Au cœur d'une époque particulièrement anxiogène, la fermeture d'une librairie pourrait passer inaperçue. L'événement n'est toutefois pas anodin, parce que la librairie n'est pas un commerce comme les autres. À l'heure où les difficultés s'accumulent pour le secteur, le témoignage publié ci-dessous vient rappeler ce que ces commerces ont de si spécial, et ce que l'on perd, collectivement, avec l'abaissement définitif du rideau.
Le 28/04/2026 à 09:39 par Auteur invité
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28/04/2026 à 09:39
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« Quand on vous apporte une mauvaise nouvelle, personne ne pense à vous offrir à boire », disait Marcel Pagnol, dans César.
Apprendre que la librairie qui vous emploie va fermer ses portes, et que tout ce qui avait construit votre quotidien durant des années est promis à la disparition, distille un étrange sentiment fait de mal-être et de nostalgie précoce. C’est un renoncement, une série d’interrogations face à cet évènement et, progressivement, une sorte de relâchement général, mâtiné d’un je-ne-sais-quoi de délivrance blasée face à l’inéluctable.
C’est un peu comme se réveiller dans sa cabine par une froide nuit du 14 avril 1912 et admirer le bloc de glace encore lointain sur lequel se dirige le Titanic…
Une librairie peut-être vue comme n’importe quel commerce, en dehors du fait que les objets vendus ne sont périssables que sur le très long terme ou selon l’usage parfois sauvage qui en est fait par leurs propriétaires. Qu’ils aient été rédigés sur des palettes de bois ou dessinés sur de la peau matachée de bison, les signes et les lettres furent le premier moyen qu’utilisa l’humanité pour communiquer et transmettre ses écrits. La création des enluminures puis l’invention de l’imprimerie et de la machine à écrire permirent aux textes de devenir des livres, ces formidables machines à voyager dans le temps, l’espace et les sentiments.
Des grandes épopées en Terre du Milieu aux événements horrifiques d’une petite ville du Maine, de la critique sociale aux épopées historiques, le livre reste attaché à l’humanité comme un lichen au granite, grandissant et vieillissant avec elle. Il restera votre meilleur ami car il vous sera toujours fidèle une fois que vous lui aurez tourné le dos, ou du moins la quatrième de couverture. Le contact avec ses pages, l’odeur qui en émane, le délicat bruissement de ses feuilles sont autant de stimuli qui agiront sur votre cerveau bien mieux que n’importe quelle tablette numérique.
Une librairie, renfermant des centaines ou des milliers d’ouvrages, est un lieu ouvert sur l’extérieur. Petite sœur des grandes bibliothèques de l’antiquité, elle dispense le savoir et le plaisir de lire au moyen d’une succession de tables, d’étagères et de présentoirs destinés à ranger les ouvrages classés selon leurs thématiques. Des kakemonos, des affiches, des posters, servent à orienter le chaland à la recherche de l’ouvrage convoité. Les vendeurs peuvent renseigner la clientèle sans se défaire d’un certain professionnalisme et parfois d’un sens de l’humour acquis selon leur parcours personnel. L’informatique est là, précieuse comme toujours et sert à orienter ou commander car, selon l’adage bien établi, « le client est roi », même lorsque le palais se fissure.
L’organisation générale d’une librairie, comme tout commerce, implique un strict aménagement des tâches, depuis le journal des ventes jusqu’au réassort en passant par le rangement de l’arrivage et les demandes de la clientèle. Cet emploi du temps est quotidiennement bousculé par l’arrivée des représentants avec qui les vendeurs deviennent parfois amis, en dehors évidemment de ceux qui leurs envoient régulièrement des offices sauvages qu’ils n’ont pas négociés et auxquels ils vouent une haine inextinguible (Boscher et livres de poches, suivez mon regard…).
Au cours du temps, le libraire prend ainsi ses marques, arrangeant ses ouvrages selon ses goûts afin que l’ensemble de son organisation soit limpide. Les nouveautés sont ainsi placées sur table selon une organisation pour laquelle il n’est nul besoin d’effectuer un stage forcé à la maison de la librairie pour s’en convaincre. Jouer aux Legos durant son enfance est largement suffisant… Même s’il faut parfois composer avec certains clients dont les convictions diverses et variées les incitent à retourner ou cacher sournoisement les nouveautés sur table qui offensent leur sens sûr.
