Originaire de Compiègne, très active dans le milieu littéraire, Murielle Compère-Demarcy, qui signe parfois MCDem, dirige depuis 2022 la collection « Présences d’écriture » aux éditions Douro, et rédige de nombreuses chroniques pour diverses revues. Auteure d’une vingtaine de livres, Murielle Compère-Demarcy semble, entre autres, très marquée par Antonin Artaud, auquel elle consacre Alchimiste du soleil pulvérisé en 2019, recueil publié chez Z4. Par Étienne Ruhaud.
Édité, cette fois, par Alain Marc dans la collection « La diagonale de l’écrivain » (toujours chez Douro), Artaud, moi le Mômo le Mu semble poursuivre la geste initiée sept ans plus tôt, à l’heure où les hommages au créateur marseillais se multiplient.
ActuaLitté : Peux-tu, dans un premier temps, nous en dire davantage sur le titre ?
Murielle Compère-Demarcy : Oui. D’abord, je voulais un titre qui martèle, qui résonne, qui rime presque comme une incantation : Antonin Artaud, Moi le Mômo le Mu. « Le Mômo », en marseillais, c’est le fada, le fou — et l’on sait combien Artaud demeure lié à la cité phocéenne. Mais ce mot renvoie aussi à son propre texte Suppôts et Supplications, à cette langue convulsive, cassée, réinventée, qu’il forge contre toutes les assignations.
« Le Mu », ensuite, ouvre plusieurs dimensions. Il y a le magnétisme alchimique — mon premier ouvrage sur Artaud s’intitulait d’ailleurs L’Alchimiste du soleil pulvérisé (éd. Douro, coll. La Diagonale de l’écrivain, cf. plus haut). Il y a aussi la constellation, le mouvement, le participe passé du verbe mouvoir : Artaud est une déflagration permanente, une force qui déplace tout sur son passage. Et puis il y a le Mu zen, le silence paradoxal, l’énigme, ce qui échappe à la logique binaire.
Cela peut sembler contradictoire, mais Artaud est précisément un paradoxe vivant. Enfin le Mu, continent perdu d’avant l’Atlantide, pour moi, non pas antérieur mais sous-jacent. Je pense à l’instant au voyage d’Artaud au Mexique… Les tablettes « Naacals » rédigées dans la langue sacrée de Mu… Tout ceci se recoupe, via le respire universel du Langage…
Comme l’écrivait Jacques Prevel, il est « une calcination absolue » du temps présent qui s’éternise. Toute son œuvre est traversée par cette tension extrême entre mystique et blasphème, prière et profanation. Il peut écrire : « tout poème qui ne sert pas à prier Dieu est mauvais et inutile » (Lettre à Jean-Louis Barrault, Rodez, 1943), puis, quelques années plus tard, lancer son terrible Adresse au Pape. Cette contradiction n’en est pas une : elle est le cœur incandescent d’Artaud.
Enfin, il y a ce « Moi ». Sans prétention aucune, il signifie simplement qu’il existe un dialogue intérieur entre Artaud et moi. Je le lis depuis longtemps ; sa sémantique, son souffle, ses fractures me sont devenus profondément familiers. Ce livre est aussi l’espace de cette proximité élective.
En 2019, donc, tu publiais déjà un premier livre dans le sillage d’Artaud (Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 éditions). D’où te vient cette obsession pour Artaud ?
Murielle Compère-Demarcy : Oui, une obsession, véritablement. Lorsque j’ai découvert Artaud, la fenêtre du Langage s’est ouverte à grands battants — même les dormants tremblaient. Ce fut moins une lecture qu’un séisme intérieur.
Artaud a révolutionné le théâtre, bien sûr, mais au-delà du théâtre, il a révolutionné notre manière d’habiter la parole. Il demeure une insurrection permanente. Et c’est précisément pour cela qu’il me paraît d’une actualité sidérante aujourd’hui, dans une société de plus en plus lisse, normative, traversée par des formes de coercition idéologique où la nuance tend à disparaître.
Chez lui, tout brûle : la pensée, le corps, le cri, la syntaxe même. Il ne compose pas avec le langage ; il le traverse à vif. Or le Langage — surtout lorsqu’il fracture la logique sémantique et ouvre des zones de vertige — est ma respiration profonde.
Comme tu le sais, je lis énormément et je chronique beaucoup d’auteurs contemporains, mais je reviens toujours à Artaud. Toujours. Parce qu’il reste inépuisable. Parce qu’il est à portée de lecture et, dans le même temps, impossible à épuiser totalement.
