Face au recul du temps de lecture chez les adolescents, La Mutinerie défend une conviction simple : l’écriture peut ramener les jeunes vers les livres, mais aussi vers eux-mêmes. Créée par Guillaume Le Cornec, cette structure associe auteurs, établissements scolaires, lieux culturels et scientifiques pour faire des collégiens de véritables coauteurs. À travers ces projets collectifs, la littérature devient un outil de médiation, de confiance et d’apprentissage du monde.
Le 30/04/2026 à 12:52 par Christian Dorsan
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Publié le :
30/04/2026 à 12:52
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Si le cercle familial est prescripteur des lectures, encore faut-il que les parents lisent, internet prend une place de plus en plus importante dans le choix des ados. Plusieurs actions sont pourtant menées pour inciter et promouvoir la lecture. Même si les budgets sont en baisse, ces actions à grande échelle sont nécessaires avec des rencontres d’auteurs, des chèques, etc.
La littérature n’est pas un simple loisir, la lecture de fictions permet de comprendre les subtilités et les nuances de notre époque. En interrogeant le monde, les enfants se l’approprient et l’écriture permet de se révéler. C’est en partant de ce constat que Guillaume Le Cornec a, en 2021, créé la structure La Mutinerie.
Habitué au travail avec les collégiens avec ses précédents polars jeunesse qui sensibilisaient à l’écologie (Enquêtes aux jardins avec La Guilde des Jardins du Roi), il a étendu cette idée en accueillant d’autres auteurs qui vont œuvrer avec des collégiens, mais aussi avec des acteurs de la culture, la science ou du territoire. En peu de temps, cette structure unique est devenue une passerelle experte entre les sciences, la culture, les enjeux environnementaux et les collégiens. Une manière ludique et intelligente, d’appréhender la réalité.
À travers ce travail d’écriture, les collégiens apprennent beaucoup sur leur environnement immédiat et grandissent grâce à leur questionnement. Les projets d’écriture avec des auteurs ont une vertu : l’apprentissage de la vie. Au-delà d’une fierté de contribuer à l’élaboration et la production d’un livre ou d’un podcast, ce travail permet d’ouvrir des horizons, d’apprendre la curiosité et de prendre conscience des thématiques sur lesquelles le groupe planche.
Sur un plan personnel, l’écriture apporte de la confiance, renforce l’estime de soi à l’heure où les réseaux sociaux dénigrent et systématisent. S’emparer des mots, c’est développer un affect avec leurs sens, leurs sons, la structure d’un texte, écrire c’est aussi apprendre à lire. L’aventure d’une écriture collective engendre la créativité et l’écoute, crée des liens et favorise l’entraide, et fabrique de la solidarité.
Le projet de La Mutinerie, on le voit bien, est plus qu’une production littéraire en milieu scolaire, c’est un formidable outil pour former les citoyens de demain. Rencontre avec Guillaume Le Cornec :
ActuaLitté : Comment est née La Mutinerie ?
Guillaume Le Cornec : Lorsque j’ai été nommé directeur des collections jeunesse des Éditions du Rocher, il y a une petite dizaine d’années, je me suis immédiatement interrogé sur la meilleure manière de renforcer le lien entre les jeunes et la lecture. Éditer de bons livres allait de soi, mais je sentais que cette seule action serait insuffisante. J’ai donc commencé à prototyper des interfaces de médiation qui rendraient la littérature jeunesse présente dans le plus d’endroits possible et les jeunes de plus en plus curieux.
Cette première brique posée avec succès, notamment grâce à des partenariats noués avec des institutions culturelles créatives et courageuses (merci au Musée des beaux-arts de Lyon, au Musée de Bretagne, au Château des Ducs de Bretagne, au musée de Pont-Aven…), je pouvais passer à la seconde étape de mon idée : faire participer les jeunes à l’élaboration de ces fictions.
Qu’ils prennent plaisir à concevoir des récits avec de grandes voix de la littérature contemporaine leur donneraient peut-être envie d’en lire, qui sait ? J’ai donc quitté mes fonctions au Rocher pour me concentrer sur cette tâche et créer La Mutinerie, médiation & littérature. Cinq ans après, le résultat dépasse de loin toutes mes espérances.
