Avec Le Cercle ouvert, Mathieu Larnaudie et Bertrand Py défendent une maison à la production resserrée, attentive aux auteurs, aux libraires et aux lecteurs. Adossée à Terre Neuve et donc au groupe Albin Michel, elle publiera ses premiers titres le 20 août 2026 autour d’une idée presque révolutionnaire : moins publier pour mieux accompagner les livres et refaire communauté, sans céder sur le catalogue.
Moins publier pour mieux lire : Le Cercle ouvert opte pour le célèbre Festina lente de l’empereur Auguste. Mathieu Larnaudie et Bertrand Py installent leur projet dans une perspective simple : huit à dix titres par an, une ligne affirmée, un dialogue avec les médiateurs et l’appui d’un groupe. Leur première rentrée, avec Claudie Gallay, Alexis Jenni et Élise Lespade, fixe ce principe.
Bertrand Py résume l’ambition par la proximité, opposant l’image des programmes chargés, tel un « grand train de marchandises » où chaque livre devient un wagon, à une conduite plus légère : « Nous concevons plutôt des drones éditoriaux, avec la dextérité et la fluidité aérienne qu’on peut souhaiter à des livres dont on s’occupe avec un soin particulier, parce que la quantité nuit à la qualité et aux soins qu’on peut apporter aux livres. »
Pour Mathieu Larnaudie, la proximité implique aussi une méthode : rencontrer les libraires et les établissements de lecture publique, pour « incarner » la maison. Et d’insister sur l’importance de la librairie : « Leurs retours m’aident beaucoup à concevoir le projet, autant qu’à affiner sa diffusion et sa promotion. » Un dialogue qui entre de plain-pied dans la politique éditoriale.
La « frugalité heureuse » que revendique Bertrand Py, désigne un choix que les libraires connaissent, cette vocation qui leur a fait renoncer à des rémunérations élevées. Le Cercle ouvert recherche un équilibre, comme une hygiène du métier : « Bien sûr un best-seller à 300.000 exemplaires, c’est formidable, mais je pense que nous préférerions tous que 100 nouveautés différentes se vendent à 3000 exemplaires. Parce que c’est ça le sens du métier. »
L’objectif tient en une phrase : « Il faut faire attention à ne pas se laisser embarquer dans un alourdissement des frais généraux et des coûts de structure. » Mathieu Larnaudie y voit une réponse au moment éditorial. L’industrie, censée garantir la solidité, fragilise parfois les maisons, observe-t-il.
La restriction du nombre de titres devient alors un geste de soin : « Une lecture éditoriale, ce n’est pas une lecture, ce sont souvent de nombreuses lectures. » Lire, relire, reprendre : ce travail exige du temps. « Si on avait l’obligation structurelle de publier trois fois plus de titres, on ne pourrait pas exercer un travail aussi méticuleux et aussi engagé. Notre priorité est de nous mettre au service des auteurs et des textes. »
Ce rythme prend évidemment en compte les libraires. Bertrand Py refuse la hiérarchie anticipée entre les livres « à enjeux », appelés à « marcher » (au pas ?) et ceux que l’on abandonne déjà. « Ça consiste à demander à l’éditeur d’avance, en lien avec son service commercial marketing, de trier dans sa production entre futurs gagnants et laissés pour compte ». À l’inverse, avec peu de titres, chacun est travaillé au mieux de ses possibilités, même inégales.
Le nom engage le métier. Pour Bertrand Py, le cercle renvoie à une communauté : « Le livre circule et fait cercle, crée une informelle communauté de lecteurs : un lectorat. » Mathieu Larnaudie rejoint cette idée par son propre parcours : « La notion même de communauté, de littérature comme lien d’amitié, est intrinsèque à la façon dont j’ai découvert l’édition et dont je l’ai pratiquée ultérieurement. »
Tous deux rappellent que la maison naît avec les liens anciens que ses cofondateurs entretiennent avec l’industrie du livre : « Nous sommes neufs, mais nous avons déjà, l’un et l’autre, créé des liens depuis longtemps, depuis quelques décennies, avec des libraires, avec des médiateurs du livre, avec des bibliothécaires, et bien sûr avec des auteurs aussi. »
Sur la ligne littéraire, Bertrand Py refuse les frontières trop nettes. À la question de l’équilibre entre narration, exigence formelle et débat d’idées, il répond : « Le roman permet tout. Il est alluvionnaire par définition. Il recueille tous les paradoxes, toutes les contradictions, toutes les opinions. Donc il s’exprime, dans ce sens-là, dans un arc politique presque naturel. » L’ouverture du Cercle accueille et réunit plusieurs formes.
