Prix Nobel de littérature 2018, Olga Tokarczuk a déclenché une polémique en reconnaissant utiliser l’intelligence artificielle comme outil de travail, tout en laissant entendre que le roman qu’elle écrit actuellement pourrait être son dernier. Elle a surtout interrogé l’avenir du grand roman, pris entre écrans, urgence permanente et attention fragmentée.
Le 20/05/2026 à 18:23 par Hocine Bouhadjera
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L’épisode a lieu au forum Impact de Poznań, en Pologne, rendez-vous où se croisent responsables politiques, chercheurs, économistes, intellectuels et acteurs du numérique. D’après un compte rendu de My Company Polska, l'autrice y a affirmé deux choses : elle utilise l’intelligence artificielle dans son travail préparatoire, et le roman qu’elle écrit actuellement pourrait être son dernier.
Cette double déclaration prend un relief particulier venant d’une écrivaine dont l’œuvre est justement associée aux formes longues, aux architectures narratives complexes et aux traversées historiques.
La discussion à Poznań ne s'est pas ouverte sur l’IA. Elle est partie d’un constat beaucoup plus large : la difficulté croissante de faire exister la littérature longue. Olga Tokarczuk y a notamment observé que « lire un livre long représente un véritable défi pour beaucoup », avant d’évoquer ces lecteurs qui découvriraient la fin des Livres de Jacob par des résumés plutôt que par la lecture.
Sa vaste fresque autour de la figure messianique Jacob Frank est précisément l’un de ces livres qui exigent du temps, de la disponibilité et une forme d’abandon à la complexité. L’autrice a aussi décrit, lors de cet échange, un environnement médiatique qui ne laisse plus beaucoup de place au retrait nécessaire à l’écriture. Les sollicitations permanentes, les injonctions à réagir, les podcasts, les prises de position exigées sur chaque sujet produiraient un bruit continu.
Dans cette logique, la littérature n’est pas seulement concurrencée par d’autres formes de récit : elle est concurrencée par l’urgence elle-même.
À cela s’ajoute la question économique. La Polonaise a insisté sur la précarité réelle du travail d’écrivain, en rappelant qu’un livre très ambitieux demande des années de recherches, de composition et de rédaction, sans que cette somme de travail puisse être rémunérée à sa juste mesure. Elle a ainsi noté qu’aucun éditeur ne pourrait « couvrir proportionnellement » le coût d’un chantier aussi colossal.
C’est dans ce contexte que surgit l’IA. Olga Tokarczuk a expliqué avoir acheté une version avancée d’un modèle de langage, sans préciser lequel. Elle s’en sert pour poser des questions, accélérer certaines recherches ou tester des associations d’idées : par exemple, demander quelle musique un personnage pourrait écouter dans une situation donnée.
« Chérie, comment pourrions-nous développer cela joliment ? », demande-t-elle à son modèle. Mais l’usage qu’elle décrit ne correspond pas à une délégation de l’écriture. Il s’agit plutôt d’un outil d’exploration : recherche documentaire, amorce d’idées, stimulation associative. Olga Tokarczuk est néanmoins formelle : elle préfère parfois certaines réponses de l’IA à des références académiques, parce que ces réponses fonctionnent par rapprochements inattendus.
Mais toute la question est de savoir où se situe l’usage : documentation, brouillon, dialogue préparatoire, suggestion stylistique ou écriture effective. Après les premières réactions, la prix Nobel a publié une mise au point sur Facebook pour indiquer qu’elle utilisait l’IA comme soutien à la recherche et à la génération d’idées, non pour lui confier la rédaction du roman.
Cela donne donc à l’aveu une portée particulière. Une autrice célébrée pour la densité de ses compositions, pour son rapport aux archives, aux frontières et à l’histoire, reconnaît utiliser un outil dont le fonctionnement même brouille les notions d’auteur, de source, d’originalité et de voix.
Olga Tokarczuk s’intéresse déjà aux formes narratives qui débordent le livre. The Times a ainsi révélé qu’elle développait, avec le studio Sundog, un jeu vidéo provisoirement intitulé Ibru, inspiré de son roman Anna dans les tombeaux du monde, initialement publié en 2006.
Le projet mêle enquête noire, cyberpunk et mythologie mésopotamienne : le joueur y incarnerait un détective privé chargé par les dieux de retrouver Inanna, déesse sumérienne de l’amour et de la guerre, descendue aux enfers. Le journal souligne surtout le caractère inhabituel de l’implication directe d’une romancière de ce rang dans une adaptation vidéoludique de son œuvre.
