Toute sa vie, Émile Guillaumin resta paysan, cultivant sa propriété de trois hectares dans l'Allier. En parallèle, muni de son seul certificat d'études, il se fit aussi poète et romancier du monde rural. Son premier roman La vie d'un simple (objet d'un précédent article des Ensablés), fut publié en 1904 et reçut un excellent accueil, glanant des voix pour le prix Goncourt. Par Isabelle Luciat
Ce premier succès lui ouvrit les portes de « La revue de Paris » qui publia en 1905 le roman Près du sol. Dans sa préface à une édition ultérieure, Suzanne Souchon, fille de l’auteur, indique que Guillaumin conservait « à titre de curiosité » les feuillets du roman « couverts d’inextricables ratures » faites par le redoutable directeur littéraire de la revue, Ganderax, « un puriste excessif » (sur la sévérité de Ganderax avec Boylesve, voir ici), qui n’hésitait pas à corriger Loti ou France, alors au faîte de leur gloire.
Cet épisode n’empêcha pas toutefois Guillaumin de remanier son roman en 1926 et c’est cette dernière version, préfacée par sa fille qui a été depuis rééditée.
Le roman suit le destin d’une jeune fille du monde paysan et donne un témoignage marquant (mais sans pathos) des rudes conditions de vie dans les campagnes au début du XXe siècle. Ce n’est pas, pour autant, un roman social ou naturaliste, mais plutôt l’histoire poignante d’une petite enfant sage devenue une jeune fille à marier. Ce thème très classique, largement abordé par la littérature (on pense à Balzac, Flaubert, Jane Austen...) s’inscrit dans le décor plus inattendu d’un hameau où voisinent petits propriétaires, fermiers et journaliers, à l’ombre du château dont le propriétaire, maire de la bourgade, fait de rares apparitions, préférant, le plus souvent, se faire représenter par son homme de confiance ou ses nombreux employés. Voilà pour le décor !
La situation sociale de Maria, notre héroïne, est apparemment des plus enviables. Fille unique d’un petit propriétaire, elle peut prétendre à un beau mariage, ce qui, dans la fruste réalité de son milieu, signifie un mariage avec un fils de fermier ou, mieux encore, avec le fils d’un petit propriétaire voisin.
Comme Emma Bovary, Maria est mise en pension pendant deux ans pour recevoir une bonne éducation supposée la placer au-dessus de ses petits camarades d’enfance, fils et filles de journaliers. Le père de Maria admire l’homme de confiance du château qui a lui-même mis ses filles en pension et qui lui promulgue ses conseils, lors de parties de cartes au café. Car le père adore tout ce qui touche de près ou de loin au château, recherche la compagnie de ses employés, furent-ils gardes-chasses ou simples domestiques, et regarde de haut les travailleurs journaliers.
Mais à la différence d’Emma Bovary, Maria ne va pas se monter la tête. Ses deux ans de pension ont ouvert son esprit, l’ont confrontée aux jeunes filles de la ville dont l’une est devenue son amie. Elle revient, emplie de bonne volonté et d’affection, dans la maison familiale constituée d’une seule pièce enfumée où son lit fait face à celui des parents, encrassé par la suie de la cheminée et la graisse de la cuisine toute proche. Le lecteur d’aujourd’hui jugerait ces lieux misérables et insalubres, mais les apparences sont trompeuses. Les parents de Maria sont des travailleurs acharnés, obnubilés par l’accroissement de leurs propriétés. Ils se refusent un confort qu’ils pourraient se permettre.
Et si la maison apparaît misérable, il n’en est rien de ses alentours constitués de dépendances, greniers, étables, champs admirablement cultivés et d’un jardin d’une folle exubérance, empli au printemps de roses, œillets, églantines, chèvrefeuille, papillons et oiseaux. Les descriptions de cette campagne bucolique alternent avec des scènes plus sombres où règnent la souffrance animale, les humiliations faites aux paysans sous des cieux ténébreux, sous des averses cinglantes et les pieds dans la boue.
Ces alternances, rythmées par les saisons, sont aussi celles qui envahissent les pensées de Maria. La jeune-fille est beaucoup trop lucide et raisonnable pour s’exalter ou se désespérer comme le fait Emma Bovary. Elle est néanmoins tiraillée entre la joie du retour au foyer familial et le constat amer d’avoir perdu tout ce qui avait contribué à élever son esprit.
#[pub-4]
Elle accueille avec plaisir les bons moments et revoit avec la même simplicité qu’avant, ses amis d’enfance et ses vieux voisins. Elle aide activement ses parents dans les rudes travaux de la ferme auxquels sa constitution fragile n’est pas adaptée. Toutefois, elle ne peut s’empêcher de regretter la compagnie de son amie de pension, de comparer l’aisance de langage et l’affection qui règnent dans la famille de son amie à la rudesse et la mesquinerie de son père, à la passivité de sa mère qui travaille comme une bête de somme. Ces moments-là sont envahis par la tristesse.
