturel. Alexandra Charroin-Spangenberg évoque le cas Vivendi (groupe Bolloré), qui possède maisons édition, médias, salles de spectacle, le réseau Relay, la librairie L'Écume des pages à Paris, l'agence de communication Havas ou l'institut de sondages CSA, et bientôt des salles de cinéma. « Nous nous inquiétons et demandons des actions » anti-concentration, avance la présidente du SLF.
L'organisation, cependant, « n’est pas là pour donner des mots d’ordre », et « chaque libraire est libre » de son attitude vis-à-vis des titres des différents groupes éditoriaux, précise Guillaume Husson. « Dans le paysage français, tout est concentré », remarque Alexandra Charroin-Spangenberg, « puisque nos 5 principaux fournisseurs sont 5 grands groupes. Il n’y a pas que Bolloré, ce phénomène de concentration traverse toute la profession. »
Contrairement au déni de la ministre de la Culture Catherine Pégard, la situation serait donc assez critique : « Nous demandons au législateur d’être vigilant, de mettre en place des garanties pour préserver l'équité entre les différents acteurs », ajoute-t-elle. D'autant plus que cette concentration éditoriale nuit aux négociations engagées par les libraires avec leurs fournisseurs : face à un conglomérat, il devient difficile de faire entendre sa voix...
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Aux RNL, des représentants de la presse indépendante et du cinéma seront d'ailleurs présents, afin d'évoquer ces enjeux de concentration dans la culture et dessiner un front de résistance.
D'autres thématiques seront évoquées lors de ces deux jours de travail, notamment les engagements écologiques de la filière du livre, la place prise par les ventes de livres d'occasion ou encore l'émergence de nouvelles pratiques liées à l'intelligence artificielle.
Photographie : illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0
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Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
9 Commentaires
tatou
29/05/2026 à 11:38
Le commerce du livre est quand même le seul domaine économique qui, devant une baisse de la demande et du nombre de lecteurs (et notamment les fameux gros lecteurs), ne trouve comme seule réponse qu'un aveugle accroissement de l'offre, la part du fonds dans les ventes d'un éditeur déclinant en parallèle.
Comme si en 1950, devant la généralisation du réseau ferré électrique, l'industrie avait décidé d'augmenter la production de locomotives à vapeur. Voilà qui laisse songeur, et ne présage pas du meilleur pour le futur.
Ce d'autant plus que les livres à grosses ventes, que le libraire indépendant se complait à critiquer avec mépris, vont disparaître (au profit de Netflix, qui soit dit en passant propose des produits de divertissement de qualité parfois bien supérieure, il n' y a que voyager en train pour s'en rendre compte) , et avec lui la rentabilité des imprimeurs et autres façonniers, dont les investissements et les coûts (énergie, papier, salaires) vont aller crescendo. L'édition risque de devenir un secteur très élitiste (économiquement et politiquement, de gauche comme de droite) comme l'opéra, les expos de peinture contemporaine, la danse ou la musique baroque. Ceci dit, c'est un retour vers un passé pas si ancien.
LOL
30/05/2026 à 12:32
ah! la pensée en silo c'est formidable
Non mais
01/06/2026 à 21:30
En même temps, c'est sûr que si pour vous l'opéra ou la musique baroque sont élitistes (quid de l'opéra baroque, qui doit être le paroxysme de l'élitisme pour vous ?), que vous ne comprenez pas ce que le best-seller et la massification culturelle a de malsain, et qu'un film Netflix est un "produit de divertissement de qualité parfois bien supérieure", je comprends que vous ne soyez pas très à l'aise avec la librairie indépendante et tout ce qui demande un peu d'exigence intellectuelle...
tatou
29/05/2026 à 11:38
Le commerce du livre est quand même le seul domaine économique qui, devant une baisse de la demande et du nombre de lecteurs (et notamment les fameux gros lecteurs), ne trouve comme seule réponse qu'un aveugle accroissement de l'offre, la part du fonds dans les ventes d'un éditeur déclinant en parallèle.
Comme si en 1950, devant la généralisation du réseau ferré électrique, l'industrie avait décidé d'augmenter la production de locomotives à vapeur. Voilà qui laisse songeur, et ne présage pas du meilleur pour le futur.
Ce d'autant plus que les livres à grosses ventes, que le libraire indépendant se complait à critiquer avec mépris, vont disparaître (au profit de Netflix, qui soit dit en passant propose des produits de divertissement de qualité parfois bien supérieure, il n' y a que voyager en train pour s'en rendre compte) , et avec lui la rentabilité des imprimeurs et autres façonniers, dont les investissements et les coûts (énergie, papier, salaires) vont aller crescendo. L'édition risque de devenir un secteur très élitiste (économiquement et politiquement, de gauche comme de droite) comme l'opéra, les expos de peinture contemporaine, la danse ou la musique baroque. Ceci dit, c'est un retour vers un passé pas si ancien.
tatou
02/06/2026 à 10:56
Que voulez-vous, je suis à l'état de la bête, juste bon cette semaine à aller écouter la Traviata à Bastille (mais ça doit être trop simple pour vous, non ?), mais heureusement qu'il y a encore de si fins esprits qui sauront m'éclairer dans ma difficile progression vers la Lumière, dont seuls eux sont détenteurs, la dispensant par légères et homéopathiques bribes, autre effet du ruissellement.