Ses métaphores de feu, ses syllabes de souffle, cette manière qu’il a de faire éclater les mots pour atteindre quelque chose d’antérieur au langage lui-même : voilà sans doute l’origine de cette fascination qui ne m’a jamais quittée.
La couverture du livre est quasiment la même que celle d’Alchimiste du soleil pulvérisé (publié donc, nous l’avons dit, en 2019), puisqu’il s’agit du portrait d’Artaud par Jacques Cauda. Le présent livre s’inscrit donc dans une forme de continuité ou de rupture ? Qu’est-ce qui aurait évolué ?
Murielle Compère-Demarcy : Je dirais qu’il y a à la fois continuité et déplacement intérieur. La continuité est évidente : la présence du portrait d’Artaud par Jacques Cauda crée immédiatement un écho avec Alchimiste du soleil pulvérisé. Comme si les deux livres dialoguaient d’un même feu.
D’ailleurs, concernant l’illustration de couverture comme les illustrations intérieures, je souhaitais absolument que Jacques Cauda en réalise le ou les portrait(s). Les couvertures des deux opus se ressemblent, effectivement, mais cela me paraît tout à fait naturel : je gravite toujours autour d’Artaud, simplement dans un autre nuancier, une autre vibration.
Mais ce qui a profondément changé, c’est mon intériorisation de l’univers artaldien au fil des années. Le temps a passé, oui, et l’écriture s’est transformée avec lui. Alain Marc, directeur de la collection La Diagonale de l’écrivain aux éditions Douro, l’écrit très justement en quatrième de couverture : « Antonin Artaud, Moi le Mômo le Mu fait suite à Alchimiste du soleil pulvérisé paru en 2019. Le temps a passé, et l'écriture de Murielle s'est de même transformée. Toujours aussi fusionnelle avec son mentor, l’auteure nous lance un poème syncopé dans la peau d’Antonin… »
Je crois que c’est cela, au fond, l’évolution majeure : dans Alchimiste du soleil pulvérisé, j’étais peut-être davantage dans l’approche, dans la contemplation ardente d’Artaud ; ici, je suis entrée plus profondément dans sa pulsation, dans sa déchirure rythmique, dans sa syncope.
Et surtout, dans ce nouveau livre, je tourne davantage autour du Mômo. D’un Artaud désaxé violemment dans son costume — pour reprendre l’expression magnifique de Jacques Prevel. Un Artaud plus fracturé encore, plus nu, plus traversé par les secousses du corps, du langage et de l’être.
C’est donc moins une rupture qu’une descente plus profonde dans la matière artaldienne.
Penses-tu, d’ailleurs, réécrire sur Artaud, publier par exemple un troisième ouvrage dans la lignée d’Artaud ?
Murielle Compère-Demarcy : Je ne possède pas de boule de cristal, mais très probablement, oui. Artaud revient constamment. Il est là, en bouche, en souffle, en pensée. Dès que je le relis, quelque chose se remet en mouvement dans l’écriture ; je ne peux pas ne pas écrire à partir de cette secousse.
Artaud est devenu une présence littéraire et presque organique dans mon travail. Non pas une figure figée ou muséifiée, mais une matière vivante, toujours en combustion.
Alors oui, il est fort possible qu’un troisième ouvrage voie le jour dans son sillage. Mais sous quelle forme ? Poème, prose, fragments, essai incandescent ? Avec quel contenu exact ? Je ne le sais pas encore. Avec Artaud, rien ne se programme vraiment : cela surgit, cela fracture, cela impose son propre rythme.
Les études sur Antonin Artaud semblent se multiplier ces derniers temps. On pourrait ainsi évoquer Antonin Artaud et Jacques Latrémolière, la relation insolite entre un patient et son psychiatre de Patrick Albert Pognant, sorti tout récemment chez l’Harmattan. On pourrait également parler de la revue Echo Antonin Artaud. Pourquoi, selon toi, cette profusion ? Artaud est-il plus que jamais actuel ?
Murielle Compère-Demarcy : Oui, les publications autour d’Artaud se multiplient, mais ceux qui s’intéressent à lui ne lisent pas forcément tout. Chacun entre dans Artaud par une porte différente : le théâtre, la poésie, la folie, la métaphysique, le corps, le cri, la langue…
Cette profusion s’explique aussi très concrètement par le fait qu’Artaud est désormais tombé dans le domaine public, ce qui ouvre encore davantage les possibilités d’édition, de recherche et d’exploration. Mais si l’on continue d’écrire sur lui, c’est surtout parce qu’il demeure d’une actualité brûlante.
Artaud brûle les questions avant même d’y répondre.
