Invitée de la Comédie du Livre – 10 jours en mai, à Montpellier, la maison Christian Bourgois a célébré ses 60 ans autour d’une rencontre consacrée à son histoire et à ses traducteurs. Aux côtés de Jean Mattern, directeur éditorial depuis 2024, Serge Mestre, Terje Sinding et Nicolas Richard ont raconté ce que signifie faire vivre un catalogue dont près de 80 % repose sur les littératures traduites : une affaire d’audace, de fidélité et de voix venues d’ailleurs.
Il y a des maisons qui suivent le mouvement. D’autres qui s’obstinent à déplacer le regard. Depuis 1966, Christian Bourgois appartient à cette seconde famille : celle des éditeurs qui publient moins pour occuper les tables que pour ouvrir des passages.
Très vite, la discussion a ramené la maison à ce qui la fonde : la circulation des œuvres, le goût des voix singulières, et cette idée que la littérature traduite n’est pas un supplément d’âme, mais un moteur. Jean Mattern le formule simplement : « On a besoin d’élargir, en lecture, par la littérature en traduction. » Pour lui, ces textes venus d’ailleurs permettent de « regarder au-delà des frontières, au-delà des horizons, au-delà de nos habitudes culturelles ».
Cette présence à la Comédie du Livre prend d’autant plus de sens que la promotion des auteurs étrangers reste difficile à la radio ou à la télévision. Jean Mattern le résume très concrètement : certains médias disent que les auditeurs « n’aiment pas entendre la voix de l’interprète par-dessus la voix de l’auteur ».
Christian Bourgois n’était pourtant pas destiné à cette vie d’éditeur. Jean Mattern rappelle qu’il était d’abord promis à « une carrière de haut fonctionnaire ». Mais l’édition lui offre autre chose : un territoire à construire, à explorer, à modeler selon ses propres désirs.
Ce désir, Jean Mattern le résume : Christian Bourgois parlait d’un « plaisir très égoïste » à bâtir « un catalogue éclectique à son goût ». Un plaisir de lecteur, d’abord. Aller chercher « à droite et à gauche » des livres, des univers, des œuvres qui le passionnaient et les faire entrer dans une maison qui porterait son nom.
Très tôt, Christian Bourgois préfère d’ailleurs parler de « littératures autres » plutôt que de littératures étrangères. La nuance n’est pas cosmétique. Elle dit une vision de l’édition fondée sur l’altérité, sur le déplacement, sur la possibilité de sortir de soi. « Cette notion d’altérité est au cœur de ma profession de foi », confie Jean Mattern.
Dans cette continuité, il décrit Christian Bourgois comme « un homme très libre », capable d’aller « vers le risque commercial assumé ». Une liberté qui a parfois entraîné des turbulences, mais qui a aussi donné au catalogue sa physionomie unique : Pessoa, Toni Morrison, Salman Rushdie, Richard Brautigan, Allen Ginsberg, William S. Burroughs, Jon Fosse, César Aira, Thomas Pynchon, et bien sûr Tolkien.
Chez Christian Bourgois, l’audace n’était pas seulement un mot commode. Elle s’est vérifiée dans les choix éditoriaux, parfois jusque dans les conséquences personnelles. Jean Mattern rappelle notamment l’épisode des Versets sataniques de Salman Rushdie, qui valut à Christian Bourgois de vivre sous protection policière. « Quand on est éditeur, parfois, c’est cela aussi, l’audace », souligne-t-il.
Mais l’audace Bourgois ne se réduit pas aux grands épisodes spectaculaires. Elle tient aussi à une manière d’avancer, de construire un catalogue « dans la surprise, dans la découverte », avec « un sens aigu de la liberté : ne jamais aller là où on l’attendait ».
Cette liberté s’est bâtie grâce aux traducteurs. Jean Mattern insiste sur ce paradoxe : Christian Bourgois ne parlait pas de langue étrangère. Pourtant, il a construit l’une des maisons françaises les plus ouvertes aux littératures du monde. Comment ? En s’appuyant sur des passeurs, des lecteurs, des amis, des traducteurs. Car, dit-il, « il y a beaucoup de belles histoires d’amitié derrière les histoires ».
Serge Mestre replace d’emblée Christian Bourgois du côté des voix. Pour lui, « les auteurs Bourgois sont des voix avant tout ». C’est même ce qui fait la reconnaissance immédiate de la maison : « Un livre de Bourgois, même les yeux fermés, c’est découvrir une voix et un auteur. »
Cette idée prend tout son sens lorsqu’il évoque César Aira, écrivain argentin aussi prolifique qu’inclassable. Chez Aira, tout semble procéder d’un mouvement rapide, presque instinctif. Serge Mestre rappelle que l’auteur en est à son « 120e roman », avec des textes souvent très courts, mais d’une logique interne très particulière.