Merci merci, oh grandeur sublime, indispensable timonier, d'exister et de daigner vous adresser à l'animalcule que je suis, là tout en bas de la chaîne alimentaire de la culture.
Ceci étant, cher grandeur, comme me dit ma fille, attention à ne pas prendre le melon...
Non mais
02/06/2026 à 12:29
C'est vous-même qui dites que l'opéra est très élitiste au même titre que la musique baroque ou l'art contemporain. J'ose vous dire qu'il n'en est rien, que c'est même le contraire, mais qu'à côté de ça, comme vous qualifiez un film Netflix non seulement de "produit" mais en plus vous dites que c'est de qualité parfois bien supérieure à certains livres, je comprends votre positionnement par rapport aux premiers. Les Espaces Culturels Leclerc doivent vous adorer, si vous croyez à ce que vous écrivez vu que là-bas un livre est un produit au même titre qu'un paquet de lessive (je le sais d'autant plus que j'y ai travaillé un court instant). C'est ce qui les différencie des librairies indés, qui ont j'espère connaissance de la valeur (autre que marchande, économique ou financière) d'un livre.
Contrairement à vous, je me base sur ce que vous écrivez. Vous m'avez tout l'air d'être quelqu'un qui souffre de sentiment d'abandon doublé d'un léger syndrome de Damoclès.
Delval
29/05/2026 à 12:12
Dans un premier temps au lieu de pleurer sur leur sort les libraires devraient assumer leur métier de libraires : C'est à dire conseillez les livres à leur clientèle. Mon éditeur a offert une remise de 45 % et un port gratuit sans que cela ne suscite de ventes supplémentaires. Les libraires acceptent des conditions insupportables pour les éditeur : Les retours, incapables de vendre le livre qu'il ont commandé ils retournant inconsidérément l'ouvrage au distributeur : C'est l'éditeur qui paie et bien sûr l'auteur?
Alors avant de pleurer....
Syracien
29/05/2026 à 18:38
C'est méconnaître complètement le métier de libraire, et de l'édition de manière générale.
Sans retour, il n'y aurait plus de librairies ou presque. Ou alors, ce serait des magasins qui ne vendraient que des valeurs sûres, soit 1 à 2% des auteurs aujourd'hui.
La possibilité de faire des retours, ce n'est pas un cadeau aux librairies, c'est la possibilité de prendre le risque de commander des livres, les exposer, les conseiller éventuellement (vu les centaines de nouveautés sortant chaque semaines, n'attendez pas d'un libraire qu'il est tout lu, ou même eu un retour sur chacun des ouvrages).
Un libraire n'est pas un devin, il fait des choix, suit (ou ne suit pas) les recommandations des représentants des diffuseurs, avec la pression qu'il peut parfois y avoir de la part de grands groupes.
Et dernier points, les retours sont prévus dans les marges des éditeurs, du moins ceux qui connaissent leur boulot.
JP
30/05/2026 à 11:16
En France, toute solution tient en un mot : taxe. Comme si nous n’apprenions jamais la leçon que c’est au mieux inutile, au pire signe avant-coureur d’une augmentation du prix pour le consommateur (ici le lecteur).
On voit dans cet article la crispation autour des grands groupes, de la concentration… Mais essayez d’être dans les rayons d’une librairie indépendante quand vous êtes une maison d’édition indépendante ! La réponse est souvent non. Il n’y a pas de solution miracle, mais vu que les libraires ne font pas de place, où est-ce que les livres se vendent ? Sur une plateforme qu’on accuse de tous les maux, mais qui accepte tout le monde (c’est évidemment plus simple quand on n’a pas de magasin physique).
On a des grosses associations ou syndicats pour les libraires, d’autres pour les éditeurs indépendants, d’autres pour les auteurs. Ils se parlent ? J’ai peut-être loupé l’info mais je pense que non. Ce n’est pas à l’Etat de tout régler, il n’en a que faire, il faut se réunir et prendre les choses en main, parler de tout franchement, tout mettre sur la table. Il n’y a pas de baguette magique, mais des indépendants dans tous les domaines de l’édition qui se battent pour leur pomme et ne s’unissent pas.
Selon des estimations peu fiables, puisque nous n’avons que le chiffre global, il y aurait près de 2 millions de jeunes lecteurs lisant chaque mois sur Wattpad. D’expérience, je sais que cela amène beaucoup de lectrices et de lecteurs. Cessons de dire que les jeunes ne veulent pas lire, ils sont en force sur cette plateforme et sur AO3. Le problème est ailleurs.
Les éditeurs indépendants publient d’excellents ouvrages loin des « moi je moi je – ouinuin j’ai souffert dans ma vie » des grands groupes de l’édition. Il faudrait peut-être les mettre en valeur.
Il y a des libraires qui mènent très bien leur barque et qui apportent une vraie valeur à leur métier. Il y a des éditeurs qui prennent soin de publier uniquement de l’originalité et de la qualité. Il faut se nourrir de ces expériences, avancer ensemble, en partageant, échangeant. Ne pas penser confrontation, mais émulation. La France est capable de mieux qu’une bête taxe pansement temporaire.