« L‘une des plus grandes éditions complètes de l‘histoire », assure l'équipe du Goetheanum. À Dornach, en Suisse, une cérémonie publique marquera le 17 avril 2026 l’achèvement de l’édition complète des œuvres de Rudolf Steiner - à ne pas confondre avec George Steiner. L’ensemble atteint désormais environ 450 volumes, fruit d’un chantier engagé après la mort du penseur en 1925, structuré par l’Administration de la succession fondée en 1943 par Marie Steiner, puis effectivement lancé dans les années 1950.
Le 08/04/2026 à 17:28 par Hocine Bouhadjera
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08/04/2026 à 17:28
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L’accélération décisive date de 2016, quand les Archives Rudolf Steiner ont fixé l’objectif de clore l’entreprise en dix ans ; depuis, une soixantaine de volumes ont encore été publiés.
Le programme prévoit des échanges entre anciens et actuels responsables des Archives, des rencontres avec les éditeurs à la Maison Duldeck, une présentation de l’histoire matérielle de la Gesamtausgabe (édition complète) à la bibliothèque du Goetheanum, ainsi que l’inauguration d’une exposition permanente consacrée à Helene Finckh, qui a transcrit environ 2000 conférences sténographiées de Steiner.
Et malgré cette « clôture », trois chantiers restent ouverts : les trois derniers volumes de la correspondance, un manuel de l’édition complète et une édition numérique intégrale des notes. Ce qui donne à cet achèvement une portée intellectuelle particulière, selon ses artisans, c’est la possibilité de disposer d’un corpus enfin stabilisé : une manière de lire Steiner dans sa globalité, plutôt que de le réduire à quelques citations ou à ses applications les plus connues.
Cet achèvement donne la mesure d’une œuvre tentaculaire et d’un personnage qui continue de fasciner bien au-delà du seul cercle « anthroposophique ». Né en 1861, mort en 1925, Rudolf Steiner est généralement présenté comme un philosophe, conférencier et fondateur de l’anthroposophie, qu’il définissait comme une voie de connaissance du spirituel.
L’Encyclopaedia Britannica résume cette doctrine comme l’idée qu’un monde spirituel est intelligible par la pensée pure, même s’il n’est pleinement accessible qu’à des facultés de connaissance élevées.
Au cœur de cette vision, Steiner propose une conception de l’être humain en trois dimensions : la pensée, le sentiment et la volonté. Il associe ces trois pôles à des parties du corps - la tête, le cœur et les membres - et considère qu’un individu équilibré est celui qui développe harmonieusement ces trois aspects. Ce n’est pas seulement une idée philosophique : c’est une grille de lecture qui va structurer toute sa pédagogie et ses pratiques éducatives.
Son influence s’est en effet incarnée dans des domaines très concrets. En 1919, la première école Waldorf est fondée à Stuttgart. Aujourd’hui, le réseau mondial recense 1092 écoles dans 64 pays et 1857 jardins d’enfants dans plus de 70 pays.
Rudolf Steiner organise le développement de l’enfant en cycles de sept ans : d’abord l’apprentissage par imitation et le corps, puis par l’imaginaire et les émotions, avant l’accès à l’abstraction et au raisonnement. Dans le même esprit, il défend une approche du savoir inspirée de Goethe, fondée sur une observation globale du réel - formes, processus, vivant - en opposition à une analyse jugée trop fragmentaire.
Ces principes se traduisent dans les écoles Waldorf par une pédagogie qui cherche à former des élèves « complets », en mêlant systématiquement intellect, sensibilité et pratique : un même cours peut associer écriture, dessin, musique ou activités manuelles, l’art étant considéré comme un outil d’apprentissage à part entière.
Dans les premières années, l’enseignement privilégie l’imagination et le concret (contes, jeux, images), avec l’idée de retarder l’abstraction. Les évaluations sont souvent qualitatives, et un même enseignant peut suivre une classe plusieurs années, afin de respecter le rythme de l’enfant et d’éviter une mise en compétition précoce.
L’objectif affiché est de former des individus autonomes dans leur pensée. Mais cette approche repose sur des fondements liés à l’anthroposophie, ce qui suscite des critiques récurrentes : certains y voient une pédagogie globale et stimulante, d’autres une méthode appuyée sur des bases ésotériques ou non scientifiques.
La même année que la fondation de la première école Waldorf en 1919 voit aussi émerger les bases de la médecine anthroposophique, développée par Rudolf Steiner avec la médecin Ita Wegman. Cette approche entend compléter la médecine conventionnelle en intégrant une lecture spirituelle de l’être humain, à travers des traitements spécifiques et une attention portée aux interactions entre corps, psychisme et environnement.
