Était-ce un jour historique ? Ce 13 mai avait des accents d’appel du 18 juin : une volonté de résistance, de libération, quand tout un pan de l’industrie du livre mesure « à quel point c’est un rapport de force ». Ces États généraux de l'édition, conséquence du licenciement d’Olivier Nora ont en effet engendré un mouvement hors norme : des centaines auteurs décidés à quitter leur maison, contre la figure du croque-mitaine, Vincent Bolloré.
Le 13/05/2026 à 17:43 par Nicolas Gary
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13/05/2026 à 17:43
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Réunis lors des États Généreux de l’édition, auteurs, juristes, parlementaires, libraires et représentants professionnels ont transformé la crise ouverte autour de Grasset en débat plus vaste sur la liberté éditoriale, la concentration et le statut des auteurs. Une ligne revient comme un mot d’ordre : « colère, liberté et confiance ».
Et Virginie Despentes, maîtresse de cérémonie chargée du récapitulatif de la mobilisation Grasset, l’affirme : « On découvre à quel point c’est un rapport de force. » Dès l’ouverture, la rencontre prend la forme d’une prise de conscience collective. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment quelques auteurs quittent une maison, mais de comprendre « ce que l’on a en commun », ajoute Colombe Schneck. Car les auteurs ont trop longtemps été considérés comme des « enfants chéris adorés : c’est pas la peine qu’on aille fouiller trop loin dans les contrats ni les comptes en banque ».
La journée se veut « très collective », jusque dans son refus de réduire la crise à une affaire de contrats ou de comptes. L’horizon politique apparaît très tôt : une « nouvelle loi Jean Zay », avec la présentation qu’en fera Julien Delmaire, intervenant chargé de l’hommage à Jean Zay.
Jean-Yves Mollier, intervenant au titre du mouvement des auteurs Fayard, inscrit ce moment dans l’histoire de la concentration. Ayant « rendu tous [ses] droits » à Fayard début mars, il formule l’un des diagnostics les plus nets : Vincent Bolloré utiliserait le « capital symbolique accumulé » par les maisons d’édition pour un « débarbouillage d’auteurs d’extrême droite ».
L’enjeu dépasse une marque éditoriale. Il faut « aller plus loin », parce que « le livre est un média que Bolloré a voulu ajouter à son portefeuille ». La conclusion tient en une exigence : « Il faut que la pensée demeure libre, que l’écriture, et que l’édition soit libre. »
Les discussions étaient aussi entrecoupées de séquences plus informelles, humoristiques, avec la comédienne Rosa Bursztein, et son texte à l'accroche simple : ”Les auteurs pris en otages“ :
Cette politisation trouve un relais parlementaire. Sylvie Robert, sénatrice PS associée dans le déroulé à la proposition de loi Robert-Darcos, rappelle que « les deux chambres sont mobilisées » et évoque la proposition de loi Robert-Darcos. Elle invite les auteurs à maintenir le front commun : « Ne rompez pas cette unité : précieux pour nous parlementaires. » Les pistes, reconnaît-elle, ne sont « pas stabilisées ». Monique de Marco recentre la discussion : la clause de conscience ne suffit pas si l’on n’aborde pas « avant tout la rémunération du travail, ou avance sur droits ».
Au fil des interventions, Grasset devient le révélateur d’une crise de confiance. Christophe Hardy, président de la SGDL, insiste sur « l’importance du collectif » et décrit, depuis 2022, l’irruption d’un « capitaliste agressif », porteur d’un « projet idéologique très assumé et un agenda politique ». Le risque, selon lui, réside dans la capacité à « fabriquer des best-sellers » pour imposer « des mots et du vocabulaire » bientôt « même plus interrogés ».
Samantha Bailly, coprésidente de la Ligue des auteurs professionnels, formule la question de la sortie : « Clause de conscience ou de cession », les auteurs cherchent « des manières de claquer la porte ». Et comme l'indiquera, facétieux, Frédéric Beigbeder, 200 auteurs qui claquent une porte, ça finit... par abîmer la porte.
Le cœur juridique tient dans cette interrogation : que vaut un contrat d’édition lorsque disparaît le lien de confiance qui l’a rendu possible ? Maia Kantor, avocate spécialisée en contrats, pose la difficulté : « Un auteur disposera-t-il de levier pour s’opposer à un changement d’actionnariat ou récupération politique de son travail ? »
Elle rappelle le lien moral « fondamental », mais aussi « toutes les difficultés du monde pour rompre ». À ses yeux, « il est temps de construire cette jurisprudence ». Un risque d’atteinte grave ou une « récupération politique » nourriraient une demande de résiliation judiciaire.
Isabelle Wekstein, également avocate spécialisée en contrats, rejoint ce raisonnement : le « contrat d’édition [est] conclu en considération de la personne avec lequel on le signe, en plus de la marque éditoriale ». Dans le dossier Grasset, la disparition du lien de confiance tiendrait aux « conditions du départ de Nora ». Elle souligne la portée collective du mouvement : « Quand 200 auteurs veulent quitter la maison cela prouve qu’il existe une problématique. »
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Dès lors, « le poids collectif sera fondamental ». Patrick Klugman, avocat, ramène cette force au terrain procédural : pour « récupérer des droits », deux voies existent, « contentieux ou négociation ». Mais il prévient : « Ce qui fait votre force ce n’est pas encore le droit, mais votre volonté et votre nombre. »
La crise révèle aussi l’insuffisance du statut d’auteur. Stéphanie Le Cam, directrice générale de la Ligue des auteurs professionnels et universitaire spécialisée en droit d’auteur, rappelle que le droit d’auteur est « censé protéger les auteurs », mais qu’il protège finalement « le droit des œuvres ». Elle évoque des auteurs « travaillant à perte » et plaide pour un « vrai droit des relations collectives », une « protection sociale complète » et la reconnaissance d’« un corps professionnel ».
