Le 15 mars, une vidéo de « chasse au faux » a déplacé le débat. Zhang Chien, suivi par 8000 personnes y démonte le compte d’un influenceur approchant les 500.000 abonnés : en un an, il aurait lu 704 livres, distingué 11 titres « les plus significatifs », 44 ouvrages « les plus réparateurs » et transformé sa vision du monde 17 fois. Un inventaire qui met à nu une médiation soumise à la cadence et au marketing.
Le 11/04/2026 à 12:15 par Nicolas Gary
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11/04/2026 à 12:15
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Comment téléscoper la fermeture de lieux historiques de recension, la fragilisation économique de la presse culturelle et l’essor de recommandations calibrées pour les plateformes ? Facile : la recomposition en profondeur de la circulation des livres. Des États-Unis à la Chine, un même déplacement s’observe : la lecture argumentée perd du terrain au profit d’indicateurs de visibilité, de contenus sponsorisés et de performances d’érudition.
Partons pour Washington : début février, Reuters relate la suppression de plus de 300 postes au Washington Post, soit près de 30 % des effectifs, dans le cadre d’une « réinitialisation stratégique ». Dans cette coupe disparaît Book World, supplément né en 1972, suspendu en 2009 puis relancé.
Matt Murray explique que le journal restait trop ancré dans un autre âge médiatique, tandis que son audience numérique avait presque été divisée par deux en trois ans sous l’effet de l’essor de l’IA générative.
Trois semaines plus tard, la librairie Politics and Prose organise une veillée funèbre pour ce cahier disparu. Le geste tient du symbole, mais il éclaire une réalité sèche. Pour The New Republic, la réduction des espaces consacrés aux livres menace d’abord les ouvrages documentaires de longue haleine, ceux qui exigent des années d’enquête, d’écriture, de vérification et d’édition. Paul Elie y rappelle que la recommandation critique ne sert pas seulement à vendre : elle fait circuler des idées et des récits auxquels le public n’accède pas directement.
L’essayiste résume l’enjeu : « Les coupes dans l’édition et dans les espaces de recension compromettent l’avenir de la non-fiction narrative, et notre compréhension du monde qui nous entoure. » L’argument ne relève pas de la nostalgie. Il décrit un mécanisme précis : moins il existe de lieux pour lire les livres avant les lecteurs, plus la visibilité des textes dépend d’autres filtres.
Ces filtres, la presse chinoise les documente avec minutie. D’après Jiemian, Xiaohongshu est devenu en trois ou quatre ans un terrain majeur de promotion pour l’édition : certaines maisons y consacrent la moitié de leurs efforts marketing. Une note rémunérée – donc achetée par un éditeur auprès des utilisatrices et utilisateurs – se négocie souvent entre 200 et 500 yuans (25 à 63 €), avec des compléments liés aux interactions, 100 yuans supplémentaires tous les 500 « likes », jusqu’à 1000 yuans. La recension d’un ouvrage glisse résolument de l'avis argumenté à la performance mesurable.
À LIRE - En Chine, le livre recule : les lecteurs perdus dans le scroll ?
C’est ici que l'analyse de Zhang Chien prend sa portée. Ce qui vacille n’est pas seulement la sincérité d’un influenceur, mais la lecture comme expérience vérifiable par le temps, la mémoire et la formulation. L’accumulation chiffrée remplace l’examen. La pose d’érudition remplace la fréquentation des textes. Dans ce régime, un livre vaut moins par sa construction ou son enquête que par sa compatibilité avec une capsule émotionnelle, un décor de bibliothèque ou un rôle d’« esprit cultivé ».
« Il publie des articles tous les jours, et chaque article mentionne plusieurs livres. Il est quasiment impossible qu’il les ait tous lus », indique Zhang Chien. Pour vérifier si le blogueur le plus populaire lisait réellement des livres, Zhang Chien a commencé à analyser son compte. Il a consacré près d’un mois de son temps libre après le travail à compiler les données relatives aux livres publiés par le blogueur en 2025 dans un tableau, qu’il a ensuite imprimé et transformé en un rouleau de quatre ou cinq mètres de long.

Tout en taillant des croupières, il aborde la situation avec sérieux. À l’heure où les vidéos courtes captent l’attention, c’est une occasion rare pour qui recherche un contenu plus informatif. Si les lecteurs constatent que ce qu’ils lisent après avoir suivi les recommandations n’est pas à la hauteur des promesses, ils risquent de perdre confiance en la lecture. « Si quelque chose repose sur des mensonges, quels qu’ils soient, l’effet sera néfaste. »
La crise de la critique n’annonce donc pas la disparition des prescripteurs ; elle signale leur mutation. Quand un supplément historique ferme et que des comptes monétisés occupent le terrain, l’autorité se déplace des rédactions vers les plateformes, des signatures vers les métriques, des arguments vers les formats. L’essor de ces figures répond à une demande réelle de profondeur.
Mais cette profondeur, désormais, s’imite parfois mieux qu’elle ne se produit.
Photo d'illustration
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
4 Commentaires
MG
12/04/2026 à 08:16
A qui appartient le Washington Post qui supprime 300 postes et le Book World ?
Marie
13/04/2026 à 08:01
Quand on connait la signification du mot "influence" on n'a que faire de la personne "qualifiée" pour choisir ce que l'on désire lire!!
MD
13/04/2026 à 11:46
Et en France, qu'elle est la situation ?
mik teryl
13/04/2026 à 20:14
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