Canal+ a donné un nom à la peur qui traverse désormais l’édition : la liste noire. L'intervention de Maxime Saada, président du directoire de Canal+, qui refuse désormais de travailler avec les 600 personnes ayant signé une petition contre son patron, Vincent Bolloré, introduit une singulière logique de groupe.
La phrase de Maxime Saada, président du directoire de Canal+, marque un seuil. « J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, et dans toute la diversité de ses choix. Et en conséquence, je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition », a-t-il déclaré à Cannes, après la tribune publiée dans Libération par environ 600 professionnels du cinéma contre l’influence de Vincent Bolloré.
Tout se joue dans ce « en conséquence » aux allures de « en représailles ». Une prise de position publique contre l’actionnaire devient un motif d’exclusion professionnelle, car la signature se change en indice. Toute adhésion à une pétition signifie une ligne de démarquation entre les artistes avec lesquels la chaîne accepte de travailler et ceux qu’elle tiendra à distance. Le débat quitte alors le terrain de la controverse pour entrer dans celui de la sanction économique.
L'expression dérange alors, mais s’impose : liste noire. Non pas nécessairement un fichier matériel, transmis d’un service à l’autre. Plutôt une liste noire au sens fonctionnel du terme : des noms identifiés, associés à une contestation, puis frappés d’ostracisme professionnel. Dans le cinéma, cette logique frappe un secteur où Canal+ demeure un acteur central du financement. Dans l’édition, elle résonne avec une autre inquiétude : que deviennent les auteurs qui contestent l’évolution d’une maison lorsqu’ils dépendent d’un ensemble éditorial plus vaste ?
À LIRE - Des États généraux aux États généreux : les auteurs Grasset prennent leur avenir en main
C’est là que Canal+ éclaire Grasset avec une brutalité particulière. Depuis le limogeage d’Olivier Nora, la fronde des auteurs posait d’abord la question du départ : un écrivain doit-il rester lié à une maison lorsque le lien de confiance éditorial est rompu ? La mobilisation autour d’une clause de conscience répondait à cette urgence : permettre à un auteur de récupérer une part de liberté lorsque l’identité d’une maison change sous l’effet d’une décision capitalistique. Avant de sombrer pour cause de Fausse Bonne Idée... mais soit.
Car Canal+ déplace le problème, en évinçant un droit à quitter le navire : il s’agit de l'autorisation de parler sans être sanctionné, un glissement change tout. La crise Grasset interrogeait la possibilité, pour un auteur, de rompre avec son éditeur. L’affaire Canal+ interroge la possibilité, pour un créateur, de critiquer un actionnaire sans voir cette critique se retourner contre lui dans d’autres espaces professionnels.
À ce stade, rien n’établit qu’une telle mécanique existe dans les maisons d’Hachette. Mais ce nouvel épisode installe un précédent public : dans l’orbite Bolloré, des professionnels ayant contesté l’influence actionnariale se verront refuser toute collaboration avec l'acteur central de leur secteur. Dès lors, l’inquiétude ne relève plus du procès d’intention, pour entrer de plain pied dans le champ du risque.
À LIRE - Grasset : après les Français, les vedettes étrangères claquent également la porte
Dans l’édition, la sanction n’a même pas besoin d’être proclamée. Elle épouse des formes plus feutrées : un manuscrit refusé, une négociation ralentie, une avance réduite, un contrat laissé sans suite, des droits plus difficiles à récupérer, une invitation annulée, un auteur jugé « compliqué ». La liste noire éditoriale n’a pas besoin d’un document pour produire ses effets. Elle existe déjà si chacun comprend qu’une prise de parole publique laisse une trace.
C’est précisément ce que la concentration culturelle rend explosif. Plus un acteur pèse sur des maisons, des catalogues, des médias, des outils de prescription, des financements ou des circuits de diffusion, plus la sanction devient diffuse. Un écrivain ne rencontre plus seulement un éditeur. Un cinéaste ne négocie plus seulement avec un diffuseur. Tous affrontent un écosystème, avec ses solidarités internes, ses réflexes de protection, ses mémoires informelles.