Personnellement, je lis et relis sans cesse l’édition Quarto de ses Œuvres chez Gallimard, établie par Evelyne Grossman. C’est devenu pour moi une véritable manne intérieure, une matière vivante pour le travail d’écriture.
Pourquoi encore un livre sur Artaud ? Parce que sa lave demeure d’une incandescence immortelle. Je n’en suis pas simplement persuadée : j’en suis convaincue.
Et puis Artaud lui-même l’avait pressenti lorsqu’il écrivait : « [...] je ne mourrai jamais [...] Je suis immortel et je continuerai toujours à vivre comme aujourd’hui. » Cette phrase peut sembler démesurée, mais je ne la crois pas mégalomane. Je la crois lucide. Parce que certaines œuvres débordent largement la biographie de leur auteur.
Laurent Vignat l’exprime très bien dans Antonin Artaud, le visionnaire hurlant, préfacé par Serge Malausséna (éd. du Jasmin) : « La vie et l’œuvre d’Antonin Artaud ne peuvent être contenues entre les deux bornes de la naissance et de la mort. » C’est exactement cela. Artaud continue d’agir sur ceux qui le découvrent ; il laisse des marques, des traces, des brûlures même.
Prophète, visionnaire, génie intemporel : Serge Malausséna a raison de le rappeler. Un volcan ne disparaît jamais totalement. Il peut sembler s’éteindre sous la roche durant un temps, mais un jour, la lave recommence à circuler à la surface.
Et puis Jacques Prevel écrivait cette phrase magnifique : « Personne ne pourra jamais s’imaginer qui il était. [...] tout ce qu’on écrira sur lui sera toujours au-dessous de la vérité. » Alors oui, on continue. On cherche encore. Artaud est moins un sujet qu’une quête. Un univers.
Et l’univers, au fond, est-il fini ?
Ton écriture en vers libres semble directement inspirée par le style elliptique, haché, d’Artaud. Pour autant, te sens-tu à glisser vers la glossolalie, comme le fit le poète à la fin de sa vie ? On en trouve parfois trace dans le présent opuscule…
Murielle Compère-Demarcy : Non. J’écrivais déjà bien avant de découvrir Artaud, même si sa lecture m’a profondément éberluée et déplacée intérieurement. Je ne dirais donc pas que je glisse volontairement vers la glossolalie à la manière d’Artaud ; en revanche, il est vrai que quelque chose de cet ordre apparaît depuis quelque temps dans mon écriture.
Comme si j’entrais peu à peu dans une dimension presque chamanique du langage. Une sorte de Langage — avec une majuscule — qui m’attrape malgré moi. Il y a le rythme, la scansion, une habitation intérieure qui entraîne l’écriture non pas hors du monde, mais au cœur même de ce qui brûle.
Le noyau.
Comme si le Langage était la chevelure d’un noyau incandescent.
On retrouve peut-être là l’idée du Mu : quelque chose de cataclysmique, une cosmogonie auto-génératrice où les mots deviennent eux-mêmes puissance de création. Non plus seulement des signes, mais des forces.
Cela peut produire une forme d’absorption totale. Il m’est arrivé de rater un train parce que j’étais trop immergée dans une lecture, happée par le maelström des mots. Ou plutôt — non — par un trou noir. On s’en approche irrésistiblement ; on sent l’attraction grandir ; puis, au dernier moment, on en réchappe… mais une autre temporalité a déjà traversé le corps et l’esprit.
Quelque chose qui se situe en dehors de ce qu’Artaud appelait si magnifiquement « l’horlogerie de l’âme ».
Antonin Artaud fut régulièrement présenté comme une victime de la psychiatrie, notamment lors de l’émission « Apostrophes » en 1978, lorsque Bernard Pivot réunit sur un même plateau Gaston Ferdière et Charles Bukowski. Toi-même, tu parles de gardiens de l’ordre établi, chiens de garde. As-tu une position précise à ce propos ? Rejoins-tu l’antipsychiatrie ?
Murielle Compère-Demarcy : Je pense, oui, qu’Artaud a été victime de la psychiatrie de son époque. Il suffit de relire certains épisodes de son internement pour mesurer combien la violence institutionnelle a pu tenter de réduire ce qui, chez lui, débordait toutes les normes.
Cela ne signifie pas forcément adhérer entièrement à tous les courants de l’antipsychiatrie, mais reconnaître qu’Artaud fut confronté à une médecine psychiatrique souvent incapable d’entendre autrement la souffrance, la vision ou l’excès créateur que comme des pathologies à contenir.
