Publié en mars 2026 par le ministère de la Culture, via la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), le Rapport au Parlement sur la langue française dresse un constat très large : le français reste une grande langue mondiale, mais sa place est fragilisée dans la vie économique, le numérique, la recherche, l’enseignement supérieur et l’espace public.
Le 24/04/2026 à 18:24 par Hocine Bouhadjera
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En réponse, l’État entend renforcer à la fois le « droit au français », l’innovation terminologique, la souveraineté linguistique dans l’intelligence artificielle, la promotion des langues de France et les politiques de maîtrise de la langue.
Le document, qui s’appuie très largement sur les actions menées en 2025, assume une ligne claire : défendre le français aujourd’hui, ce n’est plus seulement protéger une langue, c’est aussi défendre une capacité collective à nommer le monde, à transmettre les savoirs et à garantir l’égalité d’accès à l’information.
Le rapport commence par rappeler le poids international du français. Il recense 396 millions de locuteurs francophones dans le monde, dont 90 millions ont le français pour langue maternelle et 280 millions l’emploient au quotidien. Il évoque aussi 211 millions d’internautes francophones, 170 millions d’élèves et d’étudiants scolarisés en français, ainsi que 7 millions d’enseignants de et en français.
À cela s’ajoutent 102 Instituts français, 22 instituts français de recherche à l’étranger, 5 centres culturels binationaux et 824 Alliances françaises, ce qui montre que le rayonnement du français reste considérable, bien au-delà du seul territoire national.
Mais ce tableau flatteur est immédiatement nuancé par un autre ensemble de chiffres, beaucoup plus préoccupants sur la maîtrise réelle de la langue. Le rapport rappelle que 4 % de la population française de 18 à 64 ans est en situation d’illettrisme, que 18,94 % des jeunes testés lors des Journées défense et citoyenneté rencontrent des difficultés en lecture dans l’Hexagone, et que 13 % des salariés et demandeurs d’emploi testés par le dispositif EVA se trouvent en situation d’illettrisme.
Le cœur politique du rapport reste la loi Toubon, adoptée en 1994, que le document présente comme le socle d’un véritable « droit au français ». Cette loi impose notamment l’usage du français dans les administrations, les services publics, le travail, la publicité ou encore les documents officiels, afin de garantir son usage dans la vie publique. Selon l’enquête Harris Interactive citée, 9 Français sur 10 estiment qu’elle permet d’assurer l’égalité entre les citoyens et de renforcer la cohésion nationale, et 63 % souhaitent même son renforcement.
Le texte rappelle aussi que 80 % des personnes interrogées se disent gênées lorsque les informations d’achat sont uniquement en anglais, que 75 % sont confrontées, au moins occasionnellement, à l’anglais dans leur travail, et que 90 % jugent indispensable que les services publics s’adressent aux usagers en français. Le rapport montre ainsi que la question linguistique n’est pas traitée comme une nostalgie culturelle, mais comme une exigence démocratique de lisibilité et d’égalité.
En 2024, la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) a mené 3910 contrôles relatifs à l’emploi du français, avec 695 avertissements et 90 injonctions ou procès-verbaux ; au 10 septembre 2025, 2147 contrôles avaient déjà été effectués, donnant lieu à 59 injonctions ou procès-verbaux.
Dans la publicité, l’ARPP (Autorité de régulation professionnelle de la publicité) a rendu en 2024 1791 conseils et 449 avis préalables. L’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), de son côté, avait été saisie à 113 reprises au 31 août 2025 sur des questions liées à la langue française, les deux tiers des signalements portant sur des anglicismes ou un abus de termes étrangers.
Le rapport cite également plusieurs cas de mise en conformité après actions contentieuses ou précontentieuses, comme l’abandon de « French Mobility » au profit de « France mobilités », ou la publication de l’équivalent français « variole b » pour « monkeypox ».
Cette défense du français passe aussi par l’enrichissement terminologique. Le rapport souligne qu’en 2025, 243 termes et 3 recommandations ont été publiés au Journal officiel. Plus de 500 notions ont été examinées en 11 séances de la Commission d’enrichissement de la langue française, dans plus de 30 domaines allant de l’intelligence artificielle à la mode, en passant par la santé, le nucléaire, le droit ou l’urbanisme.
