Encyclopaedia Britannica et Merriam-Webster poursuivent OpenAI, accusé d’avoir utilisé leurs contenus pour entraîner ChatGPT et de capter leurs lecteurs par des réponses proches de leurs textes. Au-delà du droit d’auteur, l’affaire pose une question qu’Umberto Eco avait placée au cœur du Nom de la rose (trad. Jean-Noël Schifano) : qui garde la bibliothèque, qui classe le savoir, qui vérifie la réponse quand la source disparaît ?
Le 16/05/2026 à 11:17 par Nicolas Gary
1 Réactions | 393 Partages
Publié le :
16/05/2026 à 11:17
1
Commentaires
393
Partages
Dans Le Nom de la rose, Umberto Eco place le savoir au sommet d’une abbaye. Des moines copient, un catalogue oriente, un bibliothécaire filtre, une bibliothèque labyrinthique protège ses secrets. Le 13 mars 2026, Encyclopaedia Britannica et Merriam-Webster ont assigné OpenAI devant le tribunal fédéral du district sud de New York.
La plainte civile a été déposée à Manhattan et Reuters a rendu l’affaire publique le 16 mars. Les plaignants accusent OpenAI d’avoir utilisé leurs articles, entrées encyclopédiques et définitions pour entraîner son IA, puis de produire des réponses proches de leurs textes, au risque de détourner le trafic qui rémunère ce travail éditorial. OpenAI conteste et invoque le fair use. Rien, à ce stade, ne vaut décision judiciaire.
Le litige paraît technique : copyright, entraînement de modèles, reproduction alléguée, marques. Il touche pourtant à une question plus ancienne : qui organise le savoir ? Chez Eco, la bibliothèque ne conserve pas seulement des livres. Elle règle l’accès, produit des hiérarchies, distingue celui qui sait lire du visiteur égaré. Oxford Academic rappelle que Le Nom de la rose associe bibliothèque et scriptorium à la culture médiévale du livre, mais aussi à une logique d’opacité, de reflets et de confusion. La bibliothèque éclaire ; elle égare aussi.
L’affaire Britannica contre OpenAI inverse cette scène. Dans l’abbaye d’Eco, le danger naît d’un savoir trop fermé. Avec le chatbot, il naît d’une réponse trop ouverte, qui arrive avant la source, avant l’article, avant l’auteur, avant le chemin de vérification.
À LIRE - Entrez dans la bibliothèque d'Umberto Eco
Le lecteur n’entre plus dans la bibliothèque : il reçoit une phrase qui prétend en tenir lieu. La plainte formule ce basculement avec les mots du droit : OpenAI aurait copié à grande échelle des contenus protégés, utilisé ces contenus pour l’entraînement de ses modèles et pour des systèmes de génération augmentée par récupération, puis produit des sorties reproduisant, résumant ou mimant les œuvres des plaignants.
Eco fournit ici mieux qu’une analogie. Dans De bibliotheca, conférence prononcée le 10 mars 1981 à Milan, il oppose le mauvais usage d’une bibliothèque hostile au lecteur à l’idée d’un lieu ouvert, conçu pour l’accès. Le texte ne défend pas une sacralisation poussiéreuse du livre. Il rappelle qu’un accès véritable exige un dispositif : catalogue, personnel, circulation, repères, possibilité de retour. Une bibliothèque n’est pas un tas de volumes ; elle est une organisation sociale du savoir.
C’est pourquoi De l’arbre au labyrinthe (trad. Hélène Sauvage) devient le livre clef de ce dossier. Il s'agit d'une recherche sur deux représentations de la connaissance, l’arbre et le labyrinthe, depuis Aristote jusqu’à l’intelligence artificielle. L’arbre classe ; le labyrinthe oblige à parcourir ; la liste expose l’excès. ChatGPT déplace ces trois formes : il ne montre ni branches, ni couloirs, ni débordement. Il donne une sortie. Cette efficacité fait sa force, mais aussi son danger éditorial.
À LIRE - Umberto Eco : ces livres connus sans les avoir jamais lus
Dans Vertige de la liste (trad. Myriem Bouzaher), Eco prend acte de ce que le monde résiste à l’inventaire clos. La liste ne résout pas la profusion ; elle la rend visible. Le chatbot accomplit l’opération contraire : il transforme une multiplicité de sources, de textes, de dates, de choix et de corrections en une surface verbale. Le vertige disparaît au profit d’une réponse lisse. Or cette disparition n’apaise pas le savoir ; elle efface ses conditions de production.
L’encyclopédie des Lumières éclaire alors la rupture. La BnF rappelle que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert réunit 17 volumes de textes et 11 volumes de planches, avec l’aide d’une centaine de collaborateurs.
Elle ne livre pas seulement des définitions : elle organise des métiers, des renvois, des planches, des voisinages, une circulation entre les connaissances. Le site pédagogique de la BnF résume cette tension : chez Diderot et d’Alembert, l’ordre alphabétique gouverne l’arbre de la connaissance. Une encyclopédie n’est donc pas un stock de phrases. C’est une machine à situer.
