Placée en fermeture administrative à partir du 19 octobre 2022, la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet se trouvait alors entrainée dans une affaire de vols et de recels de documents, sur fond de conflit ouvert entre la direction et des employés de l'établissement. Rouverte aux chercheurs en septembre 2023, et au public depuis quelques mois, la bibliothèque a repris ses activités, avec une relocalisation en vue.
Écrire que la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (BLJD) revient de loin est un euphémisme. En octobre 2022, une enquête du Monde consacrée à cette institution patrimoniale fondée en 1929 pointe des irrégularités dans la gestion du legs du bibliophile Jean Bélias. Réalisée en 2010, cette conséquente donation comprend des livres rares, mais aussi des avoirs à hauteur de 3,1 millions € ainsi qu’un appartement situé rue des Vinaigriers, dans le 10e arrondissement de Paris.
Dès 2018, l'Inspection générale des bibliothèques s'inquiétait de la gestion de ce legs, tandis que la situation entre certains employés et la direction se tendait. Au début des années 2020, des documents donnés par Jean Bélias apparaissent dans une vente aux enchères, ce qui donne lieu à l'ouverture d'une enquête par l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche.
L'article du Monde rend la situation publique, et, au lendemain de sa publication, l'ancienne directrice adjointe de l'établissement se suicide. Le 19 octobre 2022, la BLJD ferme alors ses portes « jusqu’à nouvel ordre ».
Les mois passent et les portes restent closes, mais la bibliothèque est désormais placée sous un régime d'administration provisoire, assuré par Fabien Oppermann, inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche. Chargé de repenser le fonctionnement de l'institution, il travaille, à partir de juin 2023, avec Julien Donadille, conservateur de bibliothèque, qui se consacre plus particulièrement au volet « métier » de cette refonte.
« L’objectif était que je puisse prendre le relais de Fabien Oppermann à la fin de l’administration provisoire, le 30 avril 2024 », nous explique celui qui assume, depuis mai 2024, la direction de la BLJD. Les opérations commencent par un renouvellement complet de l'équipe de l'établissement, « une décision prise par le recteur de l’académie de Paris sur recommandation de l'Inspection générale de l'éducation du sport et de la recherche. Compte tenu de l’étendue de la tragédie et du niveau de conflictualité, cette étape était nécessaire. »
Pour sécuriser les collections et un bâti ancien, la totalité du système de sécurité anti-incendie et anti-intrusion a ensuite été passé en revue : « Dans les faits, le premier n’existait pas, le second était vétuste et a été totalement renouvelé », confie Julien Donadille. Enfin, les procédures ont été réécrites, « afin de professionnaliser tous les modes de fonctionnement de la bibliothèque », précise son directeur.
Ce travail a permis de rouvrir l'établissement aux chercheurs et chercheuses dès le mois de septembre 2023. Mais une autre étape doit alors s'ouvrir, celle du récolement, afin d'obtenir une vision précise de l'état des collections de la BLJD.
Cette opération d'inventaire des collections s'avérait cruciale à plus d'un titre, après la réception du legs Bélias et les événements autour de certaines pièces. Le but est alors « d'avoir la vision la plus juste de l'état [des collections], mais il s’agit aussi d’une mesure de protection », rappelle Julien Donadille. Ce récolement se déroule en trois phases : la première se consacre aux objets d'art, la deuxième aux imprimés, et la dernière aux archives.
Seul le premier volet, à ce jour, a été mené à son terme. Sur les 6000 objets d'art que compte l'établissement, « une soixantaine de manques ont été relevés, beaucoup étant en réalité non problématiques, car n’ayant pas un caractère patrimonial. Il peut s’agir de reproductions, par exemple », nous indique le directeur. « Au total, nous avons identifié moins d’une dizaine de manques problématiques. Un dépôt de plainte a été effectué, les concernant, ainsi que des signalements auprès des autorités compétentes. »
En cours, le récolement des imprimés apportera d'autres précisions quant à l'état des collections, en comparant les résultats au catalogue général de l'institution. Celui des archives s'ouvrira ensuite.
Interrogé d’éventuelles disparitions de documents révélées par ces opérations, Julien Donadille reste prudent : « Je ne parlerais pas de vol, parce que cela nécessite d’avancer des preuves de soustraction crapuleuse. Mais nous avons constaté des manques, qui ne correspondent pas nécessairement à des pertes, cela dit. Il peut ainsi s’agir de documents qui n’ont pas été localisés, parce qu’ils sont mal classés, par exemple. » En somme, ce n'est qu'à la fin des opérations de récolement que l'état de l'ensemble des collections sera véritablement connu.
Depuis 1972, la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet relevait de la Chancellerie des Universités de Paris. Ce n'est plus le cas depuis le 1er septembre 2025 et son placement sous la tutelle de l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris III).
