Oui, oui, je sais, le livre fait près de 900 pages, et cela peut effrayer celui qui ne connaîtrait ni Raymonde Vincent (prix Femina pour « Campagne », et « Elisabeth » récemment réédités par Le Passeur), ni Albert Béguin. Mais ce serait une grave erreur de passer à côté. Il faut en effet lire cet incroyable échange de lettres qui s’échelonne de 1927 à 1957, entre deux êtres d’exception : c'est un document précieux sur la vie littéraire française, mais aussi et surtout une espèce de roman épistolaire qui raconte dans la durée la vie périlleuse d’un amour que traversent la guerre et la débâcle de 40. Comme tout roman, il comporte des ellipses que le lecteur doit combler avec son imagination... C’est ainsi que je l’ai lu, moi qui sors bouleversé par ma lecture rendue possible grâce à l’immense travail critique de Renan Prévot qui a rassemblé ici 451 lettres, pas moins ! Par Hervé BEL
Un jour de l’automne 1926, il y a une jolie fille de dix-sept ans qui boit un café au Dôme, à Montparnasse. Elle a faim. Pour gagner sa vie, elle pose pour les peintres (Caillard, Giacometti…) mais les temps sont durs. Elle craint l’avenir, le « ruisseau «, comme on disait alors. Elle a quitté son Berry natal, après avoir été bergère, puis couturière aux « 100000 chemises » de Châteauroux. Elle est « montée » à Paris, parce qu’elle n’en pouvait plus de sa vie terne, malheureuse, entre son père sec, brutal, et sa belle-mère. Peut-être que ce jour-là de 1926, elle est découragée, malgré sa foi chrétienne. On le supposera.
Soudain, un jeune homme brun, un peu gauche, lunettes rondes cerclées d’écaille noire, s’approche d’elle. Albert Béguin entre dans sa vie et ne la quittera plus. Sans doute est-il séduit par la beauté de Raymonde, mais bien vite, il distingue une volonté peu commune en cette jeune fille curieuse de tout, et qui voudrait apprendre. Elle couche avec lui assez rapidement. Dans une lettre datée de juin 1927, elle lui écrit d’ailleurs : « Si je me trouve sans argent à Paris, je dois aller dormir avec un homme, vous le savez Bonhomme, puisque c’est avec vous que c’est arrivé ».
Albert Béguin travaille dans une librairie parisienne et traduit des romans allemands. Il vient de Suisse où il a achevé ses études de lettres. Le couple s’installe au-dessus de la boutique. Puis Raymonde s’en va à Monthoux, habiter dans la maison d’une des amies de Albert Béguin, la peintre Claire-Lise Monnier, pour laquelle elle va poser. Béguin reste à Paris.
Ainsi commence leur correspondance qui ne cessera plus pendant trente ans.
C’est le début de l’amour et de l’éducation de Raymonde. Béguin corrige ses fautes, oriente ses lectures. Les lettres de Raymonde sont encore malhabiles, mais elle progresse, elle lit, elle lit toujours plus, et l’on ne peut qu’être frappé par la justesse de ses raisonnements. Très vite, elle pense par elle-même.
Il l’appelle « chère petite amie », « ma chère petite ». Il l’embrasse « mille fois ». Elle l’appelle « Bonhomme », conclut par « Je vous aime ». Ce sont les débuts de l’amour, quand l’autre est encore un mystère fascinant, où tout est beau et gentil… Mais déjà, à certaines de ses réflexions, on devine que Raymonde a du caractère :
« Oui, cher petit Bonhomme, vous avez été très bon pour moi, et c’est à cause de ça que je suis arrivée à vous aimer – Pourtant j’ai été très souvent méchante. J’espère petit ami que vous avez oublié toutes mes méchancetés pour ne plus penser qu’à mes rares bonnes douceurs, et mes moments de petit bébé. » (10 mai 1927).
De quelles méchancetés parle-t-elle ? On ne le saura pas. On ne peut que les deviner par la suite de cette histoire où Raymonde, d’une sincérité affolante, ne ment jamais et dit son fait, parfois injustement, à Béguin, beaucoup plus souple (mou ?).
A Paris, Béguin sort beaucoup. Cela inquiète Raymonde, d’autant que le jeune homme (il a 26 ans en 1927) n’a pas hésité à lui montrer :
« Ce qui traîne dans mes tiroirs ; j’aurais dû peut-être refuser de vous mettre sous les yeux ces tristes documents. Et pourtant, petite, cela me faisait tant de bien, parce que je voyais mieux la différence entre le passé et le présent, entre ces « amies » et vous. (28 juillet 1927).
Il ne le sait pas encore, mais il a commis une erreur. Raymonde n’oubliera pas cette vie passée qui, pour elle, femme entière, révèle le besoin de séduire de Béguin. Dans un premier temps, elle en souffrira, avant de se faire une raison, et adopter vis-à-vis de lui une attitude distante.