Comment s’opère votre choix des thématiques et des établissements scolaires ?
Guillaume Le Cornec : La souplesse et la plasticité de la littérature et, singulièrement, de la littérature jeunesse autorisent d’aborder tous les sujets. La curiosité des jeunes est sans limites. Ce double levier nous offre des possibilités dont je ne vois toujours pas les bornes (ce n’est pourtant pas faute d’essayer). Chaque année, de nouvelles trajectoires se dessinent.
Nous les testons et ensuite nous les multiplions. Aux musées, écosystèmes remarquables et grands sites patrimoniaux, que nous avons abordés en premier, sont venus s’ajouter de très nombreux axes de création… Au profit de grands fonds d’archives, de questions sociétales (lutte contre les discriminations et les violences sexuelles et sexistes), de résultats et de programmes de recherches pour l’enseignement supérieur.
Nous explorons également les domaines de l’insertion et de la formation professionnelle, la prévention des risques, les questions européennes, la diplomatie, l’archéologie, la musique classique… Concernant les établissements scolaires, nous travaillons logiquement avec ceux qui sont inscrits sur le territoire des objets culturels ou scientifiques à documenter. Cela permet aux jeunes de (re) découvrir différemment les richesses de leur environnement, de se réapproprier leur lieu de vie et, parfois, de se réconcilier avec lui.
Aborder sa rue, son quartier, sa ville, sa ligne de bus ; le centre de culture scientifique ou la zone Natura 2000 qui sont à proximité avec l’œil du romancier change la perception et la rendent formidablement plus désirable. Quel que soit l’âge de celle ou celui qui se livre à cet exercice ! Faites-en l’expérience, vous verrez ! Quand on est enfant, on s’invente des histoires stupéfiantes au détour d’une impasse, d’un bosquet ou d’un vieux bâtiment…
Pourquoi diable faut-il s’arrêter quand on grandit !? Nous travaillons avec des jeunes qui sont scolarisés de la primaire au Master 2, le plus souvent avec des collégiens. Mais également avec des adultes… Nous intervenons beaucoup en ruralité et dans les quartiers prioritaires avec l’envie d’amener des projets culturels solides et valorisants dans des endroits où la culture est moins présente. Nous sommes également à la tâche dans les villes moyennes et les grandes métropoles…
Les récits sont plutôt policiers, fantastiques…
Guillaume Le Cornec : Pour une partie d’entre eux oui, mais d’autres genres sont convoqués. Le roman-choral, le roman initiatique, le roman social… Là encore, tout est possible, rien ne nous est interdit.
Comment les collégiens vivent-ils cette aventure ? Avez-vous des retours de ces expériences ?
Guillaume Le Cornec : Chaque fin de projet est l’occasion d’une cérémonie de restitution qui associe l’autrice ou l’auteur, les élèves, les enseignants, les familles, les partenaires des institutions culturelles, les élus et les habitants… Il n’est qu’à voir la fierté de ces jeunes (et de leurs parents) de recevoir puis dédicacer leur livre — ils sont fondés à le faire, ils sont co-auteurs — pour comprendre que quelque chose a changé en eux…
Ils ont grandi, leur confiance s’est renforcée, la plupart ont lu — un peu, beaucoup, passionnément… — et tous se sont prouvé à eux-mêmes qu’ils étaient capables de faire de belles choses… Qu’ils étaient singuliers, créatifs et aptes à évoluer au sein d’un collectif qui a partagé un même objectif : faire un bon bouquin ! La confiance et la bienveillance d’autrui sont des précurseurs d’action.
Pour soi et pour la communauté. Faire de ces jeunes filles et jeunes garçons des gens curieux, conscients et confiants dans leur capacité à créer des choses les poussent à s’impliquer dans la société. La grande variété des tâches que ces jeunes ont à produire durant les mois que dure ce compagnonnage créatif avec l’autrice ou l’auteur permet à chacun de pouvoir s’exprimer en fonction de sa sensibilité… Ce constat est largement validé par les questionnaires que nous faisons passer aux parties prenantes (dont les élèves naturellement) à chaque fin de projet.
