Je suis partie à Montpellier avec mon cahier de vacances et l’intention de découvrir des autrices, des artistes, des auteurs, des passionnées, des zélés du livre — ou pas — mais surtout des imaginaires. À la Comédie du livre, la compagnie L’Opératrice et sun/sun éditions présentaient Atlas – Fragments du futur, une performance littéraire, musicale et visuelle en arabe, grec et français autour des « intraduisibles », ces écarts entre les langues où peuvent naître de nouvelles façons de faire commun.
Atlas - Fragments du futur est la rencontre du livre Vestiges du futur de Frédéric D. Oberland en regard du corpus des lectures électriques trilingues de Laurie Bellanca, le premier volet du projet : Bibliothèques vivantes. Ils livrent une performance littéraire, musicale et visuelle en français, arabe et grec. Au centre : les intraduisibles.
C’est aussi l’importance de la Comédie du livre : créer des imaginaires communs par la littérature. Un art qui peut parfois se suffire à lui-même, mais qui, lorsqu’il rencontre le chant, la musique, le silence et la parole, devient autre chose : un moment suspendu. Une respiration dans une époque caractérisée par l’immédiateté, la violence des actualités, la guerre ou encore le réchauffement climatique.
C’est précisément ce que proposent la compagnie L’Opératrice et sun/sun éditions avec Bibliothèques vivantes, un projet né de plusieurs années de collaboration entre Laurie Bellanca et Céline Pévrier. Lorsque je leur demande depuis combien de temps elles travaillent ensemble, elles rient presque : « 12 ans ? » — « 14 ans ! » Leur premier projet commun, Lectures électriques, cherchait déjà à faire sortir les textes du livre imprimé pour les faire vivre autrement : par la voix, le son, les images et la circulation entre différents espaces artistiques.
Avec Bibliothèques vivantes, elles poussent cette idée encore plus loin. « Qu’est-ce qui se passerait si nos deux approches, nos deux savoir-faire, on les mettait vraiment au service de quelque chose de commun ? », expliquent-elles. L’idée est de penser « les vies des bibliothèques, les vies des livres » autrement : comme des objets mouvants, collectifs, poreux, capables de traverser les langues, les disciplines et les frontières.
Le projet est soutenu par la Saison Méditerranée 2026 de l’Institut français. Et cela change beaucoup de choses : Bibliothèques vivantes ne se pense pas comme un projet seulement régional, mais comme une circulation à l’échelle du bassin méditerranéen. Casablanca, Athènes, Montpellier : les villes deviennent des points d’ancrage d’une bibliothèque commune en train de se construire.
Sur scène : Kostadis Mizaras, Laurie Bellanca, Widad Mjama font circuler les textes en français, en arabe et en grec. Widad Mjama, chanteuse, ne se contente pas de lire : à plusieurs reprises, elle chante, et ces moments rendent la performance encore plus forte, plus belle, presque rituelle.
Au milieu de la scène, Frédéric D. Oberland manipule ses machines sonores, mélange instruments et textures électroniques. Mais la véritable colonne vertébrale du spectacle reste peut-être sa musique. Elle ne vient jamais illustrer les textes : elle les traverse. Grondements sourds, nappes électroniques, respirations métalliques, basses presque organiques ; le son agit comme une quatrième voix entre le français, le grec et l’arabe.
Le dispositif technique, la création de matière sonore et le traitement des voix sont signées Benjamin Chaval.
Frédéric D. Oberland est musicien, compositeur, multi-instrumentiste, photographe et plasticien. À la croisée de l’image et du son, il développe depuis plusieurs années une œuvre où photographie, musique et narration dialoguent constamment. Membre fondateur d’Oiseaux-Tempête, FOUDRE ! ou encore FareWell Poetry, il compose aussi pour le cinéma et l’art contemporain.
À plusieurs moments, la musique prend même le relais des poèmes. Elle étire les silences, crée des tensions, ouvre des espaces mentaux. On ne “comprend” plus seulement les textes : on les ressent physiquement. Dans l’auditorium du Mo.Co. Panacée, certaines vibrations prennent littéralement au ventre.
Et c’est là que la performance dépasse la simple lecture publique. Les voix ne sont plus seules : elles dialoguent avec une matière sonore mouvante, presque vivante, qui transforme chaque poème en expérience sensorielle. La musique agit comme une quatrième langue. Une langue sans traduction possible. Une langue de vibrations, de souffle et de saturation qui relie les trois voix présentes sur scène. Là où certains mots échappent à la traduction, le son prend le relais.
