À la Bibliothèque nationale de Russie, une bibliographe démonte une croyance tenace : non, les livres anciens ne gardent pas l’« énergie » de ceux qui les consultent. Mais leurs pages, leurs reliures et leurs marges enregistrent autre chose : annotations, marques de possession, dégradations, indices de provenance. Une leçon de conservation autant qu’un rappel bibliophilique.
Les livres anciens ont leurs fantômes, mais pas nécessairement ceux que l’on croit. Interrogée à l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, célébrée chaque 23 avril sous l’égide de l’UNESCO, Nadejda Vedenyapina, responsable du département d’information bibliographique de la Bibliothèque nationale de Russie, a écarté l’idée selon laquelle un lecteur laisserait dans un ouvrage une forme de « trace énergétique ».
Cette analyse que relate l’agence RIA Novosti, prend les allures d’une petite scène de rationalisme patrimonial : face à l’imaginaire presque ésotérique attaché aux vieux volumes, la bibliothéconomie rappelle la matérialité du livre.
La formule frappe précisément parce qu’elle distingue deux registres. D’un côté, la croyance dans une empreinte invisible, transmise par le contact avec les pages. De l’autre, les traces réelles, identifiables, décrites et conservées par les professionnels : soulignements, découpes, déchirures, inscriptions manuscrites, ex-libris, reliures de propriétaire ou marques de provenance.
Dans l’article de Pskovskaïa Lenta Novostei, Vedenyapina résume cette frontière : aucune preuve d’une trace énergétique, mais un lecteur indélicat laisse aisément une atteinte physique.
La nuance importe. Un lecteur ordinaire, lorsqu’il consulte un livre sans l’annoter, le plier ni l’endommager, ne laisse en principe rien que l’examen bibliographique puisse retenir. Le possesseur, lui, inscrit parfois durablement son passage. Une reliure choisie, une note marginale, un cachet, un dessin, une cote privée ou un ex-libris transforment l’exemplaire en témoin. Le livre cesse alors de représenter seulement un texte imprimé : il devient un objet situé, passé entre des mains, intégré à une collection, parfois chargé d’une histoire plus riche que son contenu éditorial.
L’exemple cité par la bibliographe russe va dans ce sens : la bibliothèque de Voltaire, conservée à Saint-Pétersbourg. La Bibliothèque nationale de Russie indique que cet ensemble compte environ 7000 volumes, dont près d’un tiers portent des notes ou marques de la main de l’écrivain ; elle conserve aussi des manuscrits, brouillons et exemplaires imprimés corrigés. Ici, aucune « énergie » indémontrable : des marginalia, des corrections, des interventions graphiques, soit autant de preuves matérielles.
La Bibliothèque nationale de France décrit d’ailleurs les mêmes réalités dans le vocabulaire de l’histoire du livre. Les collections de la Réserve des livres rares s’étudient à travers la matérialité des supports, l’histoire de la reliure, les collections publiques ou privées, les répertoires d’ex-libris, les estampilles et les marques de provenance. Ce qui fascine le bibliophile sous le nom vague d’« aura » relève, pour les institutions, d’un ensemble d’indices repérables, classables, transmissibles.
La conservation déplace ainsi la poésie du livre vers une discipline du geste. La BnF rappelle que conserver signifie transmettre les collections aux générations futures par une politique à la fois préventive et curative. Les causes de dégradation relèvent de facteurs très concrets : poussière, lumière, humidité, température, chocs, sinistres, pollution ou contaminations biologiques. La manipulation soigneuse des documents figure parmi les premiers gestes de préservation.
Cependant, l’anecdote russe dit donc davantage qu’elle n’en a l’air. Elle ne tranche pas une question scientifique ouverte ; elle ferme plutôt une fausse piste. Les livres ne conservent pas l’énergie supposée de leurs lecteurs. Ils gardent mieux que cela : les marques vérifiables d’un usage, d’une possession, d’un accident ou d’une transmission. C’est moins mystérieux, sans doute. Mais pour l’historien du livre, c’est beaucoup plus précieux.
Crédits photo : jarmoluk CC 0
Par Nicolas Gary
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