Le phénomène éditorial ne se réduit donc ni à une querelle de succession ni à la défense nostalgique d’un président de maison. Il pose une question de souveraineté créatrice : à qui appartient le dernier mot lorsqu’un auteur lie son œuvre à une maison ? Au contrat signé ? À l’éditeur qui a accompagné le texte ? Au groupe propriétaire ? À l’actionnaire dont le nom structure désormais la perception publique de l’ensemble ?
La réponse se mesure aux garanties concrètes offertes aux auteurs. Une indépendance proclamée ne suffit pas si le désaccord public devient un handicap professionnel. Une maison d’édition ne protège pas la liberté de création parce qu’elle l’affirme ; elle la protège lorsqu’elle rend impossible toute mesure de rétorsion, directe ou indirecte, contre ceux qui exercent cette liberté.
C’est pourquoi la clause de conscience – et son autorisation de sortie – ne règle rien du tout. Elle ne couvre pas entièrement le droit de contester sans subir de représailles. Après Canal+, le chantier s’élargit : il ne concerne plus seulement la rupture du contrat d’édition, mais la protection des créateurs face aux effets de groupe, aux solidarités capitalistiques et aux formes silencieuses de mise à l’écart.
La liberté de création ne meurt pas seulement par interdiction. Elle s’abîme aussi lorsque chacun comprend qu’une signature, une tribune ou une critique publique coûtent un contrat, une avance, un financement, une exposition. La censure contemporaine n’a pas toujours besoin d’un ordre. Elle prospère dans l’anticipation. Elle s’installe quand la prudence devient une stratégie de survie.
À LIRE - Clauses de conscience ou de cession, des “pistes” pour Catherine Pégard
Le parallèle entre Canal+ et Grasset s’impose donc avec force. Chez Grasset, les auteurs réclament le droit de ne plus être liés à une maison dont ils contestent l’évolution. Chez Canal+, un dirigeant affirme son refus de travailler avec des professionnels ayant signé une tribune contre son actionnaire. Dans un cas, les créateurs veulent partir. Dans l’autre, le financeur menace d’écarter. Les deux mouvements dessinent la même fracture : la liberté artistique ne vaut que si elle s’accompagne d’une sécurité professionnelle minimale.
La tension actuelle dépasse ainsi la seule figure de Vincent Bolloré, même si son nom en cristallise les tensions. Elle interroge l’organisation entière des industries culturelles françaises. Quand un même pôle d’influence pèse sur les médias, l’édition, l’audiovisuel ou le cinéma, la question décisive n’est plus seulement : intervient-il directement ? Elle devient plus sourde, plus inquiétante : a-t-il encore besoin d’intervenir ?
Canal+ vient de donner une réponse brutale. Il suffit qu’un dirigeant annonce publiquement son refus de travailler avec les signataires d’une tribune pour que tout un secteur entende le message. Après cela, l’édition ne peut plus traiter la crise Grasset comme un accident interne. Elle doit y voir le symptôme d’un basculement plus large : celui d’un monde culturel où la critique de l’actionnaire risque de devenir une faute professionnelle.
AUDITION - Vincent Bolloré : “Je n'ai aucun projet idéologique”
La crise Grasset posait la question du droit de ne plus être publié par une maison dont un auteur récuse l’évolution. L’affaire Canal+ pose une question plus grave encore : le droit de ne pas être puni, dans l’ensemble d’un paysage culturel concentré, pour avoir publiquement critiqué un actionnaire. C’est cette ligne qu’il faut désormais surveiller.
Car c’est là, bien plus que dans les déclarations rassurantes, que se mesure la liberté réelle des créateurs.
Crédits photo : Vincent Bolloré - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
DOSSIER - Olivier Nora évincé : ce que cache vraiment son départ de Grasset
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Commenter cet article