Invité à intervenir à la prestigieuse université de Yale sur ses travaux autour de la « néofascisation », le chercheur en sciences sociales Mathieu Rigouste s’est vu refuser l’entrée sur le territoire américain par le Department of Homeland Security, sans justification officielle. Une décision qui empêche sa venue et plusieurs interventions prévues, et qui constitue, selon lui, une illustration concrète des mécanismes qu’il analyse depuis plusieurs années.
Le 30/03/2026 à 17:29 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
30/03/2026 à 17:29
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À l’origine, une invitation émanant d’un laboratoire universitaire spécialisé dans les questions de race et de colonialité. L’objectif : échanger autour des recherches de Mathieu Rigouste, notamment celles développées dans son dernier ouvrage consacré aux logiques contemporaines de contrôle, La guerre globale contre les peuples, publié aux éditions La Fabrique en 2025.
Si la notion de « néofascisation » devait être au cœur de son intervention, elle s’inscrit dans un cadre plus large : celui d’une analyse des dispositifs sécuritaires et militaires à l’échelle globale, « de mécanique impériale ».
La procédure passe par une demande ESTA, préalable classique pour entrer aux États-Unis. Mais la réponse tombe : refus. « Il y a vraiment une phrase automatique qui dit que je ne suis pas autorisé à rentrer. Il n’y a rien d’autre. » Une opacité totale, qui laisse place aux hypothèses.
« J’imagine que c’est lié aux sujets sur lesquels je travaille. Ils doivent les considérer comme politiquement sensibles, ou gênants. On ne sait même pas s’il y a eu une intervention humaine. On peut imaginer que la décision ait été automatisée, par exemple via un traitement algorithmique. » Son éditeur relève : « Il venait défendre un livre qui n’est même pas traduit aux États-Unis. »
Dans le cadre du programme ESTA - système électronique qui permet à certains voyageurs d’entrer aux États-Unis sans visa, pour de courts séjours -, les autorités américaines ne sont pas tenues de détailler les motifs d’un refus comme elles le feraient pour un visa.
Du côté des éditions La Fabrique, la réaction oscille entre surprise relative et forme de résignation face au contexte : « À la fois, cela peut paraître surprenant qu’on empêche un chercheur indépendant d’entrer dans un pays à l’invitation d’une université. Mais quand on connaît la situation actuelle de l’université américaine, on n’est même plus vraiment surpris. »
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la politique d’entrée sur le territoire américain s’est nettement durcie. Plusieurs mesures ont renforcé les contrôles : un décret imposant un filtrage de sécurité très poussé dès janvier 2025, de nouvelles restrictions visant certains ressortissants étrangers à partir de juin 2025, étendues début 2026, ainsi qu’un examen accru des profils en ligne - notamment des réseaux sociaux - pour certaines demandes de visa.
Au-delà des motifs officiels liés à la sécurité, aux antécédents judiciaires ou aux règles migratoires, les autorités s’appuient aussi sur des données plus diffuses, comme les activités en ligne ou les réseaux relationnels, dans un cadre discrétionnaire. Un refus d’ESTA n’équivaut pas juridiquement à un refus de visa, mais il constitue souvent un signal défavorable, les autorités consulaires s’appuyant sur les mêmes critères de sécurité.
L’invitation à Yale n’était qu’une partie du programme. Plusieurs rencontres avec des collectifs et des prises de parole dans différents espaces étaient prévues. Seule alternative : des interventions à distance, qui ne remplacent pas les échanges sur place.
Mathieu Rigouste souligne que ce type de situation ne se limite pas aux États-Unis. En France, l’autrice italienne Elena Mistrello a par exemple été récemment refoulée à son arrivée à l’aéroport de Toulouse, alors qu’elle devait participer au festival BD Colomiers. Les autorités lui ont signifié qu’elle faisait l’objet d’un signalement du ministère de l’Intérieur et constituait une « menace grave pour l’ordre public », sans fournir d’explications détaillées. Son éditeur Presque Lune avait alors dénoncé une « dérive autoritaire », tandis que plusieurs organisations professionnelles avaient exprimé leur inquiétude face à une décision jugée opaque et arbitraire.
