À Lille, CROÂfunding tient dans 17 m², mais son projet dépasse largement la taille du local. Fondée par Xavier Lancel, cette micro-librairie s’est spécialisée dans les ouvrages autoédités, option crowdfunding, achetés directement aux auteurs, sans diffuseur ni retour. Entre circuit court appliqué au livre, sélection resserrée et défense active des titres, l’adresse lilloise tente une autre manière de vendre, de conseiller et de faire lire.
Le 07/04/2026 à 15:06 par Nicolas Gary
2 Réactions | 103 Partages
Publié le :
07/04/2026 à 15:06
2
Commentaires
103
Partages
À Lille, au 90 rue Pierre-Mauroy, CROÂfunding tient dans un espace réduit à l’extrême — dix-sept mètres carrés — mais porte une proposition radicale : vendre exclusivement ou presque des ouvrages issus de l’autoédition, achetés directement auprès de leurs créateurs.
Ouverte le 26 novembre 2021, la librairie revendique environ 400 à 450 références aujourd'hui, toutes sélectionnées en achat ferme. « Chaque ouvrage est lu et connu », précise le dossier de presse, tandis que son fondateur, Xavier Lancel, tranche : « Si un livre se retrouve chez moi,, c’est parce qu’il a une véritable raison de s'y trouver : mon choix. »
Avant d’ouvrir sa boutique, Xavier Lancel traverse plusieurs univers professionnels. L’hôtellerie-restauration d’abord, puis le commerce alimentaire en circuit court, où il exerce pendant cinq ans. L’été 2018 marque une rupture. L’annonce d’un licenciement économique, après l’application de consignes qu’il juge contre-productives, agit comme un déclencheur. « On a perdu 40 % de chiffre d’affaires au lieu d’en gagner », relate-t-il. Et d’ajouter : « La personne qui a été virée, c’est nous. »
Ce désaveu professionnel s’inscrit dans un parcours déjà marqué par un contentieux prud’homal long de sept années et par un accident grave, dont il conserve des séquelles. À l’issue de ces expériences, une décision s’impose : « J’en ai marre, j’ai plus envie d’avoir un patron. » Dans ce moment de bascule, il mobilise à la fois une indemnisation et une conviction ancienne, nourrie par deux décennies d’engagement dans le fanzinat.
Depuis 1999, il participe à la revue Scarce, dédiée à la bande dessinée américaine, qu’il contribue à faire vivre dans les festivals et conférences. Ce terrain d’observation lui révèle, dès les années 2010, une mutation profonde des pratiques de publication.
« Avec les plateformes de financement participatif, il devient possible pour un artiste de s’éditer seul », explique-t-il. Mais il identifie immédiatement une limite : « Une fois l’œuvre produite, elle se retrouve exclue du circuit classique des librairies. »
De cette tension naît l’idée fondatrice. « Pourquoi personne ne monte une librairie qui irait chercher les ouvrages directement auprès des artistes ? » poursuit-il. Le principe s’impose comme un prolongement du circuit court alimentaire : « Faire du circuit court appliqué au livre. »
Une économie du choix assumé
CROÂfunding repose sur une organisation volontairement atypique. Chaque titre correspond à un fournisseur distinct, sans diffuseur ni distributeur. Loin de percevoir cette fragmentation comme une contrainte, Xavier Lancel en fait un levier. « Je crée un flux totalement maîtrisé, donc personne ne peut m’imposer quoi que ce soit. » Les offices sauvages sont en PLS rien qu'à l'idée...
Ce fonctionnement supprime les logiques de rotation rapide et de mise en avant imposée. Les ouvrages sont présentés de face, sans hiérarchie, afin de compenser leur absence de notoriété. « Chaque ouvrage est présent pour ses qualités, non parce qu’il s’agit d’une nouveauté ou qu’il a été médiatisé », rappelle le dossier. Dans ce cadre, le libraire assume un rôle central de médiation : « À charge à moi de diriger vers une œuvre susceptible de plaire. »