Dès 1928, les lettres de Béguin ne laissent aucun doute quant à l’attitude réservée de Raymonde. Le 23 juillet, il lui écrit (elle est alors en vacances sans lui en Bretagne) :
« Êtes-vous bien ma Raymonde à tous les instants ? N’oubliez-vous jamais que j’existe, que vous êtes loin de moi mais mienne ? (…) Je sais, Raymonde, que je vous donne peu de choses, à votre goût, et que vous êtes toujours prête à me faire des reproches ; je sais que vous estimez que certaines choses, beaucoup de choses sont dues à une femme, c’est vrai d’ailleurs… »
De quelle femme parle-t-il ? là aussi, on ne sait pas. Mais une impression se dégage : Béguin est certes très amoureux de Raymonde, mais pas aussi net que cela.
Elle épouse Béguin en 1929, et le suit en Allemagne, à l’université de Halle, où il enseigne le français. Et c’est là qu’Albert entretient une liaison avec une certaine demoiselle Busse. Raymonde s’en va seule à Berlin. Plus rien ne sera comme avant, ce qui n’empêche pas qu’ils vont continuer à s’écrire et se voir.
Amour étrange si on y songe. Raymonde est blessée, mais tient à lui. Elle sait ce qu’elle lui doit et pendant longtemps lui sera fidèle. Le ton a changé : « Mon cher Béguin » « Affection » ont remplacé les appellations plus tendres du passé. Béguin est malheureux, il le lui dit. Elle reste distante, lui demande des livres, de l’argent. Et conclut (Juin 1932) : « Je crois aussi que pour la réussite, il faut faire le chemin seul. »
Elle le fera seule, mais toujours, près d’elle, l’œil vigilant de Béguin qui l’encourage à écrire Campagne. Il y croit et n’a pas tort. C’est un livre exceptionnel, qui n’a rien de régionaliste, et parle du bonheur, des souffrances, de la vie, sur un ton simple et éloquent, où l’ellipse est la règle. Grâce à Béguin via Edmond Jaloux, le manuscrit est soumis aux éditions Stock, à Delamain et Chardonne.
On suit les péripéties de l’enfantement. C’est passionnant. Leurs lettres racontent leurs travaux respectifs, car Béguin, lui aussi, progresse. Il a quitté l’Allemagne, inquiet de ce qui s’y déroule, a terminé et publié sa thèse « Le romantisme et le rêve » (loué par Thérive qui sera moins tendre avec « Campagne »), publie un « Nerval », et écrit de nombreux articles que Raymonde, désormais apte à le faire, lit et commente.
En 1937, Campagne paraît, récompensé par le prix Femina en fin d’année. Enfin, Raymonde gagne de l’argent et se fait plaisir, s’installe dans un château du Berry. Elle est souvent fatiguée (elle vivra jusqu’en 1985, Béguin 1957…), et le répète, ce qui pourrait devenir un peu lassant pour un mari exténué par la tâche. « Je viens de traverser, dit-elle, une période de fatigue intense et c’est pourquoi je suis restée longtemps sans écrire » (juin 1939)
Leur amour s’est décanté. Ils s’estiment, s’admirent, surtout de loin. Est-ce encore de l’amour ? Oui, à leur façon, car ils ne peuvent se passer l’un de l’autre. Ils s’écrivent très régulièrement (à cette époque, la poste fonctionnait bien mieux que maintenant). Peu avant la guerre, Raymonde, heureuse dans sa solitude, se laisse aller à des mots tendres « Mon chéri » (14 août 1936), mais jamais le ton du début ne reviendra. Ensemble, ils adopteront deux enfants de la sœur de Raymonde, qu’ils éduqueront chacun leur tour, ce qui n’ira pas sans problème pour eux (et pour les enfants aussi…)
La guerre éclate, ils sont séparés par plusieurs centaines de kilomètres. Ils s’écrivent sans être certains d’être lus. Béguin, le 11 mai 1940, se déclare confiant : « Je crois que les Allemands ont fait une énorme faute en déclenchant l’attaque contre le front français et qu’ils le paieront cher. » Il serait absurde de nous moquer : avec cette correspondance, nous, les lecteurs du XXIème siècle, sommes plongés dans le passé, et l’on mesure soudain le peu d’informations dont les gens disposaient, et de la formidable réputation militaire que les Français avaient encore.
Sans nouvelles, ils ont peur de se perdre, et Raymonde ose un « Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur » (16 mai 1940), sans doute parce que les êtres redeviennent précieux dès lors que l’on craint de les perdre ! Au même moment, Béguin, athée convaincu, va se convertir, encouragé à distance par Raymonde. Il découvre Bloy, Claudel qu’il rencontrera, Bernanos sur lequel il écrira beaucoup, faisant partager à Raymonde le récit de ces rencontres qui valent le détour. Avec lui et Raymonde Vincent, c’est tout un monde littéraire qui ressurgit, par le biais de la Suisse francophone, et qu’on ne connaît pas forcément.