Quelques années plus tard, en 1924, Steiner pose les fondements de la biodynamie à travers une série de conférences destinées à des agriculteurs. Cette méthode agricole repose sur une vision globale de la ferme comme organisme vivant, intégrant cycles naturels, préparations spécifiques et rythmes cosmiques. Aujourd’hui encore, la biodynamie constitue l’une des applications les plus visibles et les plus diffusées de l’héritage steinerien, notamment dans le secteur viticole.
Le Goetheanum lui-même résume cette ambition totale. Installé à 10 km au sud de Bâle, il constitue le centre mondial du mouvement anthroposophique. Le premier Goetheanum, commencé en 1913, a brûlé dans la nuit du 31 décembre 1922 au 1er janvier 1923. Le bâtiment actuel, conçu par Steiner, a été inauguré en 1928, composé d'une grande salle de 1000 places, et qui accueille des expositions et une bibliothèque.
Architecturalement, le Goetheanum actuel est particulièrement remarquable par son usage précoce et audacieux du béton armé, travaillé comme une matière plastique plutôt que comme un simple matériau structurel.
Contrairement à l’architecture classique, il ne repose ni sur la symétrie ni sur des angles droits : ses volumes sont fluides, presque sculptés, avec des formes courbes et dynamiques qui donnent l’impression d’un bâtiment en mouvement.
Mais cet héritage massif reste tout aussi polémique. En France, la Miviludes continue de surveiller l’anthroposophie dans plusieurs de ses déclinaisons. Dans son rapport d’activité 2022-2024, elle indique avoir reçu des signalements concernant les écoles Steiner-Waldorf et décrit l’anthroposophie comme un courant « pseudoscientifique, ésotérique et philosophique ».
Le rapport évoque des inquiétudes portant sur la sécurité, le défaut de transparence doctrinale, la place d’exercices symboliques ou rituels, ainsi qu’une confusion possible entre croyances et savoirs scientifiques. La DNRT a recensé 37 établissements Steiner-Waldorf en France en 2023.
Les controverses touchent également la biodynamie et la médecine anthroposophique. La Miviludes décrit la biodynamie comme un système agricole reposant en partie sur des concepts ésotériques, tandis qu’un courant de recherche favorable à la médecine anthroposophique soutient au contraire que celle-ci satisfait à plusieurs critères de scientificité.
Le point le plus sensible reste toutefois la question raciale. Un article académique publié en 2025 dans Aura: Journal for the Study of New Religions affirme qu’il existe des éléments substantiels montrant que Steiner, et nombre de ses disciples de premier plan, ont durablement promu des idées raciales proches de celles des suprémacistes blancs. En face, le Goetheanum a lui-même publié en 2021 un document de travail sur « Anthroposophie et racisme », qui rejette l’idée d’un racisme systémique ou d’une convergence doctrinale avec le nazisme, en insistant sur la place centrale de « l’individualité autonome ».
Le même texte rappelle qu’une commission néerlandaise dirigée par Ted van Baarda avait identifié des passages aujourd’hui jugés racistes, tout en concluant - selon l’interprétation qu’en donne le Goetheanum - qu’ils n’étaient ni dégradants ni systémiques.
L’anthroposophie de Rudolf Steiner est née dans le grand moment spiritualiste et occultiste de la fin du XIXᵉ siècle, mais elle s’en est aussi détachée pour former une doctrine propre. Steiner rejoint la mouvance théosophique au tournant du siècle, devient en 1902 le secrétaire général de la section allemande de la Société théosophique, puis fonde la Société anthroposophique en 1912 après la rupture avec Annie Besant et la direction théosophe.
Le point de fracture porte notamment sur la place du Christ, centrale chez Steiner, et sur le soutien théosophe au jeune Jiddu Krishnamurti comme « World Teacher », que Steiner refuse. Autrement dit, l’anthroposophie reprend à la théosophie l’idée d’un savoir spirituel structuré, mais elle cherche à le recentrer sur une tradition européenne et chrétienne, là où la théosophie assumait plus largement un syncrétisme tourné vers l’Inde, l’Orient et les « maîtres » ésotériques.
Plus largement, l’anthroposophie appartient au « renouveau occulte » de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, au même titre que le spiritualisme, l’occultisme hermétique ou la théosophie. Les historiens décrivent cette période comme une réaction à une modernité jugée trop matérialiste, où l’on cherche à réintroduire du sens, du symbole et du spirituel sans revenir simplement aux religions établies.
Ce qui distingue Steiner, c’est sa volonté de transformer un ésotérisme diffus en un système cohérent et structuré, couvrant à la fois la cosmologie, l’éducation, la médecine ou l’agriculture, autour d’un centre comme le Goetheanum. Son anthroposophie reprend ainsi des critiques communes de son époque contre le matérialisme, mais se singularise par l’ambition de devenir une vision du monde globale, organisée et concrètement applicable.
Crédits photo : Rudolf Steiner (Pausoak2018, CC BY-SA 4.0)
Par Hocine Bouhadjera
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