Quant aux « gardiens de l’ordre établi », disons que je demeure profondément rebelle. Je suis follement éprise de liberté et, de manière générale, j’ai toujours eu du mal avec l’obéissance mécanique, systémique, opportuniste. Alors la soumission… Encore moins.
Mais cette rébellion n’est pas seulement politique ou sociale ; elle est aussi existentielle. Ce qui m’importe profondément, c’est le courage de l’authenticité. Et je crois que cette valeur est devenue rare — donc d’autant plus précieuse. Je ne prétends évidemment pas être exemplaire ; loin de là. Mais j’essaie, ou plutôt non : je fonctionne instinctivement selon ce moteur intérieur, cette nécessité d’être la plus fidèle possible à mes propres valeurs.
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Être authentique implique d’accepter une forme de nudité intérieure, de ne pas sans cesse se travestir pour répondre aux attentes dominantes. Cela exige aussi une fidélité : fidélité à ses engagements, à ses amitiés, à ses convictions profondes.
Pour moi, la liberté véritable est indissociable de cette fidélité-là. Une fidélité traversée de passion, de brûlure, parfois de déception, mais aussi d’absolu. Être libre d’être soi-même jusqu’au bout, malgré les pressions contraires — voilà sans doute ce qui me touche tant chez Artaud.
Et pourtant, j’ai pleinement conscience qu’Artaud était malade. Mais au fond… ne le sommes-nous pas tous, d’une certaine manière ? Gilbert Bourson a d’ailleurs intitulé l’un de ses livres La maladie à l’écrit. Et Thomas Bernhard, lui aussi, a remarquablement exploré cette proximité entre la faille, la maladie et l’expérience humaine la plus lucide.
Chez certains écrivains, la blessure devient même une manière de voir plus intensément le réel.
Semblablement, tu évoques la rupture d’Artaud avec les surréalistes, et notamment son texte vengeur autour du « grand bluff surréaliste ». Peux-tu nous en parler ? As-tu un avis là-dessus, et sur le surréalisme en général ?
Murielle Compère-Demarcy : Je partage en grande partie la pensée d’Artaud concernant sa rupture avec les surréalistes, notamment lorsqu’il parle du « grand bluff surréaliste ». Mais cela ne m’empêche absolument pas de demeurer une lectrice fervente des surréalistes.
Et j’insiste bien : des surréalistes, plus que du surréalisme comme système ou doctrine.
J’ai d’ailleurs longuement abordé cette question avec Jacques Darras, avec qui je publierai un Entretien-Fleuve en octobre 2026 aux éditions de la Rumeur libre / éditions Henry. Jacques se montre parfois réservé face à la profusion de l’image chez les surréalistes, et je comprends ce qu’il veut dire. Lorsqu’un imaginaire se déploie sans relâche dans une même intensité métaphorique, il peut arriver que le texte perde paradoxalement une part de sa puissance visionnaire.
C’est sans doute pour cela que je lis toujours les surréalistes, mais souvent par fragments, à petites doses, comme une matière très dense.
Et puis, ce qui me touche le plus, ce sont souvent les dissidents. Ceux qui ont quitté le groupe par nécessité intérieure, par excès de singularité, parce qu’ils ne pouvaient plus respirer dans une structure, même poétique. Artaud fait évidemment partie de ceux-là.
Quant à l’engagement politique du surréalisme, j’estime effectivement qu’ils se sont trompés à certains endroits. Lorsqu’un mouvement poétique devient trop idéologique, il risque de perdre une part de sa liberté de combustion intérieure.
Artaud, lui, refusait précisément toute réduction doctrinaire. Il voulait une révolution plus vaste, plus organique, presque métaphysique. Une révolution du corps, du langage et de l’être lui-même.
« Cessez de coloniser/l’herbe l’arbre la terre », écris-tu également page 81. Es-tu soucieuse d’écologie ? On sait qu’Artaud était très critique à l’égard de la civilisation occidentale, notamment après son passage chez les Tarahumaras…
Murielle Compère-Demarcy : Oui, profondément. Je suis engagée dans la protection de la nature et de la faune sauvage. Pour moi, l’univers forme un Tout, un ensemble vivant dont l’humain n’est ni le centre ni le propriétaire. Il n’a pas de place supérieure aux autres formes du vivant.
En ce sens, oui, je peux dire que je suis écologiste. Mais j’avoue ne pas beaucoup aimer ce mot aujourd’hui tant il est devenu galvaudé, récupéré, parfois vidé de sa substance. Et surtout, je me méfie profondément de l’écologie politique lorsqu’elle devient posture, communication ou idéologie déconnectée du réel.