La guerre est perdue. Le 3 juillet 1940, Raymonde Vincent écrit : « La grande tristesse, les jours de désespoir sont passés. J’ai compris que cette douleur était nécessaire à la France. Tout ce qui est en train de mourir autour de nous lui ressemble si peu ». Précisons, car ces propos peuvent en rappeler d’autres, qu’elle ne sera jamais dans la collaboration. Au contraire. Elle soutient son mari dans la création des Cahiers du Rhône qui publie les auteurs peu suspects de collaboration : Aragon, Elsa Triolet, Sadoul, etc.
Mais rien ne pourra les faire revivre ensemble de manière définitive :
« Nous avons peur l’un de l’autre, écrit-elle, nous savons d’avance qu’il ne faut pas compter sur la tendresse de l’autre, dans tout ce qui touche à notre vie, notre façon de voir, de réagir, nous nous affrontons en adversaire (…) Je sais que vous ne m’avez jamais méprisée et que vous avez toujours su ce que je voulais en cette vie. Pourquoi cela n’a-t-il jamais rien changé à votre comportement humain envers moi. Vous n’avez jamais pitié de moi, vous ne sentez pas ma présence, je vous l’inflige toujours et encore, pour que l’affreuse vie que nous menons ensemble soit possible, je suis obligée de me cacher (…) je souhaitais l’intimité parfaite avec vous » (7 décembre 1943)
Albert Béguin espère, proteste de son amour, mais on le sent gêné aux entournures : il n’est plus le Pygmalion, Raymonde rayonne de toute sa force et de sa douleur de femme trompée. Alors qu’elle tient a des propos clairs, ceux d’Albert sont filandreux.
Comme toujours, le malentendu est là, insurmontable pour ces deux êtres à vif.
« J’accepte, écrit-il en réponse, de vivre dans une zone morne, sans vie, de m’accommoder de la tristesse. Certes je suis contraint, par des nécessités auxquelles vous échappez en grande partie de continuer à vivre, à travailler, à tenir le coup et des engagements sans lesquels nous tomberions dans l’abîme (…) le souci de vous, de ce qui vous arrive, de votre souffrance, de toutes vos souffrances, ne me quitte pas (…) mais je sais que ne vous en persuaderai jamais. »
Et en marge de la feuille, impitoyable, Raymonde Vincent écrit : « C’est que vous ne regardez pas d’assez près. Quand vous parlez de moi, vous vous laissez aller à la certitude rassurante que vous m’aimez. »
Albert, touché, écrit encore : « Je sais bien que vous allez m’accuser d’être ignoble, comme vous l’avez fait souvent dans nos discussions en tête-à-tête. »
Eternel malentendu, disais-je, plus haut : l’amour absolu, vrai, désirable est impossible, empêché par les faiblesses de l’autre, ses trahisons ou sa mauvaise foi, et les deux époux en souffrent à leur manière, preuve qu’ils s’aiment malgré tout.
Après la guerre, les lettres se raréfient et se résument souvent à ce que font les enfants. Raymonde s’occupe moins d’eux qu’Albert, et il lui faudra le constater avec amertume lorsqu’elle se rendra compte qu’ils sont plus proches de leur père que d’elle. Albert a pris la tête de la revue Esprit et devient éditeur au Seuil.
Début des année 1950 Raymonde commence une liaison avec un jeune homme de vingt ans plus jeune qu’elle, qui durera la décennie. Preuve qu’elle aime encore Béguin, elle est bourrelée de remords. Renan Prévot cite ce qu’elle en dit dans ses mémoires :
« Par cette aventure que je n’avais pas cherchée, sous laquelle ne me lâchait pas mon amour pour Albert Béguin, amour vivant, torturant, amour vrai, impérissable, m’ouvrant parfois des abîmes de douleur, de honte, de remords ; par cette pauvre aventure, Albert Béguin connut à son tour l’horreur de la trahison (…) Un rideau de glace transparente tomba entre nous. »
Le 3 mai 1957, Albert Béguin meurt, la tête de son épouse contre son bras. Elle avait accouru dès qu’elle l’avait su malade. Comme quoi, ai-je envie de conclure, certaines vies peuvent s’écrire, à leur insu, comme des romans. Cette correspondance vaut bien « La nouvelle Héloïse » autre fameux roman épistolaire.
Remercions ici le travail de Renan Prévot dont l’introduction et les notes en bas de pages apportent un éclairage indispensable à la compréhension.
Je n’ai qu’une réserve : il est dommage que cette énorme somme qui embrasse trente années de vie littéraire n’ait pas été assortie d’un index avec les noms des personnes et le numéro des pages où elles sont citées.
PS. Raymonde Vincent a publié des mémoires "Le temps d'apprendre à vivre" chez Julliard, que je vais lire pour remplir "les vides" que laisse cette correspondance.
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 05/02/2026
870 pages
Le Passeur Editeur
25,00 €
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