Ce qui l’intéresse, dans ce travail, c’est moins la quantité que la manière. Aira avance par gestes, par déplacements, par inventions successives. « On reconnaît que ce processus créatif est très particulier », observe Serge Mestre, avant de le rapprocher d’un art visuel : « C’est un peu comme un peintre, finalement. »
Dans le contexte Bourgois, Aira incarne parfaitement cette ligne : une littérature libre, mobile, difficile à ranger, mais immédiatement reconnaissable par son rythme et son imaginaire.
Avec Terje Sinding, la discussion glisse vers une autre forme d’exigence : celle de Jon Fosse. Le traducteur refuse pourtant l’image d’un auteur inaccessible. Oui, Fosse travaille des zones sombres, mais « il y a quand même de l’humour aussi », note-t-il. Et surtout, ses livres mêlent « le trivial et le poétique », le quotidien et la métaphysique.
Dans Blancheur, explique Terje Sinding, il est question du « passage de la vie à la mort », thème récurrent chez l’écrivain norvégien. Mais ce passage n’est jamais seulement abstrait. Il touche au plus intime. Fosse, dit-il, « questionne notre propre existence, l’âme humaine et l’existence très courte que l’on a ». La vie humaine, chez lui, se trouve toujours replacée « dans une perspective beaucoup plus large » : « On est des poussières dans le désert. »
Reste la question de la traduction. Là encore, Sinding donne une image très forte du travail. Fosse écrit vite, explique-t-il, et le traducteur doit suivre. Sinon, « on perd tout : le rythme, la continuité, le flux textuel ». Traduire Fosse revient alors à entrer dans un courant sans trop savoir où il mène : « On plonge en apnée, et on ne sait pas quand on remontera. »
Nicolas Richard aborde, lui, la question par Allen Ginsberg et la Beat Generation. Ce qui l’intéresse chez Ginsberg, ce n’est pas seulement sa place dans une constellation d’auteurs — Kerouac, Burroughs, les grands compagnons de route — mais « ce qu’il a fait à la langue ».
Avec Howl, écrit en 1955, Ginsberg « ébranle vraiment la langue américaine », affirme-t-il. Il agit sur la syntaxe, le souffle, le rythme. Il « brutalise d’une certaine manière la langue » et « ouvre des brèches où on n’imaginait pas qu’il puisse y en avoir ».
Pour Nicolas Richard, certains écrivains incarnent ainsi des bascules. Ils ne se contentent pas d’ajouter une œuvre à l’histoire littéraire : ils déplacent cette histoire. Ginsberg fait partie de ces auteurs qui représentent « des virages dans la littérature, des bifurcations, des déviations ». Et même aujourd’hui, insiste le traducteur, les textes beatniks restent capables de nous atteindre : « Même en 2025, ce sont des textes qui nous secouent. »

Avec Thomas Pynchon, autre monument américain du catalogue, la difficulté change de nature. L’auteur, secret au point que certains ont pu douter de son existence, reste pourtant accessible à son traducteur par un jeu de correspondances. Nicolas Richard, qui traduit son troisième roman, explique qu’il le contacte dès qu’il le peut.
Le prochain texte, La Mission de l’ombre, attendu à l’automne, promet selon lui une expérience rare : « une expérience de lecture et une expérience mentale absolument unique ». Et peut-être, ajoute-t-il, « un des moyens les plus saisissants de comprendre l’Amérique aujourd’hui ».
Mais comment parler de la maison Christian Bourgois sans parler de Tolkien ? Impossible. Un choix éditorial qui, au début des années 1970, n’avait rien d’une évidence. Publier Le Seigneur des anneaux en français relevait alors du pari. Un pari littéraire, commercial, culturel : exactement le type de risque que la maison a toujours assumé.
Aujourd’hui, Tolkien est un pilier du catalogue, à la fois symbole et succès durable. Mais il ne doit pas masquer le reste. C’est peut-être là que se tient le cœur de Christian Bourgois. Dans cette capacité à ne pas attendre que les livres soient déjà consacrés pour les défendre. À croire dans les voix avant le marché. À préférer les chemins de traverse aux autoroutes éditoriales.
Soixante ans après sa naissance, Christian Bourgois continue de défendre les voix qui déplacent le regard, celles qui, comme le dit Jean Mattern, permettent de « regarder au-delà des frontières, au-delà des horizons, au-delà de nos habitudes culturelles ».
Crédits images : ActuaLitté, CC BY SA 2.0 : Nicolas Richard, Terje Sinding, Serge Mestre et Jean Mattern
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Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
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