L’environnement immédiat du libraire est ainsi décoré de posters ou d’affiches rappelant quelques intérêts de sa vie. Un poster de Stranger Things, des Monty Python ou de l’échelle des temps géologiques pour moi, un de Gaston Lagaffe ou de Pierre Desproges pour d’autres. Le libraire reste parfois un grand gamin qui recréé sur son lieu de travail la décoration de sa chambre d’ado en tentant de jongler avec les affiches du service marketing. Le dessin d’un cœlacanthe à coté d’une affichette représentant un célèbre philosophe et la mention « c’est là Kant », furent ainsi la signature de mon espace dédié.
Tous ceux qui travaillent dans un environnement spartiate ont besoin de cette liberté qui n’enfreint aucune règle. Il est donc tout à fait normal que durant les longues années où le libraire s’investit dans son métier, il laisse un peu de lui-même sur son lieu de travail comme son lieu de travail en laisse un sur lui. C’est ce qu’on appelle le principe de Locard, sans l’aspect fait divers qui lui est intimement lié.
Lorsque nous apprîmes en septembre dernier que nous allions fermer définitivement les portes de notre librairie, ce fut un choc attendu. Au-delà des annonces légitimes précisant le pourquoi du comment, se posa alors la question du rétroplanning motivé par l’obligation de rendre au nouveau propriétaire de l’immeuble un bloc tel qu’il fut alloué au commencement.
La fermeture d’une librairie est une condamnation à mort plus douce que celles qui existent encore outre-Atlantique, mais basée sur le même principe inéluctable. Cela commence par l’arrêt des commandes et de la visite des représentants puis l’arrêt des nouveautés, des commandes clients et de l’occasion. Seuls subsistent par centaines les ouvrages restants attendant d’être vendus jusqu’à la fermeture définitive. Dans les chenils, ce sont souvent les animaux les plus vieux ou les moins beaux qui sont laissés pour compte. Dans une librairie c’est la même chose : les reliquats dont personne ne veut seront renvoyés ailleurs ou transformés en pâte à papier. Mais bien avant cela, l’agonie des lieux aura incité même les clients fidèles à déserter jusqu’au clap de fin et la fermeture du rideau métallique. À votre bunker m’sieurs-dames…
Les rayons se vident, et les vendeurs doivent alors user de subterfuges : faire du facing, réarranger les tables et essayer de donner un minimum de dignité à des rayons de plus en plus faméliques : par la force des choses, le libraire devient aide-soignant puis thanatopracteur. La clientèle restante, voyant que les rayons se vident, pose des questions. Certains sont outrés lorsqu’ils apprennent la raison de la fermeture. D’autres veulent trouver des solutions, certains s’apitoient sur notre sort. Bref, le carrousel des émotions renforce les liens qui unissent parfois sur le tard les libraires à leurs clients.
Et puis, un jour, on se retourne pour s’apercevoir qu’il y a davantage d’étagères vides que d’ouvrages en place. Parti, Blaise Cendrars, envolé Étienne Kern, invisibilisé Herbert Georges Wells. Balzac n’est plus honoré, Ollie n’est plus ravi et Prince n’est plus charmé.
Quelques semaines avant le jour fatidique, on se débarrasse des présentoirs laissés là par les éditeurs successifs. Les petites babioles utilisées pour décorer nos vitrines sont laissées au bon vouloir des clients et de leurs enfants. Le mot gratuit est un catalyseur universel qui fait marcher le monde mais pas les commerçants. Peut-on en vouloir aux clients qui ne viennent alors que pour les rabais que nous leur accordons ou qui emportent avec eux une petite partie de nous, plantes comprises lorsqu’une déception légitime se lit sur leurs visages ? Bien sûr que non. Sans eux, les commerces n’existeraient pas.
Et puis arrive la seconde phase.
Les ouvrages restants sont envoyés vers l’avant du magasin pour commencer les travaux dans la partie arrière, car le temps presse. Les surfaces se dévoilent, les meubles sont démontés, le squelette du bâtiment apparait sous la chair de métal. La moquette couleur vieux bordeaux respire sous le poids des meubles ôtés. C’est le Hellfest des bactéries. Le jour où les meubles sont démontés, toute une partie du magasin perd son âme.
Et là, telle une petite capsule temporelle, se dévoilent des objets oubliés : une gomme mystérieusement retrouvée, des affiches de dédicaces ou des livres neufs ayant glissé entre deux rayons douze ans plus tôt. La découverte ravive des souvenirs nostalgiques et des interrogations. On se demande à ce stade si la prochaine trouvaille ne sera pas l’arche d’alliance ou le Lightning P38 de Saint-Exupéry…
Les murs dépourvus de leur mobilier laissent apparaitre leurs stigmates. On remarque alors que la peinture avait été réalisée autour des meubles et non avant leur placement, vraisemblablement pour des raisons financières. Les traces noires mettent en évidence le contreplaqué et les bandes blanches soulignent le caliquot ayant servi à les ajuster. Elles évoquent alors de sinistres croix d’albâtre, comme celles dont l’alignement signale le corps des soldats morts pour la France. L’écho des pas et du moindre bruit rebondit sur les murs désormais nus, alors qu’ils absorbaient autrefois les discussions des clients et les rires des enfants. La grande librairie se meurt. Privée de sa moitié, elle continue de survivre comme un serpent amputé de sa queue.
