Sarah Kechemir s’octroie le droit à la nuance et à l’ambiguïté pour raconter, de manière polyphonique, les vies presque ordinaires de femmes algériennes luttant avec témérité pour triompher du « cirque » des convenances sociales. Une première publication qui, malgré certaines insuffisances et son caractère encore inabouti, signe une entrée en littérature enthousiasmante.
Ce sont des femmes pressées. Elles marchent vite, elles courent dans toutes les directions. Une urgence estampille leurs existences :vivre vite et crier fort pour faire s’effriter les murs du puritanisme et du conservatisme social. Dans un recueil de nouvelles intitulé La vie au-dedans, préfacé par l’écrivain algérien Mustapha Benfodil, l’auteure Sarah Kechemir compose, à travers huit histoires passionnantes — mais encore inabouties —, une fresque sensible et nerveuse où les femmes parlent pour elles-mêmes, dans les soubresauts de l’Algérie contemporaine.
D’emblée, l’un des aspects les plus frappants du recueil tient à son rythme. Les phrases semblent avancer dans un état de tension permanent, comme si les personnages étaient toujours au bord de la rupture. Cette vitesse, qui, regrettablement, aplatit parfois la chair du récit, n’est pas seulement stylistique : elle constitue le cœur même du travail littéraire de Sarah Kechemir.
Ses héroïnes vivent dans des espaces saturés de normes sociales, de prescriptions familiales et de violences diffuses ; elles doivent sans cesse négocier leur place dans une société où les libertés individuelles demeurent fragiles et conditionnelles. Le mouvement devient alors une stratégie de survie. Courir, parler, rire, ironiser : autant de manières d’échapper à l’immobilité imposée.
À l’image de Nadéra, la fille de la pharmacienne Naïma, « une femme qu’on p [eut] considérer comme moderne », qui nargue les traditions matrimoniales exacerbant l’obsession de la virginité des futures mariées, Sarah Kechemir introduit constamment du jeu et de l’ironie dans des situations qui pourraient facilement basculer dans le tragique.
Le rire devient alors un instrument critique. Il permet de dévoiler l’absurdité des conventions sociales sans jamais réduire les personnages à de simples victimes. Cette ironie, souvent discrète, parfois mordante, traverse l’ensemble du recueil et lui confère une tonalité singulière.
Enthousiasmant en tant que premier pas en littérature, ce livre, fortement marqué par cette urgence et cette rage de conquérir des libertés dans un espace inégalitaire, souffre néanmoins de certaines faiblesses relatives au travail du texte, à la construction du récit et à l’intériorité, parfois peu approfondie, de certains personnages. Cela n’en reste pas moins des nouvelles qui suscitent l’intérêt du lecteur et auxquelles on ne saurait, au fond, reprocher véritablement ces limites de forme et de construction romanesque.
La colère, l’écran noir et le chanteur décédé
Les mots dévalent comme sur une pente. La cadence des événements s’accélère. Une employée de bureau assiste à une scène de dissociation. À cet instant précis, elle sent son corps se désactiver, comme un « moteur qu’on débranche violemment d’une prise électrique, d’un coup, sans prévenir ».
Elle disparaît un moment, puis rouvre les yeux dans une chambre où un médecin lui dit : « Mademoiselle, vous avez fait une décompensation avec accès de violence... vous avez agressé votre collègue. Et vous l’avez gravement blessée. Elle est au bloc opératoire. Elle a perdu beaucoup de sang ». Instantanément, elle ne réalise pas ce qu’elle vient de faire.
Accablée par l’ennui de sa routine professionnelle, la rédaction des rapports d’évaluation annuels et l’usage lassant d’une littérature bureaucratique et asexuée, cette femme perd ses mots. Elle devient incapable d’aligner des phrases cohérentes face à sa collègue qui fredonne en boucle, chaque matin, une chanson d’un artiste célèbre.
Envahie par une rage inexplicable, elle envisage de « tuer » le chanteur — décédé depuis plusieurs années — en s’en prenant à cette collègue qui semble la « persécuter », tout en jouant bruyamment avec un stylo. Le médecin lui parle d’une « décompensation », mais elle pense, au contraire, qu’elle vient de purger un mal profond. Certes, elle a grièvement blessé sa collègue, mais le miroir brisé qu’elle conserve précieusement dans son sac ne semble pas dire le contraire.