« Ce rattachement s’inscrit très naturellement dans l’identité de notre université, tournée vers les arts, les lettres, les sciences humaines et sociales », nous indique l'Université Sorbonne Nouvelle. « Elle ouvre surtout de nouvelles perspectives entre recherche, enseignement et valorisation des fonds, au service d’un même objectif : faire vivre et partager le savoir. Elle renforce également un ensemble documentaire et patrimonial exceptionnel, aux côtés des bibliothèques Sainte-Geneviève, Sainte-Barbe qui sont ses voisins immédiats, sans compter notre maison de la Recherche à quelques centaines de mètres. Aux côtés de notre bibliothèque du campus Nation, nous constituons un réseau cohérent au cœur de Paris. »
Si le budget de fonctionnement de la BLJD est désormais à la charge de l'Université Sorbonne Nouvelle — laquelle reçoit une subvention du ministère de l'Enseignement supérieur qui couvre les charges liées au personnel —, la Chancellerie des universités reste propriétaire des collections, y compris des nouvelles acquisitions, sauf si Paris III les réalise sur ses fonds propres. « Dans ce cas, la collection devra rester indivisible », précise Julien Donadille.
Un projet d'établissement est en cours de rédaction, et sera « discuté par un conseil scientifique récemment constitué et qui se réunira pour la première fois à la rentrée universitaire 2026 », ajoute l'Université Sorbonne Nouvelle. « Ses grandes orientations procèdent, d'une part, la stabilisation de la bibliothèque (continuation du récolement des collections, réécriture des procédures professionnelles, professionnalisation de la gestion des dons, etc.), d'autre part d'une projection vers l'avenir, qui devrait voir un déménagement de la bibliothèque, lequel devrait permettre le développement d'une offre muséale in situ », nous précise-t-on.
Actuellement répartie sur 5 sites différents, la BLJD sera donc relocalisée prochainement, plusieurs options étant à l'étude aujourd'hui. « Ce sont des opérations importantes encore en discussion et que nous aurons dans le cadre du prochain contrat de plan État-Régions [CPER, celui en cours couvrant la période 2021-2027, NdR] », ajoute l'institution universitaire. En attente d'un nouvel espace, la BLJD a pu désencombrer ses locaux actuels en s'appuyant sur les magasins du Collège Sainte-Barbe, rue Valette, dans le 5e arrondissement.
En tant qu'établissement patrimonial, la BLJD s'attache à conserver dans de bonnes conditions les œuvres qu'elle a reçues ou dont elle a fait l'acquisition. Mais cette collection doit aussi être valorisée et montrée au public. À ce titre, l'institution a réuni, au premier étage de son bâtiment principal, des bureaux d'écrivains, dont celui de Henri Bergson, exposés aux yeux des visiteurs.
« La politique d’acquisition fait pleinement partie de la réflexion en cours pour le projet d’établissement, qui n’est pas approuvé à ce jour », nous précise Julien Donadille. « Elle procède de ce que sont les collections aujourd’hui, telles qu’elles existent. Elles couvrent une littérature d’expression française des 150 dernières années, avec un angle fort sur la poésie, les avant-gardes, la modernité littéraire, la relation entre les différents arts », détaille le directeur de la BLJD.
L'institution suit l'histoire littéraire comme elle se fait, et n'a donc pas arrêté le développement de ses collections à la Seconde Guerre mondiale. Elle dispose ainsi de fonds autour d'auteurs contemporains, notamment Jean Echenoz, Laurent Mauvignier ou encore Marcelin Pleynet.
Récemment, des archives de Roger Nimier ont fait leur entrée au sein de l'établissement, via un don, pour une partie des documents, et les acquisitions de deux manuscrits. « À mes yeux, le fonds Nimier, comme le fonds d’un grand nombre d’auteurs modernes, bénéficie d’une meilleure exposition dans cette bibliothèque qu’au sein d’un autre établissement patrimonial, comme la Bibliothèque nationale de France ou l’Institut mémoires de l'édition contemporaine. Sa consultation par les chercheurs y est plus aisée », nous indique à ce titre Martin Nimier, fils de celui qui fut érigé comme le chef de file des « Hussards ».
Le choix de la BLJD a ainsi été évident, pour les enfants de Roger Nimier, Marie et Martin Nimier. « La bibliothèque Jacques Doucet dispose déjà d’archives d’écrivains de cette époque, d’auteurs qui ont marqué l’après-guerre et qui se sont côtoyés ou même affrontés, à l’instar de mon père, qui entretenait des correspondances avec des personnes très affirmées à gauche. Une certaine unicité des archives est donc possible », précise le second.
Les acquisitions de la BLJD sont rendues possibles grâce au legs de Jean Bélias, qui produit des intérêts, « perçus par la Chancellerie et reversés à la tutelle de la bibliothèque, puisque cette dernière n’a pas de statut juridique », ajoute Julien Donadille. Le budget disponible pour ces acquisitions patrimoniales serait de l'ordre de 100.000 € par an, selon le directeur.
Le développement des collections privilégiera désormais l'acquisition d'archives plutôt que d'imprimés : même si les bibliothèques d'écrivains présentent un intérêt pour la recherche, celui-ci reste moindre par rapport aux manuscrits et autres correspondances. « Nous poursuivons, cependant, l’acquisition de livres d’artistes et de reliures d’art », conclut Julien Donadille.
Photographie : Le bâtiment qui abrite la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, au 8, place du Panthéon, dans le 5e arrondissement de Paris (crédits BLJD)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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