Ce sujet, d’ailleurs, ne m’apaise pas du tout ; il me met souvent en colère. Je vois trop d’aberrations décidées ou validées par des personnes qui se disent écologistes alors qu’elles connaissent très mal les milieux naturels, les équilibres du vivant, ou même les habitants — humains et non humains — des territoires concernés.
Il faut arrêter cette forme d’imposture.
L’écologie véritable demande de l’humilité, de l’observation, du silence parfois. Du temps long. Elle suppose de comprendre que l’humain ne peut pas continuellement coloniser : coloniser la terre, l’arbre, l’herbe, l’animal, jusqu’au souffle même du monde.
Et effectivement, Artaud a perçu quelque chose d’essentiel lors de son passage chez les Tarahumaras. Au Mexique, il a touché — ou du moins approché — une vérité cosmique, organique, spirituelle du rapport au monde oublié par l’Occident.
Les Tarahumaras est d’ailleurs pour moi un véritable livre de vie. Un livre-source. Un livre qui continue de rayonner intérieurement.
L’ouvrage demeure, nous l’avons dit, centré autour de la figure d’Artaud. Pour autant, tu cites et évoques brièvement d’autres auteurs aussi divers que Proust, Joyce Mansour, ou encore Cendrars et Pascal Quignard. Quels autres grands auteurs t’inspirent ? Te sentirais-tu prête à leur rendre pareillement hommage à travers un nouveau livre ?
Murielle Compère-Demarcy : Tu cites effectivement des auteurs qui me nourrissent profondément, dont je me nourris presque organiquement. Mais il faudrait y ajouter d’autres présences essentielles : Van Gogh, Dali, Patti Smith… Des artistes très différents en apparence, mais qui participent peut-être d’une même traversée passionnée du monde des signes.
Ce qui les relie ? … Sans doute une manière de vivre la création jusqu’à l’incandescence. Une intensité. Une nécessité intérieure. Aucun d’eux ne crée par simple exercice esthétique ; il y a toujours chez eux une tension vitale, une brûlure, parfois même une mise en danger de soi. Des artistes très différents en apparence, mais qui participent peut-être d’une même traversée passionnée du monde des signes.
Patti Smith est peut-être un peu à part dans cet ensemble. Ce que j’aime profondément chez elle, c’est la puissance de son univers imaginaire : quelque chose d’effarant, de surprenant, parfois presque hallucinatoire. Et je parle ici avant tout de Patti Smith écrivaine. Il existe dans son écriture une errance visionnaire, une poésie du souffle et de l’éclat qui me touche énormément.
J’aime les artistes qui déplacent les frontières du langage, de l’image, du corps ou du rythme. Ceux qui ouvrent des passages.
Quant à leur rendre hommage à travers un livre, pourquoi pas ? Mais il faudrait qu’il y ait cette même forme de nécessité intérieure que j’ai ressentie avec Artaud. On ne choisit pas vraiment d’écrire sur certains êtres ; ce sont eux qui, à un moment donné, viennent habiter votre langue et votre souffle.
Artaud continue de me traverser avec une intensité particulière, mais je sais aussi que d’autres univers demeurent là, en veille, dans l’ombre fertile de l’écriture.
On sent, comme chez Artaud, un certain pessimisme, une certaine noirceur, poindre chez toi. Malgré tout, l’acte d’écriture peut-il te rendre heureuse ? Ou, au moins, t’apaiser ?
Murielle Compère-Demarcy : Non, justement. Je ne me sens pas pessimiste. Et la noirceur, si elle existe parfois, est toujours irradiée de lumière.
Le mot qui me vient spontanément serait plutôt : jubilatoire.
Il y a chez Artaud une violence, une traversée du feu, bien sûr, mais réduire cela à du pessimisme serait, je crois, passer à côté de l’extraordinaire énergie vitale qui traverse son œuvre. Chez lui, tout brûle parce que tout est intensément vivant.
L’écriture, pour moi, relève de cet endroit-là. Elle ne m’apaise pas forcément au sens calme ou reposant du terme ; elle me met en mouvement. Elle intensifie le vivant. Elle ouvre des passages intérieurs.
Lorsque j’écris, je ressens parfois une forme de joie fulgurante, presque physique, même au cœur de sujets douloureux. Une joie du langage, du rythme, des images, de la déflagration créatrice.
Donc non, je ne parlerais ni de pessimisme ni de noirceur. Plutôt d’une plongée ardente dans les contradictions humaines, avec cette conviction profonde que même les zones les plus brûlées peuvent produire de la lumière.
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 02/03/2026
92 pages
Editions Douro
17,00 €
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