Hanté par Faulkner et Cioran, Irvine Welsh et le rappeur Lino pour son art de la punchline, Benoît Legemble esquisse dans son premier roman un drame familial ancré dans le monde des travailleurs de l’ombre et des déshérités de la gentrification écossaise. En somme, l’itinéraire des sans-dents et de leur appétence pour toutes les drogues à leur disposition lorsqu’il s’agit d’oublier un horizon que la société leur a définitivement barré.
Dans Ézéchiel, 18.1-4, il est très tôt fait mention de la faute reçue en guise de legs : « Les parents ont bu le vin / Et les dents des enfants sont gâtées ». Cette phrase suffirait selon moi à résumer la trajectoire de la famille de Will. Les faux pas maternels et la faiblesse de caractère de l’anti-héros incarné par le père contribuent à autant de variations au péché originel, quand la faute et l’impureté constituent les deux facettes d’une seule et même pièce.
Élevé dans un environnement toxique, Will fomente donc très tôt de sombres desseins, tous voués à la dissolution de ceux qui l’ont éduqué et introduit le ver de l’abjection et de l’avilissement dans la pomme d’une enfance qui n’en a que le nom — marquée au fer rouge d’un désir sans limite et défait de la morale comme des codes sociaux. Quand l’horreur creuse son sillon à même la chair jusqu’à atteindre le point de non-retour. Soit une jeunesse dont les tuteurs apparaissent comme autant de puissances de corruption, d’impureté et de vice.
Que faire, dès lors, de ce patrimoine dont les racines hors sol sont vouées aux gémonies ? C’est qu’il s’agit de gâcher l’œuvre au noir esquissée par la matriarche prisonnière de pulsions à l’égard d’une progéniture dont on pressent la nécessité de s’affranchir de l’origine d’un mal qui n’a de cesse de ronger Will. Un mal qu’il souhaite dévoiler au grand jour du fils prodigue : son cadet, Liam. Dès lors, l’héritage ne fait plus sens. Seul demeure le devoir d’éteindre une dynastie aux allures de bouleversante déchirure.
« Sonder l’homme, c’est-à-dire sonder le mal ». Tel était le constat de l’écrivain argentin Ernesto Sabato. C’est à partir de cette phrase que j’ai pu m’autoriser l’écriture de ce roman. Bataille, lui aussi, avait largement glosé la nécessaire articulation de ces thèmes fondateurs de la littérature, ici abordée dans sa dimension la plus sociale. En effet, le mal introduit une nécessaire transgression. Dans ses différents récits, cela passe par le fait de rompre avec le tabou. Dans Cartographie d’un cri, Will est celui par qui la vérité sera rétablie dans toute son horreur.
Je voulais créer à travers lui un forçat. Un dur à cuire. Un homme de peu de mots qui se caractérise par une économie verbale. L’écriture omnisciente, elle, devait être baroque par contraste, et logorrhéique d’un point de vue formel. Pour dire toute la vérité. Y compris celle que personne ne souhaite entendre. C’était la condition sine qua non pour dire l’ampleur du drame.
La consistance méphistophélique des parents, et l’ampleur du malheur qui pèse sur la fratrie, devait, elle aussi, être mise en avant. Ultime interdit s’inscrivant dans l’écarlate de l’inceste dont est victime le martyr Will, le texte progresse autour d’un travail de sape autour du bourreau que représente la figure de la mère. Encore faut-il, à l’orée du texte, arriver à circonscrire quels sont les archétypes du mal à même la fiction — tant ses frontières avec le bien sont poreuses, d’un personnage à l’autre.
Cartographie d’un cri pose enfin la question de l’influence du milieu social dans la naissance au crime et à la maladie. En somme, un livre que je voulais ontologique et sociologique dans ses préoccupations, mais qui fut rattrapé par les réalités de la rue. Quand la fiction se heurte aux corps fourbus des ouvriers qui n’ont d’autre choix que de prendre de petits arrangements avec la morale. Aussi, le livre donne à entendre une déchirure aux variations multiples, comme pour signifier qu’il n’y a pas de hiérarchie dans le mal. Seul subsiste le feulement de la classe ouvrière et son lot de lamentations.