Autre cas récent : l’historien français Vincent Lemire s’est vu interdire l’entrée en Israël, quelques jours avant une série de conférences et de séminaires prévus à Jérusalem et Tel-Aviv. Son autorisation de voyage a été révoquée, là-encore sans justification précise, les autorités évoquant simplement un « changement de circonstances ». Spécialiste reconnu du conflit israélo-palestinien, il avait estimé que cette décision visait des positions jugées critiques et avait dénoncé une atteinte à la liberté académique.
En 2025, l’écrivain nigérian Wole Soyinka, prix Nobel de littérature, a vu son visa américain annulé sans motifs détaillés, officiellement en raison de « nouvelles informations » apparues après sa délivrance. L’auteur, connu pour ses prises de position critiques, a interprété cette décision comme liée à ses engagements publics.
Hors du champ strictement littéraire, d’autres cas récents s’inscrivent dans ce même climat. L’eurodéputée Rima Hassan affirme ainsi avoir été empêchée d’entrer au Canada, où elle devait participer à des conférences universitaires. Son autorisation de voyage, initialement accordée, a été révoquée à la veille de son départ, sans explication pleinement clarifiée. Elle dénonce une « tentative de censure ».
La Fabrique évoque également d’autres situations ayant entravé son activité ces dernières années, notamment l’arrestation en 2023 à Londres de son responsable des droits étrangers, qui l’avait empêchée de participer à la Foire internationale du livre et à ses nombreux rendez-vous professionnels. Plus récemment, la maison cite aussi le cas de l’historien Ilan Pappé, dont elle publie plusieurs ouvrages en traduction, et qui s’est vu empêcher d’entrer aux États-Unis.
Mathieu Rigouste rappelle, de son côté, qu'il a déjà été confronté à des formes d’empêchement dans le cadre académique. Il évoque notamment une intervention empêchée à l’École normale supérieure autour de la Palestine, ainsi qu’une interdiction passée à l’université d’Évry, « époque Manuel Valls ».
Selon lui, ces épisodes s’inscrivent dans un mouvement plus large de restriction de certaines formes de discours critiques. Au cœur de son analyse, une lecture de long terme des dispositifs de contrôle et de répression. « Toute l’histoire de la modernité capitaliste est structurée par des formes de guerre contre les classes populaires, contre les peuples », résume-t-il.
Pour le chercheur, les institutions comme la police, la prison ou les frontières ne relèvent pas d’exceptions, mais d’un fonctionnement structurel. Ce qui caractérise la période actuelle, selon lui, c’est l’élargissement de ces dispositifs à des populations jusque-là moins exposées. « La dynamique étend à des personnes qui n’étaient pas encore touchées la normalité de la colonialité. » Des formes de contrôle historiquement ciblées tendraient ainsi à se généraliser.
Mathieu Rigouste inscrit ces évolutions dans un contexte plus large. « La néofascisation s’inscrit dans une crise de suraccumulation du capital et dans une crise existentielle du capitalisme globalisé. Elle est une dynamique de régénération des puissances impérialistes. » Face à ces tensions, les États renforcent leurs dispositifs sécuritaires et militaires.
Il établit un parallèle historique avec les années 1930 : certaines formes de violence politique, d’abord expérimentées dans les empires coloniaux, ont ensuite été réintroduites en Europe. « Le massacre racial de masse avait été expérimenté dans les périphéries avant d’être importé à l’intérieur de l’Europe. » Il insiste également sur le rôle croissant des technologies dans ces transformations, notamment à travers l’automatisation des dispositifs de contrôle.
Le chercheur met en garde contre une lecture centrée sur des figures politiques individuelles. « Ce n’est pas Trump. C’est une dynamique globale. » Selon lui, ces évolutions traversent de nombreuses régions du monde et s’inscrivent dans une logique systémique.
Dans cette optique, il tient à relativiser sa propre situation. Il insiste sur le fait que ces dispositifs touchent déjà, de manière bien plus massive, d’autres populations, souvent moins visibles. « Cette mécanique détruit des vies par milliers, voire par millions au quotidien. » Pour le chercheur, son cas ne fait qu’éclairer, à une échelle plus médiatisée, des réalités déjà à l’œuvre ailleurs.
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En conclusion, il appelle à une réponse collective. « Il faut s’organiser collectivement, créer des solidarités internationalistes. » Pour lui, la question dépasse celle de la liberté académique : elle touche à des transformations profondes des rapports de pouvoir à l’échelle mondiale.
