Cette semaine, la Booksletter explore l’intelligence artificielle selon Demis Hassabis, les détours de la traduction chez Beckett, la mécanique du private equity, la circulation des nouvelles dans l’Europe moderne et les limites de la rationalité économique. Une traversée des savoirs où les livres éclairent technologies, langues, marchés, histoire de l’information et comportements sociaux, sans céder aux raccourcis faciles ni au bruit médiatique.
Le 16/05/2026 à 10:01 par Nicolas Gary
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16/05/2026 à 10:01
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Dans cette livraison, les ouvrages déplacent le regard d’un laboratoire d’intelligence artificielle vers l’atelier du traducteur, puis des fonds d’investissement aux circuits de l’information ancienne. Sebastian Mallaby, Matías Battistón, Hettie O’Brien, Joad Raymond Wren et Adam S. Hayes servent de points d’appui à une revue qui interroge le progrès, l’erreur, le capital, la nouvelle et les ressorts sociaux de nos choix, avec un pas de côté net.
The Infinity Machine: Demis Hassabis, DeepMind, and the Quest for Superintelligence (« La machine de l’infini. Demis Hassabis, DeepMind et la quête de la superintelligence »), de Sebastian Mallaby, Penguin, 2026.
Pionnier de l’intelligence artificielle et cofondateur de DeepMind, Demis Hassabis porte une ambition considérable : faire de l’intelligence artificielle un instrument d’une puissance inédite au service des connaissances en physique, en mathématiques, en biologie et en médecine. L’objectif, présenté comme tourné vers le bien de l’humanité, reste pourtant traversé par les risques propres à la quête d’une intelligence artificielle générale.
La Booksletter rappelle que les premiers travaux sur l’intelligence artificielle, dans les années 1950, visaient déjà un dispositif capable d’égaler le cerveau humain. Après l’abandon provisoire de cette ambition au profit de systèmes spécialisés, les progrès des réseaux de neurones et des grands modèles de langage ont réactivé le rêve d’une superintelligence. ChatGPT, Claude ou Gemini s’inscrivent dans cette histoire longue, faite de promesses scientifiques et de difficultés de contrôle.
La madre de Beckett tenía un burro (« La mère de Beckett avait un âne »), de Matías Battistón, Emecé, 2025.
L’Argentin Matías Battistón a traduit en espagnol la trilogie de Samuel Beckett, Molloy, Malone meurt et L’Innommable, en travaillant à partir des originaux français et des traductions réalisées par Beckett lui-même. De cette expérience naît un livre composé à partir de ce que le traducteur avait laissé de côté : questions sans réponse, curiosités, erreurs, bifurcations et déchets féconds de l’atelier.
Le titre renvoie à l’une de ces trouvailles : la mère de Beckett aimait les ânes, et l’un d’eux serait mort « étouffé par une tulipe ». Battistón forge aussi le terme d’hamartiologie, doctrine du péché appliquée à la traduction. Son livre interroge ainsi la place de l’erreur, du contresens et de l’approximation dans la vie des textes, au moment où l’intelligence artificielle menace de réduire le traducteur à une fonction invisible.
The Asset Class: How Private Equity Turned Capitalism Against Itself (« Un actif classieux. Comment le private equity a retourné le capitalisme contre lui-même »), de Hettie O’Brien, Weidenfeld & Nicolson, 2026.
La Booksletter présente le private equity comme un acteur économique central, longtemps dissimulé derrière son apparente technicité. Fonds souverains, universités, fonds de pension ou grandes fortunes confient une part de leurs capitaux à des gestionnaires spécialisés, chargés d’acquérir des actifs industriels, immobiliers ou autres, puis de les transformer afin d’en tirer une plus-value.
L’ouvrage de Hettie O’Brien met l’accent sur les dégâts sociaux produits par cette logique : salariés, locataires, créanciers, clients ou patients se retrouvent souvent en première ligne. Derrière la promesse de réhabilitation d’actifs délaissés, le livre décrit un système de rendement qui restructure, pressure et revend, en faisant du capital-investissement un révélateur aigu des tensions contemporaines du capitalisme.
The Great Exchange: Making the News in Early Modern Europe (« Le grand échange. Diffuser les nouvelles à l’aube de l’Europe moderne »), de Joad Raymond Wren, Allen Lane, 2025.
Le livre de Joad Raymond Wren revient sur la circulation des nouvelles avant l’installation durable de la presse imprimée. La Booksletter rappelle qu’un hebdomadaire en format livre fut imprimé à Cologne en 1592, mais souligne surtout le rôle antérieur des avvisi italiens, apparus dans la seconde moitié du XIVe siècle, notamment à Venise.
Ces nouvelles brèves, rassemblées à partir de lettres reçues par les marchands, circulaient sous forme manuscrite auprès d’officiels, de commerçants et d’acteurs intéressés. Loin de la tentation éditoriale moderne, elles consignaient des informations impersonnelles, anonymes, sujettes à révision. À travers elles, le livre recompose un réseau européen de l’information reliant Venise, Rome, Anvers ou Cologne.
Irrational Together: The Social Forces That Invisibly Shape Our Economic Behavior (« Irrationnels ensemble. Les forces sociales invisibles qui formatent notre comportement économique »), d’Adam S. Hayes, University of Chicago Press, 2025.
Adam S. Hayes, ancien trader et conseiller financier devenu enseignant en sociologie à l’université de Lucerne, s’intéresse aux comportements économiques que la rationalité stricte ne suffit pas à expliquer. La Booksletter prend l’exemple d’une maison de vacances laissée vide, alors même qu’une location semblerait financièrement logique, parce que son propriétaire refuse d’y voir dormir des inconnus.
L’ouvrage défend l’idée que les biais cognitifs ne disent pas tout. Les choix économiques résultent aussi de l’habitus, des croyances, des appartenances sociales et des attachements personnels. La valeur accordée à un bien, la perception du risque, les préférences d’investissement ou les décisions immobilières relèvent ainsi d’un monde social plus complexe que les modèles rationnels ne l’admettent souvent.
Books est mort, vive Books ! En attendant peut-être un jour le magazine lui-même, voici la Booksletter qui renaît de ses cendres grâce à l’Association Les Amis de Books. Pour adhérer à l’association, écrivez à lesamisbooks@gmail.com. Pour faire un don ou pour en savoir plus sur ce projet, rendez-vous sur leur page HelloAsso.
Crédits illustration : Mike MacKenzie, CC BY 2.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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