Une autre femme replonge dans ses souvenirs d’adolescence. Elle se trouve au hammam « Relaxation d’Orient », le meilleur spa de la ville. Dans cet endroit qui réunit les « corps libres », sous l’œil protecteur de la grand-mère, la « cheffe suprême qui valide d’ordinaire chaque détail – et désapprouve ce qui ne sied pas à ses goûts d’un simple froncement de sourcils », sa petite-fille, Nawel, va bientôt se marier et accepte de déroger à certaines traditions : elle « se laisse guider vers la modernité ».
Fascinée par cette assemblée de femmes de caractère qui dirigent des regards presque incestueux vers les jeunes femmes du hammam, la narratrice observe attentivement la manière dont Nawel joue avec les codes d’une société qui peine à se départir de son puritanisme urbain.
Cadre dans une grande entreprise — elle exerce le métier de biologiste dans une multinationale — et d’apparence sérieuse, Nawel multiplie pourtant, sur son compte TikTok, « les chorégraphies osées sur les derniers tubes de raï ». Dans chaque vidéo postée, son « corps oscille au rythme de sa chevelure qui crée une danse lente ; le bas de son corps, lui, est plus électrique tout en restant très sensuel ».
Dans les yeux de la petite cousine de Nawel, cette sensualité propre à de nombreuses chanteuses de raï est ingénieusement réappropriée dans la vie quotidienne, loin des cercles militants ou engagés. Dans un contexte marqué par le puritanisme moderne des sociétés arabes, la biologiste fait cohabiter plusieurs femmes en elle et arrache quelques libertés individuelles aux rentiers de la domination masculine.
Cette attention portée aux corps représente sans doute l’une des grandes réussites du recueil. Les personnages féminins ne sont jamais abstraits. Ils transpirent, vieillissent, désirent, tombent malades, se maquillent, dansent ou se taisent. Le corps apparaît ainsi comme le dernier espace où peut encore se jouer une forme d’autonomie. Cependant, cette écriture autour du charnel n’outrepasse guère le carcan familial. Certains personnages introduisent des écarts, mais ne subvertissent aucunement l’ordre des choses.
« Ils l’ont tué… ils l’ont tué ». Ce premier recueil de Sarah Kechemir porte un regard acéré sur le présent, mais aussi sur un passé non soldé qui continue de l’habiter. Dans la nouvelle consacrée à l’assassinat de Cheb Hasni, icône de la chanson raï autant que d’une certaine idée d’Oran et de l’Algérie tout entière, deux amis affolés assistent, enlacés, aux premiers instants de l’annonce de ce crime odieux.
Seuls derrière le comptoir d’une boutique de disques, Yasmine et Zambla rendent hommage au « rossignol » qui ne chantera plus, en écoutant un classique du chanteur assassiné et en pleurant silencieusement. Célébrant par anticipation le temps qu’il leur reste à vivre avec gravité, ils font triompher l’amour et la fidélité amicale au temps des scélérats de la haine. Racontée après la fin de la « décennie noire », cette scène invite à penser la nécessité de rendre justice à toutes les victimes de ces années de déraison.
L’écriture de Sarah Kechemir chuchote avec douceur et parle à chacun par l’universalité des thèmes qu’elle investit. Savoureuse et charnelle, la texture diégétique des nouvelles de La vie au-dedans donne à lire une exploration singulière de la société algérienne, confrontée à ses innombrables contradictions. Mais, peut-être en raison de l’urgence qui traverse cette même texture diégétique, les récits semblent ne pas toujours parvenir à déployer toutes les potentialités imaginatives qu’ils recèlent. Sans rien enlever à ses qualités, le texte demeure parfois un peu trop proche de la littéralité des thématiques abordées.
Reste alors un léger sentiment d’insatisfaction en tournant les dernières pages du livre. En raison du souffle profond qui les anime, les destins que raconte Sarah Kechemir laissent un goût d’inachevé et de retenue, comme si ses personnages lui résistaient, refusant d’aller jusqu’au bout de leurs rêves.
Par Faris Lounis
Contact : farislounis27@outlook.fr
Paru le 10/09/2026
146 pages
Apic
15,00 €
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