Crédits photo : Mathieu Rigouste (Domaine public)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 18/04/2025
313 pages
La Fabrique
17,00 €
7 Commentaires
Ouel Donne
31/03/2026 à 07:53
Très bien. Les pays doivent se protéger de ces néo-communistes qui ne cherchent qu déclencher des guerres civiles. Et ils accusent le monde de ce que eux veulent faire. Comme d'habitude avec l'extreme gauche: ça projette
Yves MICHEL éditeur
31/03/2026 à 09:50
Eh oui, c'est une tendance inquiétante...
Voici un autre exemple : l'ouvrage PSYCHOLOGIE DU TOTALITARISME, par Mattias DESMET, a été interdit dans sa version originale DE PSYCHOLOGIE VAN TOTALITARISME par l'université de Gand, en Belgique, où il est professeur de psychologie clinique au département de Psychologie et des Sciences de l'Éducation ! CV ci-dessous.
Heureusement, sa version française se vend bien :)
Mattias Desmet est reconnu comme le meilleur expert mondial de la théorie de la formation des foules [mass formation] appliquée à la crise COVID-19.
Mattias DESMET est psychothérapeute (psychanalytique) et professeur de psychologie clinique au département de Psychologie et des Sciences de l'Éducation de l'université de Gand, en Belgique.
Son travail a été largement abordé dans les médias, notamment dans l'émission The Joe Rogan Experience, dans Forbes, The New York Post, Salon.com et Fox News, parmi des centaines d'autres voies de diffusion. Ses interviews ont été visionnées par des millions de personnes dans le monde entier.
Parmi ses précédents ouvrages, citons : The Pursuit of Objectivity in Psychology et Lacan's Logic of Subjectivity: A Walk on the Graph of Desire.
Desmet est l'auteur de plus d'une centaine d'articles académiques évalués par des pairs. En 2018, il a reçu le prix « Evidence-Based Psychoanalytic Case Study » de l'Association for Psychoanalytic Psychotherapy. Et, en 2019, il a reçu le prix « Wim Trijsburg » de l'Association néerlandaise de psychothérapie.
Références Substack : https://substack.com/@mattiasdesmet
Références blog/site web : https://words.mattiasdesmet.org/
rony freemixx belleville
01/04/2026 à 12:20
Qu'est que tu viens nous souler avec Mattias Desmet on parle de Rigouste un VRAI CHERCHEUR pas un charlatan de kermesse, circule man !
Rose
31/03/2026 à 10:14
Voilà, même déveine que pour certaines librairies en Allemagne, je fais suite ; ces mouvements néofascistes qui étouffent les peuples et en premier celui des usa, tendent donc vers la censure, sinon l'interdiction de s'instruire et de se cultiver pour mieux réduire en esclavage (ça revient ?) les populations, quand on n'essaie de les détruire dans des guerres illégitimes.
À quel niveau de raison en sommes-nous par rapport à la réalité de ce qui se passe ?
Mustapha MESLEM
01/04/2026 à 09:05
Exellent. Le fascisme est en route dans le monde avec encore une fois l'aide des "sociaux traitres" .
jean marc alain
01/04/2026 à 12:15
Apparemment le petit Ouel Donne est resté hors de surveillance parentale. Nous devons agir contre ce petit falsificateur.
Innocet
01/04/2026 à 19:03
Les astrologues et autres mystiques ont toujours affirmes que le debut du 3eme millenaire correspond a un nouvel ere du Verseau (verite)succedant celle du poisson commencee avec Jesus Christ.Nous sommes en un point de passage..avant d'etre totale..elle doit combattu,farcie.L'ordre mondial unitaire s'agite ne voulant pas perdre ses milliards extorques au 1/3 monde tout azimuth.Nous ne connaitrons peut etre pas la pleine lumiere mais deja la resistence de l'Iran,de Kim jong Un,le printemps arabe sont des signes inquietants.Feu Pr Luc Montagnier dans ses derniers jours avait lache que la verite scientifique devenait minable:Cela avait commence par les jeunes universtaires d'orient pour gagner tous les chairs.Tu donnes des fonds de recherches avec l'hypothese a demontrer et le tours est joue.Politique-economie-science---tout est controle par la guerre-les intrigues-l'argent.Mais il faut tenir ferme tout va bien se conlure pour l'interet de l'humanite.