Un Suisse au Donbass - Sotchi-Marioupol-Yalta, 2023-2025

Jean-Christophe Emmenegger

Jean-Christophe Emmenegger revendique d’emblée une position instable : ni reporter embarqué, ni analyste distant, mais témoin volontairement situé. « La particularité de ces voyages : je n’y suis pas allé en tant que journaliste ou reporter de guerre, embarqué dans un tour organisé, mais en homme libre de ses mouvements, à l’invitation d’une connaissance. » Ce choix fonde tout le livre. Il conditionne une écriture de proximité, assumée comme partielle, qui s’écarte des codes classiques du reportage pour privilégier l’expérience et la subjectivité.

Le récit se déploie entre itinéraire personnel et tentative d’interprétation géopolitique. L’auteur ne masque pas son biais : « Sous sa forme de récit, ce texte est imprégné inévitablement du point de vue de son auteur, et il reflète également ceux des gens rencontrés “de l’autre côté”. »

Cette franchise donne au texte une cohérence, mais elle en limite aussi la portée. Le lecteur navigue dans un espace où le témoignage et le commentaire s’entrelacent sans toujours se distinguer clairement, ce qui entretient une tension constante entre observation et prise de position.

Le cœur du livre tient dans cette immersion auprès des habitants du Donbass, perçus avant tout comme des individus pris dans un conflit qui les dépasse. « Je n’ai rencontré aucun autre étranger occidental durant mes pérégrinations. » Cette solitude revendiquée renforce l’impression d’un accès privilégié, presque clandestin, à une réalité peu visible depuis l’Occident. Elle nourrit aussi un discours critique sur le traitement médiatique du conflit : « L’ensemble du monde médiatique occidental semblait n’avoir d’yeux que pour les chefs de file des manifestants. »

Le texte bascule régulièrement vers l’essai politique, en mobilisant des références et des analyses qui structurent la lecture du conflit. « J’avais passé des heures, des jours et des semaines, des mois et des années à suivre les étapes de ce conflit qui a véritablement commencé au début de l’année 2014. »

Cette accumulation de données et de lectures donne de l’épaisseur au propos, mais alourdit parfois la narration. Certains passages, très argumentatifs, ralentissent la dynamique du récit et rompent l’élan du voyage.

Reste une ligne directrice nette : comprendre par la présence, quitte à accepter ses propres angles morts. « Ce quelqu’un ne peut qu’être solidaire de la population qu’il rencontre et c’est ainsi que j’affirme ma solidarité avec les gens du Donbass que j’ai rencontrés. »

Cette solidarité constitue à la fois la force et la limite du livre. Elle donne chair aux témoignages, mais oriente fortement le regard. Un Suisse au Donbass s’impose ainsi comme un récit situé, à la fois document et prise de position, où l’expérience individuelle prime sur l’équilibre des perspectives.

 

 
 

Une michronique de
Victor De Sepausy

Publiée le
02/04/2026 à 09:30

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Un Suisse au Donbass

Jean-Christophe Emmenegger

Paru le 14/04/2026

423 pages

Editions du Canoë

21,00 €