Les journées s’écoulent, monotones. Les vacances scolaires rajoutent à l’étrangeté de la situation. Heureusement, il fait beau. Un démembrement automnal eut été bien plus triste. Nous serons recasés, bien heureusement, mais pour combien de temps encore ? Lorsque sombrent les commerces culturels les uns après les autres devant l’indifférence des politiciens, il est bon de penser que certains métiers sont voués à disparaitre pour parfois mieux se réinventer.
Une fois le personnel parti sous d’autres plafonniers, la troisième phase commencera. Les étagères restantes seront démontées, les meubles transportés et toutes les volontés du bailleur seront exaucées, bon gré mal gré. Les locaux qui furent construits pour la circonstance seront détruits. Adieu le bureau des responsables. Exit la salle de pause, bye-bye le local électrique. Les tables et les chaises qui servirent aux dédicaces seront renvoyées.
Dans cette danse frénétique à la Fantasia, ce ne sera pas l’apprenti sorcier qui dirigera les balais. Je garderai quelques souvenirs de ces huit ans passés : les fous-rires, les rencontres, les viennoiseries offertes par certains clients, les discussions parfois surréalistes, la fête de la science, le parc, l’université, les petits restaurants. Et puis aussi mon panneau « point vendeur » et ma tasse de prédilection. On se contente parfois de peu dans la vie…
Le 30 juin, plus rien ne restera de l’antique Valyria, mais peut-être que lorsque ce phénix renaitra de ses cendres, plus beau, plus accueillant et paré de ses nouvelles plumes commerciales, je reviendrai me promener dans les environs. Une fois par mois, je viendrai déjeuner d’une pizza chez Massoud et on discutera du « temps d’avant » devant un café. Peut-être qu’une petite part de ceux qui ont donné leur temps, leur énergie et leur savoir-faire durant toutes ces années perdurera encore un peu en ces lieux, tels les échos de fantômes bienveillants. Alors ouvrez bien les oreilles car la voix de l’un de nous pourrait peut-être se rappeler à votre souvenir.
Car comme le disait Jean d’Ormesson, « il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants ».
Pascal Deynat
Docteur en ichtyologie
Libraire pour un temps indéterminé
Photographie : Avec l'aimable autorisation de Pascal Deynat
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
4 Commentaires
Jacques Quantin
28/04/2026 à 15:54
À force de se tirer non pas des balles, mais des rafales entières de mitraillette dans le pied, et vas-y que je m'accroche à mon prix unique, et vas-y que je chouine qu'Amazon il est plus gros que moi, et vas-y que oh non ouh la la ce livre-là je le vends pas parce que son auteur est (aaughh !) de droite enfin : on le la dit, il faut que je me venge), et vas-y que je demande une énième mesure catégorielle, eh ben voilà, ils ferment (même Gibert, c'est un signe qui ne trompe pas !). Eh bien ce n'est pas moi qui les pleurerai, une réorganisation entre libraires d'ancien ou d' occasion et gros distributeurs en ligne pour le neuf me va très bien.
Hahaha
28/04/2026 à 17:54
Il a été payé par Gibert celui-là? Pas étonnant qu’ils en soient à ce stade…
Wolverine
01/05/2026 à 09:45
Sinon, vous avez pensé à l'euthanasie? Si la psychiatrie n'a pas réussi à vous guérir de votre aigreur et de votre irrespect, cette solution pourrait être salutaire pour tout le monde.
M. Y
29/04/2026 à 13:36
À contre-courant des commentaires vulturins qui semblent se délecter – avec un plaisir pervers qui me désole et m'inquiète, mais cela m'appartient, les charognards qui font ripaille m'ont toujours provoqué un certain malaise – du déclin des librairies, j'offre tout mon soutien et toute ma compassion à celles et ceux dont la librairie relâche ses derniers soupirs et qui ne pourront peut-être plus conseiller et orienter le lecteur vers des ouvrages intéressants, veux ou récents, mais peu ou moins 'bankables' que ceux que les plateformes en ligne mettront en avant.