Car ici, tout part aussi du livre de Frédéric D. Oberland, Vestiges du futur, à paraître chez sun/sun éditions. Un objet hybride, entre photographie, écriture et matière sonore : « Ce livre, c’est une sorte de grimoire qui permettrait de décoder possiblement le pas d’après. » Il insiste : ce n’est pas de la science-fiction, mais plutôt « quelque chose de l’ordre de l’anticipation ».
Son travail repose notamment sur un renversement du regard photographique : « On a tendance à voir la photographie comme étant une image arrêtée dans le passé. Et là, l’idée, c’est plutôt de voir ce corpus-là comme étant de possibles prémonitions. » Les images deviennent alors des « rêves éveillés », des « hallucinations personnelles ou collectives ».
« J’avais très envie de convoquer différentes voix », explique-t-il. Pour construire la performance, Frédéric D. Oberland a demandé à plusieurs autrices et auteurs d’écrire à partir de cet univers visuel dont Mathilde Girard, Raja Salim, Léa Bismuth, Anir Xuxie, Christophe Manon, G.W. Sok et Efthimis Filippou. Parmi les textes lus sur scène figurent également ceux de Soukaina Habiballah, Maya Abu Al Hayat, Asma Azaizeh, Mathieu Bouvier ou encore Makis Malafékas.

Tu es descendu dans cette nuit noire et froide, pour voir.
Tu es là, au fond de la grotte.
Tu es debout, face aux parois.
Et sous les vacillements de la flamme, les parois vivent.
Elles respirent.
Extrait de poème durant la performance de Mathieu Bouvier, La Main négative
Cette idée traverse tout le spectacle : descendre dans l’obscurité, chercher une image, une trace, un signe. Là où les langues ne se traduisent pas toujours, les voix, les images et la musique prennent le relais.
Mais le véritable centre de Bibliothèques vivantes reste les intraduisibles.
C’est même le point de départ de cette première année. « On pose comme première pierre la question de l’intraduisible », explique Laurie Bellanca. Entre l’arabe, le grec et le français, il ne s’agit pas de produire une traduction parfaite, mais de faire entendre ce qui résiste, ce qui déborde, ce qui ne peut jamais complètement passer d’une langue à une autre.
Laurie Bellanca cite les travaux de la philosophe Barbara Cassin sur les intraduisibles. Elle parle de « trous », de « fantômes », de « résonances » entre les langues. Puis elle ajoute une phrase qui résume peut-être toute la performance : « Il n’y a pas de problème avec l’écart. »
Dans Atlas – Fragments du futur, les trois langues cohabitent sans hiérarchie réelle. Le français reste parfois majoritaire — parce que nous sommes en France — mais le grec et l’arabe déplacent constamment notre écoute. Une phrase chantée en arabe, une respiration en grec, un poème en français : le spectateur ne comprend pas toujours tout, mais il ressent.
Le spectacle ne se revendique pas politique au sens frontal du terme. Et pourtant, il l’est profondément. Réunir le français, le grec et l’arabe, faire entendre leurs écarts, leurs manques, leurs correspondances, c’est déjà refuser l’enfermement des langues dans des frontières fixes. C’est dire que la Méditerranée n’est pas seulement un espace géographique, mais une circulation de récits, de mémoires et de futurs possibles.
Une phrase revient alors comme une évidence : « La joie de la lutte. » Une expression née à la fin d’une résidence. « Ça nous a vraiment plu, parce que ce sont des sentiments ambivalents, complexes, mais qui racontent quelque chose politiquement. » Puis une autre phrase arrive : « La tristesse, si on la met en partage, peut nous donner de la puissance. »
C’est exactement ce que produit Atlas – Fragments du futur. Une mise en partage des fragilités, des langues et des imaginaires. Une bibliothèque vivante où les livres ne restent plus immobiles sur des étagères, mais deviennent des voix, des images, des chants et des corps.

Avec Atlas – Fragments du futur, Bibliothèques vivantes dépasse déjà les frontières physiques autant que linguistiques. Le spectacle circule entre le français, le grec et l’arabe comme il entend désormais circuler entre les villes et les rives méditerranéennes. Après Montpellier, le projet doit continuer à Athènes puis Casablanca.
Crédits images : ActuaLitté, CC BY SA 2.0 — Atlas – Fragments du futur, Bibliothèques vivantes, MO.CO. Panacée
DOSSIER - À Montpellier, la Comédie du livre 2026 bat son plein
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
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