Laure Pécher, de l'agence littéraire Astier-Pécher et membre du Syndicat des agents littéraires (SFAAL), élargit le diagnostic : l’édition a basculé en trente ans « de l’artisanat vers logique industrielle », tandis que « le contrat d’édition n’est pas équilibré, tout le monde le sait ». Les droits cédés pour « 70 ans après la mort » paraissent « impensables » : il n’est donc « pas normal que des droits soient coincés dans des maisons d’édition alors même que pas exploités ».
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La parole des auteurs donne au débat son intensité politique. Constance Rivière, intervenante au titre de la solidarité des auteurs Stock, résume le texte signé par environ 150 auteurs autour de trois mots : « colère, liberté et confiance ». Cette colère est « profonde et viscérale ».
Elle vise la transformation des auteurs « en marchandise » et le risque de « servir de caution au déploiement d’une haine xénophobe au service d’un projet d’extrême droite ». Elle écarte la caricature : « Nous ne sommes ni naïfs ni candides […] Hachette ne deviendra pas une officine de l’extrême droite ». Mais la confiance, condition de l’écriture, s’est fissurée.
Les soutiens venus d’autres métiers dessinent un paysage contrasté. Guillaume Husson, représentant du Syndicat de la librairie française (SLF), affirme la solidarité des libraires avec Olivier Nora et avec la décision « courageuse et historique » de quitter une maison. Le SLF combat la concentration et ses effets sur la capacité à « formater et orienter une opinion », mais refuse l’injonction : « Le SLF n’est pas là pour fixer des mots d’ordre, pas de boycott ».
Matthieu Pace, représentant du groupe Prisma Presse et cité dans la transcription au titre de la CGT Prisma Média, établit un parallèle avec la presse : les suppressions de postes ne relèveraient pas d’abord d’une logique économique, mais « idéologique ». Il compare sans ménagement la méthode Bolloré, recyclée d'entreprises en entreprise avec... les poubelles jaunes, prévues pour accueillir carton et papier.
Enfin, notons que le Syndicat national de l'édition reste le « grand absent » de cette après-midi collective.

La conclusion ne se limite pas au constat. Laure Limongi, autrice Grasset et éditrice, copilote du projet d’ouvrage collectif, évoque la possibilité de « construire quelque chose avec ce collectif » : édition indépendante, coopérative d’auteurs, ouvrage commun, « polyphonie créatrice ouverte et positive », droits reversés à des aides juridiques.
Guillaume Dasquié, chargé de présenter le lancement du site web dédié aux États Généreux et ses perspectives de développement, le présente comme un « espace membre » destiné à « organiser sondages, partager des textes et commentaires ».
Car, de la colère aux collectifs, en passant par des outils maîtrisés, les États Généreux cherchent à transformer une crise éditoriale en force constituée.
Crédits photos : (de gauche à doite) Tania de Montaigne, Anne Berest, Colombe Schneck, Virginie Despentes - ActuaLitté, CC BY SA 4.0
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Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
5 Commentaires
Lucien Poucernal
14/05/2026 à 08:56
Je pense que le soufflé retombera, ou dit autrement, que la montagne accouchera d'une souris.
Plus sérieusement, je ne comprends pas très bien ce qu'est exactement une "ligne éditoriale".
la production éditoriale comprends de nombreux genres littéraires dont il est vrai des ouvrages d'opinions auxquels on peut "coller" une étiquette politique allant de l'extrème gauche à l'extrème droite, mais je n'ai pas l'impression que ce soit la majorité des ouvrages publiés. Et pourquoi ne pourrait il pas exister une maison d'édition qui favoriserait des auteurs engagés d'une étiquette particulière? Existerait-il de bonnes opinions et de mauvaises opinions? (à cette réserve importante que toutes doivent respecter la loi).
Michèle Abramoff
14/05/2026 à 15:24
Un Mai 68 de l'édition !
Observ-autrice
14/05/2026 à 18:52
On remarquera le grand absent lors de cet événement : le ministère de la culture. Existe-t-il encore ?
adnstep
15/05/2026 à 10:39
Au début, ils étaient des centaines.
Puis ils furent 300.
La, ils étaient 200.
Et à la fin, combien vont réellement partir ?
Et surtout, combien vendent réellement des livres ? Ils ont évité au successeur de Nora de faire le tri.
Bulot
19/05/2026 à 09:38
Bien vu.
Quel est le montant des indemnités de licenciment du super Nora. un mois de salaire par année de travail (cf; la convention collective de l'édition), sans compter éventuellement des droit sde directeur de collection.
De quoi constituer le capital d'une nouvelle maison d'édition.?
Que va devenir GalliGraSeuil?
Bulot