Pourquoi ai-je décidé de traiter l’inceste du point de vue féminin ? Dans l’histoire de la littérature, la question de l’inceste bénéficie dans ses occurrences d’un traitement à part, notamment du point de vue de la filiation, cependant qu’on constate une invariable générique. J’ai ainsi remarqué que, si le statut victimaire pouvait changer en tant que catégorie, classe ou espèce — la prédation, elle, était toujours masculine.
Ce de façon quasi unilatérale. L’équivoque n’avait pas droit de citer. La suspicion qui entourait d’un halo délétère et dévoyé la figure du chasseur tout entier voué à la quête d’une nouvelle proie sexuelle exhibée comme un trophée qui appartient à la sphère du secret ou du tabou se situait dans le domaine public comme appartenant à l’œuvre d’êtres humains à la virilité malade.
Pourtant, les choses ne sont pas si simples et cette dichotomie hommes/femmes figeant d’un sexe à l’autre la typologie de la victime et de l’agresseur peine à dire avec exhaustivité le drame qui se joue ici quotidiennement dans une totalité qui charrie un malaise dont on doit malgré tout entendre la somme des non-dits et la structure tragique. Prenons par exemple l’écrivain Georges Bataille.
N’a-t-il pas évoqué dans son roman « Ma Mère » les sublimes variations romanesques d’une femme affairée à l’initiation d’un fils malléable dans son apprentissage à la perversion et au vice ? Faire le mal ne serait donc pas uniquement l’affaire du mâle. Qu’on se le dise, quand bien même ces derniers cas représentent statistiquement une infime partie des cas d’abus. Tel est aussi le cas de Rose dans Cartographie d’un cri — et avec elle l’exploration d’un si funeste désir, dont l’appétence monstrueuse s’enracine dans la défection de la figure paternelle et la pulsion de succion et d’absorption.
Jusqu’à faire de son fils le satellite des passions d’une mère qui s’inscrit en tant que puissance de dévoration et d’une symbiose contre nature, qui s’enracine dans une libido délétère qui semble sceller les ressorts d’une tragédie devenue inévitable.
Will, pour moi, incarne le peuple de l’ombre. Il travaille aux abattoirs de Glasgow depuis son plus jeune âge. Les grands penseurs du communisme et du monde ouvrier lui disent à tout bout de champ qu’on se réalise pleinement par le biais de la valeur travail. Perclu de douleur à force de porter des carcasses de viande par moins dix dans une chambre froide, Will réfute les thèses de Camus et consorts. Lui souffre dans sa chair à chaque vacation. Alors, lorsqu’il débauche, il file avec ses collègues jusqu’au pub du coin.
Là, il dépense tout son salaire en alcool, jusqu’à tout oublier — réflexe pavlovien de ce qui est devenu une habitude à l’heure du pointage, quand boire des quantités démesurées devient l’unique alternative au corps souffrant. Will et ses congénères pratiquent l’armistice de la sobriété pour oublier l’impossible ascenseur social dont ils savent très bien qu’ils sont exclus. Vient alors une idée à l’esprit de Will : faire de son frère dont il a été séparé dès l’enfance, et qui est devenu architecte, un simple ouvrier.
Un factotum avili par les excès éthyliques et le zèle pour un travail qui vous considère comme un numéro sans nom. Et si Will n’a pas réussi à s’extirper de la fange du prolétariat et du trauma de son enfance, il a d’autres plans pour Liam — ce frère qui se présente à lui comme une aubaine, ainsi qu’une marionnette vouée à réaliser d’obscures intentions familiales à son égard.
Soient quelques pages arrachées à la nuit des forçats que personne n’a envie de côtoyer – quelque part à mi-chemin entre le roman social et le manifeste contre la culture de l’inceste. Un récit qui fait aussi la part belle à la réécriture des mythes fondateurs, depuis Œdipe et Kronos, jusqu’à Saturne et Électre.
Benoît Legemble
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Benoît Legemble est titulaire d’un master en littérature comparée et philologie de l’université Paris IV-Sorbonne. Critique littéraire et musical depuis plusieurs années, il a collaboré avec Marianne, Diacritik, Europe, Le Matricule des anges ou encore Transfuge. Cartographie d’un cri est son premier roman.
Crédits photo : Benoît Legemble (DR)
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 07/01/2026
212 pages
Le Lys Bleu
21,50 €
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