Sur qui tombe la nuit

Marie Paule Istria

Marie Paule Istria ouvre son roman sur un refus de l’adoucissement verbal. La narratrice retrouve le corps de Simon, ancien mari resté centre de gravité familial, et impose aussitôt sa méthode : « Simon est mort, très mort. Et j’ai besoin de ces mots bruts et vrais pour prendre conscience de la réalité. » Ce parti pris donne au livre sa tenue. Rien n’y relève de la consolation fabriquée ; tout procède d’une lucidité qui laisse entrer, sans les hiérarchiser, la douleur, l’ironie et les souvenirs.

La construction fait la force du récit. Aux scènes des obsèques répondent les retours vers Toulouse, la rencontre avec Simon, puis l’enfance algérienne et ses secousses. Ces allers-retours n’ont rien d’un procédé : ils reconstituent une existence par blocs affectifs.

La naissance du couple passe par une scène de littérature partagée et de rire soudain : « Nous avons éclaté de rire, provoquant le regard agacé de nos voisins et l’œil courroucé du professeur, troublant le cours d’histoire des idées politiques qui venait de commencer. À cet instant, nous ne savions pas que ce moment précis infléchirait le cours de nos vies de façon radicale. » Plus loin, la narratrice résume l’élan amoureux : « C’est ça, une rencontre. C’est aussi simple et aussi évident que ça le début d’une histoire d’amour. »

Le roman saisit surtout la manière dont une disparition continue d’organiser les vivants. Simon demeure un homme de mots, de blagues, de contradictions, jusque dans son absence. Istria excelle à faire tenir ensemble le poids du cérémonial et l’acidité du regard : « La journée est loin d’être finie; elle sera éprouvante, je le sais, mais si courte également. Trop courte pour clore plusieurs chapitres, se souvenir de tout, effacer le médiocre, oublier le pire. » Les enfants, Bastien, Laura et Manon, échappent au simple statut de figures endeuillées ; chacun porte un rapport distinct au père, donc à la mémoire.

L’autre ligne majeure du livre tient à l’Algérie, non comme décor d’origine, mais comme matrice intime et politique. Le retour vers ce territoire avec les enfants élargit le roman à la transmission : « Aujourd’hui, je viens pour que mes enfants se raccordent à ce qui fait partie d’eux malgré eux et pour nous tricoter de jolis souvenirs pour les matins d’hiver. La visite d’Alger et de la Kasbah, la journée à Tipasa, celle passée à déambuler dans les ruines de Djemila sont un enchantement. »

Quelques passages paraissent plus explicatifs que réellement tendus. Mais cette légère insistance compte peu face à la justesse de l’ensemble, que résume admirablement cette phrase : « Je parcours les allées en pensant à ces morts qui prennent de plus en plus de place dans ma vie. Je cohabite avec eux. » Le livre vaut par cette cohabitation obstinée entre l’amour, l’histoire et les morts.

 

 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
02/04/2026 à 08:00

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Sur qui tombe la nuit

Marie Paule Istria

Paru le 12/03/2026

290 pages

Livres Agités

20,50 €