Pour le premier rendez-vous de sa carte blanche à la Comédie du Livre de Montpellier, Salomé Saqué a choisi d’inviter l’autrice et dessinatrice Blanche Sabbah. Connue pour Mythes & Meufs, publié chez Dargaud, elle rencontre depuis plusieurs années un large lectorat avec ses bandes dessinées féministes, militantes et politiques. ActuaLitté a eu l'occasion de s'entrenir avec l'autrice en marge de la carte blanche.
Le 23/05/2026 à 16:33 par Clotilde Martin
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23/05/2026 à 16:33
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Avec La Bataille culturelle, publié chez Casterman en septembre 2025, Blanche Sabbah propose un essai politique, graphique pensé comme un outil de lutte contre l’extrême droite, alors que celle-ci n’est plus seulement présente dans les urnes, mais aussi dans les discours, les imaginaires, les médias et les industries culturelles. Le livre se présente comme une réponse à une question simple et urgente : comment résister, ici et maintenant, à une idéologie qui avance aussi bien sur le terrain politique que dans le champ des idées ?
Lors de l’inauguration de cette 41e édition, le maire de Montpellier, Mickael Delfosse, avait insisté sur un plafond de verre désormais brisé : pour la première fois, les femmes autrices et artistes sont plus nombreuses que les hommes dans la programmation. À l’image de Salomé Saqué, à qui le festival a donné carte blanche, plusieurs femmes ont ainsi été invitées à venir parler de luttes, de récits et de résistance culturelle face à l’extrême droite.
Pour ouvrir le bal, Blanche Sabbah était présente au Centre Rabelais, dans une salle comble. La culture rassemble encore, surtout lorsqu’elle accepte de se confronter au politique.
Blanche Sabbah, c’est d’abord une autrice et dessinatrice qui s’est fait connaître avec son compte Instagram Lanuitremueparis, où elle vulgarise des concepts militants, notamment féministes. Après Marinette, Nos Mutineries, Histoire de France au féminin ou encore Mythes & Meufs, elle poursuit son travail de réappropriation des récits. Dans ses livres, les femmes ne sont plus des personnages secondaires, mais des sujets politiques à part entière.
Avec La Bataille culturelle, elle change toutefois de forme. L’ouvrage n’est pas seulement une bande dessinée, ni tout à fait un essai classique. Il mêle réflexion politique, expériences militantes, références historiques, analyse de pop culture et bande dessinée. Pour l’autrice, il ne s’agissait pas d’un projet évident. « Ça a été vraiment dicté par les circonstances », confie-t-elle. « Je ne me suis pas dit, depuis toujours, je vais écrire un essai, surtout pas politique. »
Mais l’urgence politique a déplacé ses envies d’écriture. « Écrire un essai, c’est venu parce qu’on m’a fait sentir que ce serait utile. Je l’ai vraiment fait par devoir », explique-t-elle.
Ce devoir naît dans l’immédiat après-législatives. Blanche Sabbah décrit un moment de panique devant une extrême droite qui « progressait autant dans les idées et dans les urnes », mais aussi une énergie nouvelle : celle de « militer, de combattre, de résister ». Face à l’échéance présidentielle de 2027, une question s’impose : « Qu’est-ce qu’on fait pendant ces deux ans ? Comment est-ce qu’on empêche l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, de toutes nos forces ? »
La Bataille culturelle devient une manière de diffuser son discours : « L'idée était de sortir mon contenu des réseaux sociaux, et de faire un outil qui serait peut-être utile à des personnes qui ont très envie de se mobiliser, mais qui ne savent pas par quel bout prendre le problème. »

Dans son livre, la culture y est entendue au sens large : « Il s’agit de proposer de nouvelles manières de faire société, dans la réalité comme dans la fiction, de montrer que l’on peut faire autrement et, surtout, que l’on peut faire ensemble. » Elle ne se limite pas aux livres, aux films ou aux œuvres : elle englobe les manières de faire société, de débattre, de produire des imaginaires, de refuser la censure, de défendre la diversité des points de vue et de permettre à chacun, chacune, de prendre sa place.
C’est aussi pour cela que Blanche Sabbah relie cette bataille aux tensions actuelles dans le monde de l’édition et des médias. « Toutes les occasions sont bonnes à prendre pour enrayer le discours de l’extrême droite », affirme-t-elle. Elle cite « l’affaire Grasset », Canal+, UGC, et plus largement « nos imaginaires », comme autant de lieux où se joue ce combat.
Pour elle, lorsqu’une maison comme Casterman lui donne carte blanche, il faut saisir cette place. « Quand on a l’opportunité […] d’une grosse maison d’édition comme Casterman pour propager des idées progressistes, il faut la saisir. » Ne pas le faire aurait été, dit-elle, « dommage », alors même que l’extrême droite occupe déjà tant d’espaces.
Mais écrire un essai politique a aussi posé une difficulté intime. Blanche Sabbah le dit sans détour : « Je ne suis pas sociologue, je ne suis pas historienne, je ne suis pas non plus une femme politique, je ne suis pas journaliste. » La difficulté, pour elle, a été de trouver sa voie, « au milieu de ces différentes compétences », de manipuler correctement des concepts, sans prétendre parler depuis une autorité qu’elle ne revendique pas.
Elle défend pourtant une idée profondément démocratique : « N’importe qui a prétention à écrire sur la politique de son pays, parce que ça nous concerne tous et toutes. » Et de se demander honnêtement : « Est-ce que je ne vais pas dire n’importe quoi ? Est-ce que j’ai quelque chose à dire ? » Oui.