Ce projet éclaire autrement sa position sur l’IA. Tokarczuk ne semble pas seulement réagir à une mode technologique : elle cherche à maintenir la littérature au contact de son époque, de ses outils et de ses nouveaux régimes d’attention.
Son œuvre a toujours travaillé les seuils, les passages, les frontières. Son intérêt pour le jeu vidéo, comme son usage revendiqué de l’IA comme outil de recherche et d’association d’idées, s’inscrit dans cette même logique : interroger la manière dont la littérature peut encore circuler, se transformer et rester vivante dans un présent dominé par les écrans, les récits interactifs et les technologies génératives.
Un autre grand écrivain, français cette fois, s’est également emparé de cette question. Lors de l’émission C ce soir, diffusée le 19 février 2026 sur France 5, Alain Damasio a décrit l’irruption de l’intelligence artificielle comme une nouvelle secousse dans l’histoire de l’humanité. L’auteur de La Horde du Contrevent et de Vallée du Silicium y voyait moins un simple outil technique qu’un choc symbolique pour les créateurs.
Pour l'auteur, l’IA vient toucher au cœur même de l’orgueil humain. « Mon artisanat consiste à créer des univers imaginaires, des personnages, des trames narratives, de véritables cœurs conceptuels. Et je vois aujourd’hui l’IA arriver presque au même niveau que ce travail », expliquait-il. Là où Olga Tokarczuk interroge les conditions contemporaines du grand roman, lui formule le vertige autrement : que reste-t-il de la singularité créatrice lorsque des machines deviennent capables de produire des textes, des idées ou des constructions narratives à un niveau de plus en plus élevé ?
Il reprenait alors la notion freudienne de « blessure narcissique ». Après Copernic, qui a retiré la Terre du centre du cosmos, après Darwin, qui a inscrit l’homme dans l’évolution du vivant, après Freud, qui a montré que le moi n’était pas maître chez lui, Damasio voit dans l’IA une quatrième blessure. Cette fois, l’humanité ne perd pas seulement sa place dans l’univers, dans la nature ou dans son propre psychisme : elle voit contestée l’une de ses dernières fiertés, sa capacité à penser, inventer, écrire, conceptualiser.
Alain Damasio, avec la même honnêteté que la Polonaise, dit être partagé entre le réflexe de repousser l’outil « par ego » et l’idée d’y voir un moyen d’affiner son propre artisanat. L’IA ne signe pas nécessairement la disparition de l’écrivain, mais elle oblige à redéfinir son rôle. L’auteur ne serait plus seulement celui qui produit, mais celui qui oriente, trie, compose, hiérarchise et donne sens.
Ce déplacement rappelle, toutes proportions gardées, les grands ateliers d’écriture du XIXe siècle, à commencer par celui d’Alexandre Dumas, qui travaillait avec des collaborateurs comme Auguste Maquet. Dumas n’était pas seul devant la page : il organisait, transformait, amplifiait, donnait rythme et souffle à une matière narrative produite en partie collectivement.
Olga Tokarczuk a aussi évoqué le roman qu’elle prépare, situé à partir de juin 1946 dans les « Territoires recouvrés », ces régions longtemps allemandes attribuées à la Pologne après la Seconde Guerre mondiale. Des millions de Polonais s’y installent alors, après le départ ou l’expulsion de millions d’Allemands, bouleversant durablement les identités locales, les mémoires régionales et le rapport des habitants aux lieux.
Le sujet prolonge une obsession ancienne de son œuvre : la manière dont les lieux travaillent les êtres. L'autrice, qui vit en Basse-Silésie, parle à ce propos de « psychotopie », pour désigner l’influence d’un territoire sur la vie intérieure.
Dans un entretien au Guardian publié en 2024 autour du Banquet des Empouses, elle expliquait déjà travailler à un vaste roman inspiré par cette région « complètement dépeuplée puis repeuplée », tout en laissant entendre qu’il pourrait être son dernier grand chantier romanesque.
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La focalisation sur l’IA a donc peut-être masqué l’autre annonce majeure : après ce livre, Olga Tokarczuk pourrait délaisser le roman pour privilégier la nouvelle. Le geste est fort pour une écrivaine associée aux grandes architectures narratives.
Crédits photo : Olga Tokarczuk à la Foire du livre de Francfort 2019 (Harald Krichel / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0) / Image d'illustration générée par IA, par <a href, domaine public
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Par Hocine Bouhadjera
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9 Commentaires
Rose
21/05/2026 à 07:09
Le bricolage avec l'IA n'apporte aucun talent, c'est à se demander la qualité d'écriture de ces tricheurs ; pas de lecture.
