Dans Ma sœur chasseresse, Philippe Arseneault compose le retour au Québec d’un narrateur installé en Chine, Roé Léry, écrivain opportuniste et professeur de droit. Entre satire du milieu littéraire, rupture amoureuse, chasse familiale et quête patrimoniale autour d’une relique, le roman transforme la haine du pays natal en matière romanesque instable, comique et douloureuse, sans jamais offrir au lecteur le confort d’une réconciliation.
Le 19/05/2026 à 11:51 par Lucy L.
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19/05/2026 à 11:51
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D’emblée une question se pose : suivre un narrateur qui méprise presque tout, ou regarder son mépris le trahir ? Roé Léry, professeur de droit installé en Chine, revient au Québec pour deux mois. Trois motifs le ramènent : un nouveau-né dans la famille, une messe commémorative pour Daniel, ancien camarade suicidé, et un séjour de chasse à l’ours offert à son père.
Mais le roman loge ailleurs sa vraie tension : dans le retour d’un homme qui prétend haïr sa province et qui découvre que cette haine ressemble moins à une lucidité qu’à une maladie de l’appartenance.
Le prologue installe brutalement cette mécanique. Roé quitte Meng Wu, sa compagne chinoise, en multipliant les saillies contre les Québécois, les Québécoises, leur langue, leurs corps, leurs gestes. La provocation constitue son système de défense. La phrase tombe, obscène et clinique : « Avec elles, j’ai toujours l’impression d’avoir affaire à des sœurs, même quand il s’agit de parfaites inconnues. C’est une grande famille, les Québécois. » Tout le roman tient déjà dans ce court-circuit : le pays natal confondu avec la parenté, le désir contaminé par la filiation, la langue maternelle changée en répulsion.
Arseneault réussit alors un geste délicat : faire exister un personnage odieux sans réduire le livre à son odieux personnage. Roé juge sans cesse, classe, rabaisse, sexualise, animalise. Pourtant, le récit travaille contre lui. À l’aéroport, dans l’avion, puis à Montréal, ses certitudes se fissurent par sensations : une odeur, une phrase entendue, une file d’attente, une ville revue depuis une navette. Le retour ne le réconcilie pas ; il le déstabilise. Il caricature le Canada français, mais chaque détail qu’il croit condamner révèle aussi ce qu’il n’a jamais cessé de reconnaître.
La première partie fonctionne comme une charge contre le milieu littéraire montréalais. Roé a écrit Putrescence Street, faux roman urbain conçu pour séduire un public qu’il méprise. Le résumé qu’il en donne devient une parodie féroce des automatismes de consécration : franglais, Mile-End, spleen chic, références jazz plaquées, misère existentielle empaquetée en tendance. Sa méthode tient dans une formule cynique : « J’avais besoin d’argent vite. Cent vingt-huit pages : c’est la limite que je m’étais fixée. » La phrase vise l’industrie, mais condamne d’abord celui qui croit la manipuler sans s’y perdre.
Le dispositif narratif possède ici sa force la plus nette : Roé commente son succès, ses entrevues, ses provocations, comme s’il restait supérieur au petit théâtre culturel. Or il dépend de ce théâtre. Il savoure même la reconnaissance reçue de ceux qu’il insulte. La satire se retourne donc en procès d’imposture. Le narrateur fabrique une œuvre opportuniste, récolte des louanges, puis se scandalise de la sottise du public. Cette contradiction donne au livre son nerf comique : la lucidité de Roé contient une part de vérité, sortie d’une bouche trop abîmée pour rester pure.
La rupture avec Meng Wu déplace le roman. Lorsque le courriel arrive, la férocité perd soudain son panache. Roé s’enferme, marche, rumine, s’effondre. Sa misogynie, son racisme, ses sarcasmes subsistent ; ils cessent de suffire. Le texte offre alors des pages de deuil amoureux où l’emphase baroque s’adosse à une nudité inattendue : « Les semaines qui suivirent furent les plus difficiles de ma vie. Les chagrins d’amour sont des deuils, dit-on, et les deux chemins sont jalonnés des mêmes étapes. » La phrase frappe par sa simplicité relative, après tant de vitriol. Elle n’absout rien, mais elle ouvre une brèche.
C’est l’un des intérêts majeurs du roman : la première personne n’y produit pas la proximité, elle produit le soupçon. Roé se raconte avec une précision délirante, enrichit chaque scène d’images excessives, prétend tout comprendre. Pourtant, plus il parle, plus le lecteur mesure ce qui lui échappe. Meng Wu existe par éclats, dans les souvenirs, les gestes retenus, les silences. Elle le corrige dès le départ avec une sèche clairvoyance : « Tu exagères, comme toujours, dit-elle en s’essuyant la bouche du bout du doigt. La haine t’aveugle. » Cette phrase agit comme une clé : le roman demande de traverser son aveuglement.
La trajectoire gagne ensuite en ampleur lorsqu’apparaît Catherine Tremblay, escort, doctorante, figure à la fois marginale et centrale, liée à une entreprise invraisemblable autour d’une relique attribuée à Jeanne Mance. Le livre change d’allure sans changer de matière. Après la satire littéraire, après la dépression sentimentale, surgit une aventure presque picaresque, nourrie de complot patrimonial, de corps déplacés, de mémoire nationale profanée. Arseneault fait tenir ensemble farce, érudition moqueuse et mélancolie historique, sans lisser les coutures.
Catherine donne au récit une énergie neuve. Face à Roé, elle n’occupe ni la place d’un pur fantasme ni celle d’une conscience morale. Elle négocie, contredit, entraîne. Leur duo repose sur une alliance instable : deux solitudes, deux formes d’exil intérieur, deux rapports blessés à ce territoire que le roman observe comme une maison natale en ruine. La chasse annoncée par le titre ne se limite pas à l’ours, ni au cœur-relique. Elle vise une sœur imaginaire, une origine, une communauté impossible à aimer sans violence.
La langue constitue l’arme principale du livre. Elle mélange l’invective, la précision sensorielle, la phrase longue, l’argot, le registre savant, la notation obscène. Chaque excès matérialise la pensée convulsive de Roé. Quand il revient à Montréal, une perception suffit à le déborder : « Ici, il me fallait reconquérir le silence et l’espace. » Cette reconquête n’a rien d’apaisé. Elle marque l’entrée dans une zone où le dehors reprend ses droits sur le monologue.
Ma sœur chasseresse fascine par son refus de rendre le malaise confortable. Le roman ne domestique pas la haine ; il la laisse parler jusqu’à ce qu’elle révèle ses pauvres ressources. Il ne propose pas une conversion morale transparente. Il accompagne un homme vers des lieux, des morts, des femmes, des rites et des objets qui défont son récit de lui-même. Sous les outrances, une tristesse insiste : celle d’un sujet qui méprise son peuple pour ne pas avouer qu’il lui appartient encore.
Par Lucy L.
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 05/05/2026
344 pages
Editions Québec Amérique
21,50 €
1 Commentaire
suzie156
21/05/2026 à 01:04
quelle belle analyse de ce roman publié il y a presque dix ans déjà. Je l'ai lu deux fois afin de pouvoir le comprendre comme il devait l'être. Lors de la première lecture, j'avais tendance à voir le premier degré des mots, alors, j'ai eu besoin de le relire pour en venir à comprendre toute la délicatesse et finalement , la souffrance intérieure de ce Roé si détestable. Arseneault est un auteur de grand talent , dommage qu'il ne publie pas plus souvent .