ENTRETIEN - “La littérature prend du temps” : Muriel Beyer (L’Observatoire)
La première rentrée le confirme : La Promesse des chiens de Claudie Gallay, Dans les Alpes tout ira mieux d’Alexis Jenni et Paradisi Gloria d’Élise Lespade. Bertrand Py nuance toutefois l’étiquette de « roman historique » pour Claudie Gallay : « La course au sérum est un épisode historique, et plusieurs personnages sont “vrais”, pourtant c’est une fiction. C’est un roman imaginatif, documenté et très poétique. » Dans ce programme, le premier roman d’Élise Lespade incarne la découverte d’une jeune autrice impressionnante.
Mathieu Larnaudie formule le point commun autrement : « La littérature fait partie des moyens de penser le monde. » Les livres recherchés par Le Cercle ouvert répondent à cette ambition : « Ce sont des livres qui permettent de penser, c’est-à-dire des livres qui pensent et qui cherchent à donner à penser aux lecteurs. » La temporalité dépasse ainsi la rétribution immédiate. « Tous les auteurs qui comptent ont d’abord été découverts, soutenus et accompagnés. Les “enjeux” de demain sont les découvertes d’aujourd’hui. »
Claudie Gallay et Alexis Jenni donnent au lancement une force de prescription. Bertrand Py y voit un soutien direct à la découverte : « C’est une légitimation bienvenue. Les auteurs connus contribuent à donner une certaine autorité intellectuelle et commerciale, une force de conviction à la maison qui les accueille et qui explore de nouveaux talents et de nouvelles personnalités. » L’auteur installé autorise l’inédit.
Mathieu Larnaudie reprend cette logique sous le terme de « légitimation réciproque ». Les œuvres installées feront remarquer les auteurs nouveaux ; leur vivacité donnera une inscription renouvelée aux plus anciens. « Si on ne publiait que des auteurs extrêmement installés, il manquerait une dimension au travail éditorial dont ces auteurs mêmes pâtiraient, car l’émulation et le renouvellement sont indispensables à la création. »
Reste le politique. Le Cercle ouvert naît dans Terre Neuve, au sein du groupe Albin Michel. Bertrand Py place les contraintes économiques au cœur de l’indépendance : « Pour être indépendant et conserver son indépendance, il faut être à la fois désintéressé et rentable. » La rentabilité protège l’éditeur contre toute forme de pression : « Si on n’est pas rentable, si on consomme trop d’argent, on perd la maîtrise de sa propre liberté. »
Mathieu Larnaudie ajoute que certaines options furent exclues, « pour des raisons politiques évidentes », avant le partenariat. Le critère décisif demeure le catalogue : « La ligne esthétique et politique de la maison ne se définit pas par décret, c’est le catalogue qui va la dégager. » Bertrand Py pousse la formule plus loin : « L’indépendance versus la dépendance peut devenir une question spécieuse. La véritable indépendance se juge à la qualité du catalogue. Point barre. »
La responsabilité devient une pratique : « Si responsabilité il y a, elle tient avant tout au respect de la création et de ceux vers qui elle se dirige. » Mathieu Larnaudie l’adresse aux auteurs, aux lecteurs, aux libraires et aux partenaires : « Travailler sur mesure en nous mettant à la disposition des auteurs, considérer tous les relais que nous trouverons, non pas comme des prestataires de services, mais comme des interlocuteurs qui nous aideront à bâtir un catalogue et à nourrir un dialogue. » La chaîne du livre participe à l’œuvre éditoriale.
Bertrand Py rappelle que le métier éloigne parfois du plaisir de lecture. Il veut « retrouver cette unité » : « On n’est pas éditeur tout seul. On n’est pas éditeur sans toutes ces collaborations. » Mathieu Larnaudie élargit encore la responsabilité : « Je crois indispensable de garder une vision panoramique de la littérature et de son histoire. De continuer de tout lire, les contemporains autant que les grands classiques. Un éditeur qui n’a plus le temps de lire que les livres qu’il publie ou les manuscrits qui lui parviennent, il est mort. »
Le Cercle ouvert publiera ses trois premiers titres le 20 août 2026.
Crédits photo : Mathieu Larnaudie et Bertrand Py © Olivier Dion
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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