Phototropic
21/05/2026 à 14:21
Il ne faut pas avoir lu Olga Tokarczuk pour s'interroger sur son talent d'écriture et pour la qualifier de tricheuse. C'est dommage, vous ratez une voix singulière et extrêmement talentueuse.
L'usage qu'elle dit faire de l'IA est plutôt sur le travail de recherche, sur le travail préparatoire, et ses interrogations quand à cette utilisation sont tout à fait pertinente.
Rose
22/05/2026 à 06:37
Si on agrandit le tableau en constatant les résultats, par exemple, déjà, les réponses de l'IA dans la recherche sur Internet, du hors sujet, du subjectif, de mauvais arguments et du faux.
La recherche de documentation dans un brouhaha de données machines où même la sérendipité se disperse, reste bien loin de la suite dans les idées d'un cerveau humain ; développer sa démarche personnelle, même sans cibler, sera plus enrichissante car l'IA n'a pas d'idée, pas de sensations, pas de jubilation pour les mots, c'est seulement une suite de lettres mal foutues agglomérées. Donc avec l'IA, impossible de parler de talent, il est parti dans l'espace, il faut retourner le chercher.
Phototropic
22/05/2026 à 16:17
Pour le coup je ne défends l'IA en aucun cas, et je suis plutôt d'accord avec vous sur le fait qu'elle reste(ra) une pale copie de ce que peux produire le cerveau humain en terme de raisonnement ou d'imagination.
Mais je crois ce que dis Olga Tokarczuk et ce qu'elle fait de l'IA ne remette en rien en cause son talent d'écrivaine (si tant est que le talent existe). Des œuvres aussi déroutantes et hors des cadres que Les Pérégrins, Le Livre De Jacob ou Le Banquet Des Empouses n'auraient jamais pu être le fruit de l'IA. Si il y a bien une autrice a qui ont ne peut reprocher la facilité et la paresse intellectuelle, c'est bien elle.
E. Lionnet
21/05/2026 à 11:00
Article passionnant qui ouvre des pistes de réflexion ! Et Tokarczuk était sur mes listes des livres à lire. Je la fait remonter d’un cran. Je trouve très intéressant qu’elle collabore à la création d’un jeu vidéo. Pour fonctionner, un jeu de rôle sur ordinateur ou simplement en version de table a besoin d’un univers riche. C’est pour cela que de nombreux jeux puisent au sein de la littérature fantastique, comme Lovecraft ou d’autres.
J’ai trouvé la lecture de votre article très stimulante. Merci !
Lily
21/05/2026 à 11:57
Article écrit avec l'IA ? Qui suis-je ? Qui êtes-vous derniers passants ? Un monde où le vrai et l'authentique disparaît ne gagne qu'à s'entredévorer et à sombrer.
Hocine Bouhadjera - ActuaLitté
21/05/2026 à 12:32
Bonjour,
Peut-être que la vraie question n’est pas seulement de savoir si un texte a été écrit « avec l’IA » ou non, mais ce que l’on fait de ces outils. Ils peuvent aider à documenter, vérifier, corriger, parfois ouvrir des pistes. Mais la pensée, le regard, la structure, le choix des mots et, ici, le travail journalistique restent humains.
C’est d’ailleurs ce qu’explique en substance Olga Tokarczuk, certains diront la plus grande écrivaine contemporaine : l’enjeu n’est pas de déléguer l’écriture, mais de comprendre comment ces outils s’intègrent, ou non, dans un travail d’auteur.
Marie
21/05/2026 à 20:55
Plutôt sur la même longueur d'onde que Rose et Lily, je vous concède que si le domaine de l'IA est "documenter, vérifier, corriger", il reste un outil, ce qu'il devrait seulement être ... Déjà "ouvrir des pistes" est à mon sens domaine de l'humain ( créer, imaginer...). Bref, votre position se comprend dans le contexte de ActuaLitté Mais je me refuserai toujours de cautionner un outil qui se prétend - pour ceux qui l'utilisent- l'égal du cerveau humain.
Turlogh
21/05/2026 à 17:56
L'usage de l'IA par les écrivains ne me choque pas, dès lors qu'il s'agit simplement d'un outil de recherche documentaire ou d'aide à la création. Les textes de fiction écrits entièrement par IA sont très convenus, la sensibilité humaine demeure indispensable pour rédiger un bon roman.