Britannica se situe dans cette histoire, sous une forme industrielle, commerciale et contemporaine. Sa plainte ne réclame pas seulement la protection de textes isolés. Elle défend une chaîne de travail : chercheurs, auteurs, éditeurs, créateurs de contenus, révisions, marques, confiance publique.
Les plaignants soutiennent que les produits fondés sur ChatGPT profitent de ces contenus de référence tout en captant les lecteurs par des synthèses qui se substituent aux visites sur leurs sites. Le grief économique rejoint donc une question intellectuelle : qui rend le savoir vérifiable lorsque l’interface coupe le trajet vers la source ?
À LIRE - Avec la mort d'Umberto Eco, l'Europe est orpheline
Flaubert avait déjà placé l’encyclopédie sous soupçon. Dans Bouvard et Pécuchet, deux copistes traversent les savoirs avec une ambition totale et un échec obstiné ; Le Livre de Poche présente le roman comme une croisade encyclopédique contre la bêtise universelle. Le Dictionnaire des idées reçues radicalise cette inquiétude : le danger ne vient pas seulement de l’erreur, mais de la phrase toute faite, si fluide qu’elle dispense de penser. Face à l’IA générative, Flaubert pose une question brutale : une réponse bien écrite produit-elle du savoir, ou seulement une idée reçue devenue présentable ?
Borges, dans Fictions (trad. Paul Verdevoye, Roger Caillois et Nestor Ibarra), prolonge l’inquiétude autrement. Ses bibliothèques, ses labyrinthes, ses traités imaginaires et ses autorités douteuses obligent le lecteur à interroger le statut de chaque texte. Chez lui, une source incertaine contamine le réel. Dans le dossier Britannica, la source n’est pas seulement incertaine : elle devient absorbée, reformulée, parfois concurrencée par une réponse qui conserve son autorité tout en effaçant son adresse.
Perec apporte une pièce moins attendue. La Vie mode d’emploi ne résume pas un immeuble : le roman l’agence pièce par pièce, histoire par histoire, contrainte par contrainte. Le savoir y naît des connexions visibles. Foucault, dans Les Mots et les choses, nomme l’autre versant : chaque époque classe le langage, le vivant et les richesses selon un ordre qui lui paraît naturel. Le chatbot ne sort pas de ces cadres ; il les industrialise sous forme conversationnelle. Ce qu’il efface, ce n’est pas seulement le lien hypertexte, mais la structure même de la médiation.
Orwell et Bradbury interviennent en fin de parcours, à condition de les lire sans automatisme dystopique. Dans 1984 (trad. Amélie Audiberti), la falsification du passé détruit la possibilité de vérifier. Dans Fahrenheit 451 (trad. Jacques Chambon), les livres disparaissent aussi parce qu’une société préfère la vitesse, les écrans et l’apaisement à l’effort de lecture.
Ces textes ne disent pas que ChatGPT constitue un État totalitaire ou un autodafé numérique. Ils rappellent une chose plus précise : une communauté perd sa liberté intellectuelle lorsque l’accès matériel, critique et sourcé aux textes recule.
Zamiatine, avec Nous, ajoute une dernière alerte. L’ordre parfait ne garantit pas la vérité ; il supprime la friction qui rend la conscience possible. Actes Sud publie le roman en Babel dans une traduction d’Hélène Henry. L’affaire Britannica ne rejoue pas son univers de verre et de numéros, mais elle touche à une même tentation : remplacer le savoir situé, discutable, révisable, par un langage uniforme, sans origine immédiatement lisible.
Britannica contre OpenAI ramène donc Eco au centre du présent numérique. La bibliothèque du Nom de la rose tuait par fermeture ; la réponse automatique menace par désadressage. Entre ces deux scènes, la question reste identique : qui garde, qui classe, qui coupe, qui nomme, qui corrige ?
Une encyclopédie ne vaut pas seulement par ses articles, mais par la possibilité de revenir à ceux qui les écrivent, les vérifient, les signent et les révisent. Pour les métiers du livre, la conséquence est concrète : aucune synthèse automatique ne remplace une source identifiable, consultable et responsable.
Crédits photo : VALLEY Mark/GRAZIA NERI
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 14/06/2007
543 pages
LGF/Le Livre de Poche
10,90 €
Paru le 18/10/2016
47 pages
Echoppe
9,60 €
Paru le 23/11/2011
831 pages
LGF/Le Livre de Poche
11,90 €
Paru le 28/10/2009
407 pages
Flammarion
19,90 €
Paru le 12/01/2010
304 pages
Flammarion
5,00 €
Paru le 01/07/1999
474 pages
LGF/Le Livre de Poche
4,90 €
Paru le 10/11/2004
250 pages
LGF/Le Livre de Poche
3,60 €
Paru le 01/11/1974
185 pages
Editions Gallimard
8,10 €
Paru le 04/09/2008
400 pages
Editions Gallimard
14,50 €
Paru le 01/05/1997
641 pages
LGF/Le Livre de Poche
10,90 €
Paru le 28/05/2020
400 pages
Editions Gallimard
9,50 €
Paru le 09/04/2002
213 pages
Editions Gallimard
7,60 €
Paru le 03/02/2021
237 pages
Actes Sud Editions
8,20 €
1 Commentaire
Léman
18/05/2026 à 09:46
Virtuose cet article