Écrire amène-t-il automatiquement à la lecture ?
Guillaume Le Cornec : Pas dans 100 % des cas bien sûr, mais, avec désormais près de 6000 jeunes co-autrices et co-auteurs associés à la centaine de projets menés partout en France et en Europe, force est de constater que ça marche quand même plutôt pas mal… Et nous avons de nombreuses idées pour renforcer encore cet aspect, idées qui feront très bientôt l’objet de tests.
La littérature n’est pas qu’un simple passe-temps, vous dites souvent dans vos interventions, que c’est une formation de vie.
Guillaume Le Cornec : La littérature est l’espace du temps long, de la complexité et de la création sans limites. Elle impose le questionnement, la réflexion, l’empathie, la recherche de réponses, l’obligation de travailler, de se documenter.
Elle convoque la logique, la rigueur au service d’une chose qui nous dépasse ; le récit et l’imaginaire. La littérature vous pousse à concevoir — et donc nécessairement à comprendre — des personnages qui ne sont pas vous. Elle est l’essence de l’altérité. La littérature est un antidote à la polarisation. Elle est un des éléments, parmi d’autres, qui pourra peut-être nous sauver de la barbarie et nous redonner le goût de vivre ensemble, malgré nos différences. En tant que qu’utopiste pragmatique, j’y crois profondément.
De quoi être vous le plus fier ?
Guillaume Le Cornec : De ces milliers d’enfants qui sont sortis d’eux-mêmes pour se transcender, qui ont accordé leur confiance aux autrices et auteurs de La Mutinerie pour relever le défi d’écrire un bon livre. Ils sont magnifiques, courageux et ils tiennent leur promesse. Je suis aussi immensément fier de travailler avec ces grandes plumes de la littérature contemporaine que j’admire depuis des années. Sans eux, nous ne faisons rien.
Sans leur texte, le monde s’appauvrit. Qu’ils acceptent de mettre leur art au service de la jeunesse est la plus belle chose que j’aurais contribué à faire… Nous ne sommes qu’au début de l’aventure... Je crois que nous avons prouvé avec Marie Paire, mon associée, et toutes les autrices et auteurs qui nous font l’honneur de travailler avec nous, que ce modèle est solide, fonctionnel et qu’il peut maintenant se déployer beaucoup plus largement.
Ces cinq premières années de prototypage et de calage tous azimuts ouvrent la voie à un deuxième cycle, plus étendu et ambitieux. À la rage et à l’égoïsme du monde contemporain, opposons la beauté du collectif et la création partagée pour le monde de demain.
Éveiller, se révéler... La Mutinerie est un des exemples de terrain à suivre pour amener les générations à venir à penser par eux-mêmes, développer la curiosité indissociable du discernement, former des adultes en devenir capables d’empathie et de solidarité.
L’adolescence est une période durant laquelle tout se décide, où le plaisir de la lecture peut devenir une saine habitude. Les structures telles que celles de Guillaume Le Cornec ont un rôle déterminant à jouer. Et il ne compte pas s’arrêter là, il foisonne d’idées et d’envie de les partager, car c’est avant tout un homme engagé, soucieux de l’avenir de la société qui sait pertinemment, que demain, se prépare aujourd’hui.
Merci à Guillaume Le Cornec d’avoir le temps de nous répondre.
Vous pouvez le contacter à l’adresse suivante : contact@lamutinerie.net
Crédits photo : La Mutinerie
Par Christian Dorsan
Contact : contact@actualitte.com
1 Commentaire
marco
30/04/2026 à 20:26
Je vais essayer d'être bref et d'eviter trop de superlatifs , la Mutinerie c'est la bouée de sauvetage au milieu de l'océan numérique, c'est une démarche audacieuse , intelligemment menée et primordiale si on veut protéger la littérature, nos cerveaux asservis par les réseaux, une alternative pour nos jeunes, c'est de l'espoir , de la culture , je dis bravo bravo bravo , chapeau haut jeté en l'air et merci à Guillaume et Marie.