L’achat ferme structure également la relation commerciale. « Je paye le jour J, il n’y a pas de retour », indique Lancel. Il commande généralement entre cinq et vingt exemplaires, puis accompagne les ventes dans la durée. « Je n’abandonne pas le bouquin au bout de trois semaines », insiste-t-il. Cette temporalité permet à certains titres d’atteindre des volumes inhabituels pour des productions autopubliées.
Parmi les exemples cités, un roman-photo consacré aux chats des Vosges, Balek, dépasse les 350 exemplaires vendus pour son premier tome, 150 pour le second et une centaine pour le troisième. « C’est vraiment énorme pour un libraire », souligne-t-il. Autre indicateur : les « BD à poster » des éditions Rouquemoute, dont il devient l’un des principaux vendeurs en France.
Le choix de Lille ne relève pas d’un attachement initial, mais d’une analyse pragmatique. Le futur libraire écarte Lyon, qu’il juge contraignante pour un commerce indépendant : loyers élevés, flux piétons concentrés, concurrence des grandes enseignes. « J’aurais pas su où mettre la librairie », confie-t-il.
À l’inverse, Lille offre selon lui un environnement plus favorable. Sa position géographique, au croisement de Paris, Londres et Bruxelles, élargit le bassin de circulation. « Le rayonnement est grandement facilité », observe-t-il. La densité urbaine et la vitalité commerciale renforcent cette attractivité. « Si vous avez un commerce bien situé, quelqu’un finira par passer devant. »
Le dossier de presse souligne également l’intégration de la boutique dans un « losange des librairies », à proximité immédiate des principaux flux du centre-ville. Installé en novembre 2021, il bénéficie d’un accueil rapide du public et des professionnels locaux. « L’accueil a été des plus chaleureux », indique-t-il.

Au-delà de son modèle économique, CROÂfunding se définit par sa fonction de prescription. La faiblesse du nombre de références devient un outil : chaque titre reçoit une attention équivalente. « Je fais tous les efforts possibles pour le vendre », affirme Xavier Lancel.
La programmation prolonge cette logique. Dédicaces hebdomadaires, mise en avant d’artistes locaux, rencontres régulières : la boutique organise une relation directe entre créateurs et lecteurs. Le système de créneaux réservables pour les signatures illustre cette volonté de personnalisation.
Enfin, le projet s’étend au numérique. La vente à distance représente environ 20 % du chiffre d’affaires et vise une progression à 35 %. « Ce que je propose, on le trouve presque nulle part ailleurs », justifie le fondateur.
Dans cet espace réduit, chaque décision engage la viabilité du modèle. CROÂfunding ne repose ni sur le volume ni sur la rotation, mais sur la sélection, la médiation et la relation directe. Et le tout fonctionne avec une approche du commerce en quasi autonomie : « Finalement, c'est une librairie qui vit avec un seul employé, qui n'aura demandé que 50.000 € d'investissements – quand pour une boutique classique, on compte en centaines de milliers d'euros. »
Voilà qui résume une économie resserrée à son principe : faire tenir une librairie entière de choix dans un espace si grand. On retrouvera sa boutique en ligne ici et on compte Instagram par là. Et si vous passez par Lille, rendez-vous 90 rue Pierre Mauroy.

Eh ben non : CROÂfunding s’inscrit dans une position singulière. Plus que le seul crowdfunding, c’est la combinaison entre librairie physique, sélection indépendante et autoédition intégrale qui fonde cette singularité. Autour de ce modèle, un ensemble d’initiatives proches dessine toutefois un écosystème plus large, sans jamais reproduire cette articulation complète.
En France, des structures comme Librairie Quilombo ou Lady Long Solo, à Paris, proposent des catalogues engagés et alternatifs, nourris de micro-édition et de productions indépendantes, mais maintiennent une présence significative d’éditeurs traditionnels. Leurs sélections relèvent d’une orientation politique ou culturelle, davantage que d’une exclusivité éditoriale.
D’autres modèles reposent sur une logique hybride. La librairie L'Atalante associe activité de librairie et maison d’édition, dans un cadre structuré par les circuits professionnels classiques.
Crédits photo : Croâfunding
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
2 Commentaires
Alain
07/04/2026 à 18:26
Une très, très belle idée à qui l'on souhaite une pleine réussite !
Merci ActuaLitté pour cette découverte.
Dans une logique similaire et complémentaire, il y a les petites revues (Nouveaux Delits, Restes, pour n'en citer que deux) qui impriment et relient elles-mêmes leurs publications (revue comme recueil, roman) pour limiter les coûts et éviter le stock, et qui ne vendent que sur leur site. La suppression d'intermédiaire est un sujet délicat car il peut faire sauter les éditeurs ou les libraires selon les cas, mais c'est un passage obligé et bien pensé pour les petites structures, a minima.
Amelie
09/04/2026 à 13:20
Personnellement je suis fan de cette librairie. C est un passage obligé quand je suis sue Lille. A chaque fois, le librairie m emmène sur des terrains inconnus et m ouvre l esprit sur des lectures vers lesquelles je ne sera pas allée par hasard. A travers les livres,les esprits s ouvrent. N hésitez pas à passer le rencontrer.