La base FranceTerme a enregistré plus de 350.000 visiteurs en 2025, 29.400 abonnés à son infolettre - soit une hausse de 76 % en un an - et un taux de satisfaction de 95 %. Le dispositif repose sur 19 groupes d’experts dans 13 ministères, plus de 400 spécialistes bénévoles et un réseau de partenaires francophones et techniques. Le rapport revendique ici une politique de langue offensive : produire des mots français pour ne pas laisser les réalités nouvelles être décrites uniquement en anglais.
Pour la Conférence des Nations unies sur l’Océan organisée à Nice en juin 2025, la DGLFLF a porté un Vocabulaire des océans de 225 termes dans sept langues latines et leurs variantes. Ces outils doivent servir non seulement à traduire, mais à permettre aux scientifiques, diplomates, négociateurs et citoyens de débattre et d’agir sans être contraints de passer systématiquement par l’anglais. La même logique est revendiquée pour les négociations climatiques, avec des vocabulaires multilingues conçus comme des instruments de production, de formation et de communication.
C’est toutefois dans le numérique et l’intelligence artificielle que le rapport prend une dimension plus stratégique. Il présente l’ALT-EDIC, l’Alliance pour les technologies des langues, installée à Villers-Cotterêts, comme un outil central de souveraineté linguistique européenne. Coordonnée par la France avec 26 États membres de l’Union européenne ainsi que l’Islande, cette structure bénéficie d’un apport de près de 7 millions d’euros de ses membres et coordonne quatre projets européens cofinancés à hauteur totale de 88,3 millions d’euros.
L’enjeu est clair : si les grands modèles de langage sont principalement entraînés sur des corpus anglophones, ils incorporent aussi des références culturelles, des logiques de raisonnement et des priorités qui ne sont pas neutres. Le rapport va jusqu’à souligner que ces technologies pourraient, à terme, générer jusqu’à 360 milliards d’euros de commerce intra-européen supplémentaire si les barrières linguistiques reculent.
Dans le même esprit, le ministère met en avant les travaux de Pleias, une initiative française portée par un collectif d’acteurs publics et privés (chercheurs, ingénieurs et institutions), dédiée au développement de ressources ouvertes pour l’intelligence artificielle, notamment dans le domaine des modèles de langage.
Autour de Common Corpus 2, Pleias vise à proposer des jeux de données massifs, multilingues et accessibles, afin de renforcer la souveraineté technologique et linguistique européenne. Présenté comme le plus vaste ensemble de données d’entraînement entièrement ouvert pour grands modèles de langage, il rassemble plus de 2000 milliards de jetons textuels, couvrant plus de 30 langues, dont 266 milliards pour le français.
Sur cette base, un démonstrateur de découvrabilité multilingue des contenus scientifiques doit être développé sur trois ans pour rendre les publications scientifiques en français plus accessibles et mieux structurées dans les bases internationales. Le rapport y voit une réponse concrète à un problème souvent peu discuté : la marginalisation de la science en français dans les écosystèmes numériques globaux.
Cette inquiétude explique aussi le partenariat franco-québécois sur la découvrabilité scientifique francophone, concrétisé par l’installation d’un comité de gouvernance le 9 avril 2025 à l’Institut de France. Le rapport défend l’idée qu’une véritable souveraineté scientifique francophone suppose que le français demeure une langue de formation, de diffusion et de vulgarisation scientifiques, et non seulement une langue culturelle ou diplomatique.
Le rapport ne réduit pourtant pas la question linguistique au seul français standard. Il rappelle que la France compte plus de 76 langues de France. Parmi elles, les langues régionales représentent environ 5 millions de locuteurs. Les six langues dites non territoriales, issues d’histoires migratoires plus anciennes, au moins 5 millions également, et la langue des signes française environ 280.000 pratiquants, dont 100.000 en langue première.
Le document rappelle aussi la diversité ultramarine, avec 29 langues régionales en Nouvelle-Calédonie, 12 à Wallis-et-Futuna, 6 en Polynésie française, 3 aux Antilles, 2 en Guyane, 2 à Mayotte et 1 à La Réunion.
