Mara

Vincent Tassy

Dès ses premières pages, Mara installe un régime d’écriture singulier, à la fois incantatoire et corrosif, où le récit autobiographique s’entrelace à une entreprise de démolition mémorielle. La figure de Mara, marâtre fascinante, s’impose d’emblée comme un point de fixation obsessionnel.

« J’ai eu une marâtre. Elle s’appelait Mara. Elle m’a attiré tout de suite. » Cette attraction initiale ne relève pas d’une simple curiosité : elle ouvre un mouvement de chute, une descente dans « la mer et l’abîme » qui structure l’ensemble du texte.

Le récit adopte une focalisation interne radicale, où la mémoire se présente comme matière instable. Le narrateur revendique d’ailleurs cette ambiguïté, transformant l’acte d’écrire en geste violent. « Le texte est donc cette matière errante, une sorte de sépulture qui vit sa vie propre. » L’écriture devient ainsi un espace de projection et de destruction, où la vérité factuelle importe moins que l’intensité subjective.

La relation à Mara se construit sur une ambivalence constante. Elle apparaît d’abord comme une figure lumineuse, presque salvatrice. « Mara est la douceur incarnée. » Son rôle protecteur, notamment face aux humiliations subies par l’enfant, installe une dépendance affective profonde. « Elle me serre contre elle et ne trouve aucune excuse à la voisine. » Cette scène cristallise l’attachement : Mara devient refuge, reconnaissance, réparation.

Mais cette douceur se fissure progressivement, révélant une dynamique d’emprise plus trouble. Le texte travaille la contamination du regard : ce qui était perçu comme bienveillance glisse vers une forme d’appropriation.

Le narrateur formule explicitement cette bascule en s’inscrivant lui-même dans une logique de prédation symbolique. « Puisque je tue la morte, maintenant. Je lui prends tout ce qu’elle a. » L’écriture se fait vengeance, reprise de pouvoir, voire profanation.

La construction narrative repose ainsi sur un double mouvement : fascination et destruction. Mara se déploie comme un mythe personnel, nourri de blessures originelles — perte dans l’enfance, déficit d’amour parental — qui expliquent en partie son comportement. « C’est ça l’enfance de Mara : grandir dans l’ombre d’une morte. » Ce socle traumatique ne justifie rien, mais densifie la figure, empêchant toute lecture univoque.

Le texte se distingue par une langue travaillée, volontiers poétique, saturée d’images marines et organiques. Cette richesse stylistique constitue une force majeure : elle donne au récit une puissance d’évocation rare. Toutefois, cette intensité peut parfois produire un effet d’enfermement, la répétition des motifs (abîme, murènes, dévoration) tendant à écraser la progression narrative au profit d’une obsession verbale.

Mara s’impose ainsi comme un texte de tension, où l’écriture sert autant à comprendre qu’à détruire. Entre confession, autofiction et exorcisme, Vincent Tassy construit un objet littéraire exigeant, dont la force réside dans sa capacité à faire vaciller les certitudes du lecteur sans jamais offrir de résolution apaisée.

 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
02/04/2026 à 07:00

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Mara

Vincent Tassy

Paru le 05/03/2026

368 pages

Au Diable Vauvert

22,00 €