Cette alternance des saisons et des états de Maria, se manifeste aussi au travers de deux personnages, prétendants potentiels (bien qu’improbables) sur lesquels notre héroïne exerce son jugement. L’un est son ami d’enfance, Jacques, un fils de journalier, qui a été lui-même « placé » dès l’âge de douze ans, dans une ferme. Jacques, c’est l’ami, le protecteur, « un grand géant timide », mais c’est aussi le voisin pauvre. Jacques sait tout de même lire et écrire et s’informe dans le journal. Il se déclarera en bonne et due forme dans une lettre, mais sera vite éconduit sur les ordres du père.
Maria aurait-elle pu l’aimer ? Rien de moins sûr, mais la sincérité et la probité de Jacques, son amour respectueux et inconditionnel pour Maria laisse un goût de regret quand on connaît la suite. L’autre candidat potentiel est sans doute l’élu de Maria qui, sans toutefois s’enflammer, s’autorise à se rêver en épouse d’instituteur, aidant son mari, accueillant les petits élèves.
Paul est le frère aîné de Lucie, sa meilleure amie de pension. Fils d’un petit entrepreneur et d’une couturière, Paul se destine au métier d’instituteur. C’est un jeune homme cultivé, intelligent, un « beau parleur ». Il recherche la compagnie de Maria, va lui rendre visite chez ses parents, lui prête des livres. Maria est réconfortée par les longues conversations avec Paul dans lesquelles sont commentées les lectures partagées. Mais Paul ne se déclarera pas et sera happé par une autre jeune fille dont la description, peu flatteuse, laisse également un goût de regret pour le couple bien mieux assorti qu’auraient formé Paul et Maria.
Comme dans « Madame Bovary », il y aura un bal ou plutôt une fête de village qui accueillera deux bals dans ses deux auberges : le bal Grenier et le bal Rambert, « beaucoup plus distingué ». « Au bal Rambert, il y avait plus d’orgueil et d’ostentation, moins de laisser-aller, moins de sauvagerie primitive, beaucoup plus de malice et pas plus de morale », nous indique l’auteur. Ce dernier bal reçoit la visite de jeunes employés de commerce de la ville. Paul y fera même une brève apparition au bras de sa nouvelle conquête. Maria y fera le triste constat de la vanité et de la misère.
Ce bal, qui était son premier et dont elle se faisait une grande joie, est le sommet de toutes ses désillusions. Le brave Jacques viendra à son secours. Son évocation, qui semble surgie des pensées de Maria, n’est pas sans rappeler les réflexions d’Emma Bovary sur Charles, son époux : « Ce qu’il était fier, le brave Jacques, de figurer dans le cortège avec Maria (…). Mais ses allures de “pas dégourdi” et son costume de coutil déjà passé le faisaient remarquer ».
Dans ce funeste bal, apparaît aussi un troisième personnage, un triste individu, d’une épouvantable bêtise et porté sur la boisson. Ce fils de fermier sera appelé à jouer un rôle déterminant dans le destin de Maria, car le hasard voudra que ses parents, fermiers aisés dans un village éloigné, se portent acquéreurs d’une propriété jouxtant celle des parents de Maria. Il est aisé de deviner la suite. Promise à un mariage indigne, Maria tentera vainement de résister sous la pression des deux familles. La fin du roman, que je ne dévoilerai pas, est digne d’un opéra, avec un ultime rebondissement parfaitement orchestré.
Ce très beau roman, dont l’histoire est, somme toute, assez classique, trouve son caractère unique dans les correspondances qu’il établit entre les états de la Nature (si bien décrite !), le for intérieur agité de son adorable héroïne et un commun destin entre les animaux et les hommes. De mon point de vue, les plus belles pages du roman sont celles qui décrivent les foires de Caurs et d’Herson. Ce n’est pas un hasard si Guillaumin y décrit la souffrance animale, bien avant les prises de conscience de notre époque.
Quand on relit ces pages, après avoir achevé le roman, le destin de Maria apparaît identique à celui de ces animaux d’élevage qu’on a soignés et nourris, sur lesquels on s’est attendris quand ils étaient tout jeunes, auxquels on a donné des noms et qui ont été livrés sans pitié, car il faut bien régler ses dettes et continuer à travailler. Guillaumin parle d’expérience quand il évoque « les plaintes des pauvres bêtes acceptant avec un air de tranquille résignation ce nouveau supplice ».
Isabelle Luciat, mai 2026
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Commenter cet article