Sur ce terrain, le bilan de la loi Molac, cinq ans après son adoption, est décrit comme contrasté, voire décevant. Adoptée en 2021, cette loi vise à protéger et promouvoir les langues régionales en France, notamment en facilitant leur enseignement (y compris immersif), en reconnaissant leur usage dans la vie publique et en soutenant leur présence dans la signalétique ou les actes d’état civil.
Paul Molac lui-même, interrogé dans le rapport, estime que l’offre d’enseignement des langues régionales reste très loin d’être généralisée. Il souligne que seule la Corse s’est véritablement engagée de manière résolue, le Pays basque bénéficiant d’une situation proche, tandis que, pour beaucoup d’autres langues, moins de 10 % d’une classe d’âge y a accès - et parfois aucune offre n’existe. Le rapport relaie aussi les demandes portant sur la formation des enseignants, les conventions État-régions et, au fond, une révision constitutionnelle jugée nécessaire par certains acteurs.
Dans le prolongement de cette politique territoriale, le Conseil national des langues et cultures régionales, réuni en séance plénière le 5 mai 2025 sous la présidence de Rachida Dati, a mis en avant plusieurs chantiers : un vade-mecum des aides du ministère, une coopération avec la BnF, et surtout le laboratoire mobile Écouter-Parler, lancé fin 2025.
Cette tournée d’une trentaine d’étapes est pensée comme un dispositif mêlant science, culture, technologies du langage et participation citoyenne pour composer un « portrait sonore » de la France. Là encore, la politique linguistique n’est pas présentée comme défensive, mais comme un projet de transmission et de documentation vivante.
Le dernier grand chapitre du rapport concerne la maîtrise du français. Pour les adultes, il met en avant le test EVA (Évaluation des compétences des adultes), un dispositif numérique porté par l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), qui permet de mesurer les compétences de base - lecture, écriture, compréhension - en situation.
Avec 78.000 passations annuelles et une hausse de 23 % en 2025, 13 % des tests signalent des situations d’illettrisme. Le rapport souligne aussi le durcissement des exigences linguistiques liées au séjour et à la naturalisation depuis le 1er janvier 2026 : niveau A2 pour la carte de séjour pluriannuelle, B1 pour la carte de résident, et B2 pour la nationalité française. Cette évolution s’inscrit dans la logique de la loi du 26 janvier 2024 sur l’immigration et l’intégration, que le rapport présente comme un tournant dans les politiques linguistiques d’intégration.
Pour les jeunes, les chiffres sont tout aussi frappants. Entre janvier et octobre 2025, 18,94 % des jeunes testés dans l’Hexagone lors de la JDC rencontraient des difficultés de lecture. Le détail montre d’importants écarts selon les parcours scolaires : 59 % pour ceux qui n’ont pas dépassé le collège, 34 % pour les élèves de CAP-BEP, contre 5 % pour les lycéens généraux, technologiques et étudiants du supérieur.
Les écarts territoriaux sont aussi marqués, avec des niveaux très élevés outre-mer : 30 % à La Réunion, 31 % en Guadeloupe, 32 % en Martinique, 52 % en Guyane et 58 % à Mayotte. Des chiffres qui montrent à quel point la question linguistique demeure étroitement liée aux inégalités sociales et territoriales.
Enfin, le rapport consacre une place importante aux politiques de sensibilisation. Il cite le programme Prenez la parole !, lancé en 2025 pour favoriser l’expression orale et l’accès aux métiers de la culture de jeunes en insertion. Un des volets a concerné 100 jeunes de 16 à 25 ans autour d’une journée à la basilique Saint-Denis.
Plus largement, la politique territoriale du ministère depuis 2015 représente 7 éditions nationales, 5,5 millions d’euros de subventions, près de 16,5 millions d’euros de budget global avec cofinancements, et plus de 1000 structures socioculturelles soutenues dans l’Hexagone et les outre-mer.
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Le rapport met aussi en avant le Trophée d’Impro, l’opération Dis-moi dix mots sur les planches et le Grand prix Raymond Devos de la langue, remis en 2025 à Dany Boon. Derrière ces dispositifs, une idée simple traverse tout le document : la langue se défend aussi en la faisant pratiquer, aimer et partager.
Crédits photo : Villers-Cotterêts (Aisne), Château de François Ier, Cité internationale de la langue française (Patrick, CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
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