Dans cette bataille, Blanche Sabbah refuse aussi le désespoir comme unique horizon. Son livre ne nie pas la gravité du moment, mais cherche à rouvrir une possibilité. « Je voulais que ça donne de l’espoir », explique-t-elle. « Mon fil rouge, c’était : on peut y arriver. » Et même : « Regardez comme c’est chouette de lutter. »
Cette joie n’a rien d’un optimisme naïf. Elle est une stratégie politique. L’autrice rappelle que l’extrême droite « carbure à la colère » et que le contre-pied peut devenir une arme. Il ne s’agit pas de prétendre que tout va bien : « Non, ça va probablement être dur », nuance-t-elle. Mais il s’agit de ne pas laisser l’adversaire imposer seul ses affects, ses mots et ses obsessions.
Elle donne un exemple parlant avec Sophie Binet. Alors que certaines voix d’extrême droite s’attaquaient au débat sur les jours fériés, la secrétaire générale de la CGT a choisi de déplacer le débat : plutôt que de discuter seulement de l’utilité de conserver ce jour férié, elle a proposé que le 8 mars le devienne également. Pour Blanche Sabbah, c’est une manière de « couper l’herbe sous le pied » à l’extrême droite : non pas en restant enfermée dans son cadre, mais en prenant le contre-pied.
« Les sujets où l’extrême droite n’a pas quelque chose à dire […] c’est rare », souligne-t-elle. L’enjeu est donc aussi de trouver des espaces où elle ne peut pas simplement réagir, imposer son agenda ou transformer chaque débat en rapport de force.
Dans La Bataille culturelle, il n’y a donc pas une seule manière de lutter. C’est même l’un des points que Blanche Sabbah défend le plus fortement : « Il n’y a pas qu’une seule bonne manière de faire. » Chacun doit trouver la forme d’engagement qui lui correspond : manifester, écrire, dessiner, débattre, faire de la pédagogie, publier, transmettre, créer des récits, ou simplement refuser de laisser passer certaines idées.
Cette idée résonne aussi dans son échange avec Salomé Saqué. Les deux autrices montrent qu’un même camp politique peut connaître des désaccords, des nuances, des débats, sans que cela empêche de faire front. Dans une démocratie, se disputer calmement, entendre un autre point de vue, accepter le pas de côté, c’est déjà défendre quelque chose que l’extrême droite attaque : la possibilité d’une société plurielle.
Résister à l’extrême droite, dans cet essai, ce n’est donc pas seulement voter contre elle. C’est défendre la diversité culturelle, refuser la censure, permettre aux femmes d’accéder à la parole publique, aux responsabilités, à la reconnaissance. C’est défendre une multitude de récits, de corps, de trajectoires et de points de vue. C’est aussi comprendre que la paix démocratique suppose de sortir du rapport de force permanent.
Avec La Bataille culturelle, Blanche Sabbah propose moins un manuel qu’une boussole. Un livre pour celles et ceux qui veulent agir, mais ne savent pas encore par où commencer. Un antidote, qui rappelle que la culture n’est jamais neutre : elle peut être un terrain de domination, mais aussi un lieu de résistance.
À LIRE — À Montpellier, un peu de lecture avant la fin du monde
On peut également retrouver Blanche Sabbah avec La Cité des Dames, dont le premier tome, Le Secret des Sikah, est publié chez Dargaud. L’autrice y reprend les codes de l’heroic fantasy dans une saga médiévale féministe, inclusive et écologiste. (Éditions Dargaud)
Crédits images : ActuaLitté, CC BY SA 2.0 — Blanche Sabbah à la Comédie du Livre 2026
DOSSIER - À Montpellier, la Comédie du livre 2026 bat son plein
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
Paru le 03/09/2025
144 pages
Casterman
12,00 €
Paru le 24/04/2026
208 pages
Dargaud
23,00 €
2 Commentaires
kujawski
23/05/2026 à 21:52
Ah, la lutte contre l'extrême-droite... On ne met pas ici Blanche Sabbah dans le lot de toutes et tous les autrices et auteurs qui, à les entendre, se voient pitentiellement cheffes et chefs de barricades contre "les fachos". Dont les visages radieux et les parures vestimentaires châtoyantes accompagnent leurs prestations de vente dans "La Grande Librairie", qui n'ont de cesse de placer leurs centaines de mètres carrés parisiens sous alarme le vendredi midi pour rejoindre leur refuge du Perche jusqu'au dimanche soir, qui chassent leur blues du lundi par un copieux apéro dinatoire avec les copines et copains, avant de reprendre la lecture de leur dernier opus chez leur propre éditeur....
Vous avez bien raison, belles dames et beaux messieurs, d'appeler à la défaite de l'extrême-droite, vous avez raison, cette potentielle verrue purulente sur l'encore beau visage de la France serait une insulte à l'histoire et un crachat sur la culture.
Reste à en parler à ces millions de nos compatriotes qui n'en peuvent plus d'en baver, et que les étalages insouciants de vos bonheurs de vivre envoient dans les bras de cette extrême droite que vous prétendez combattre.
Je répète, si ce n'était assez clair, ce message ne s'adresse pas à Mme Blanche Sabbah, mais à toute une bourgeoisie des lettres qui ferait bien d'ouvrir ses yeux et oreilles.
J.Cutler
26/05/2026 à 21:56
Excusez du peu, mais suis-je à côté de la plaque? Quel est le lien entre l'article de ActuaLitté et votre commentaire?