Dans le nord de l’Europe, en Norvège, entre une bibliothèque municipale, un vieux livre de sagas et un avant-centre devenu icône globale, se rejoue une scène presque anachronique : celle d’un patrimoine qu’on ne thésaurise pas, mais qu’on remet en circulation pour que des lecteurs s’en emparent.
Le 28/03/2026 à 09:04 par Clément Solym
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Publié le :
28/03/2026 à 09:04
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Le football fabrique d’ordinaire des héros jetables, saisis dans l’instant, mesurés au but près. Le livre, lui, travaille contre cette tyrannie du présent. C’est ce croisement inattendu qu’illustre Erling Braut Haaland : la star de Manchester City a acheté avec son père, Alf-Inge Haaland, un exemplaire rarissime des Sagas royales de Snorri Sturluson, imprimé en 1594, avant d’en faire don à sa commune d’origine, Time, en Norvège.
L’information a été communiquée officiellement par la municipalité et le geste ne relève pas du caprice bibliophile.
La ville précise qu’il s’agit du seul exemplaire survivant de cette édition de 1594 de Heimskringla, traduction de Mattis Størssøn, achetée à partir de la collection du propriétaire et collectionneur Johan Odfjell. Selon Reuters, l’ouvrage a été acquis aux enchères pour 1,3 million de couronnes norvégiennes, ce qui constitue, d’après la radiotélévision publique NRK, un record national pour la vente d’un livre.
Le point décisif, pourtant, n’est pas le prix. Il tient à la destination. Haaland n’a pas acheté ce volume pour le soustraire au public, mais pour l’installer à la bibliothèque de Bryne, afin qu’il demeure visible et consultable dans la région de Jæren, d’où il est issu. La municipalité écrit sans détour que le livre doit être « exposé et rendu accessible au public » dans la bibliothèque locale. À rebours du collectionnisme de coffre-fort, le joueur fait ici du patrimoine un bien commun.
La source originale éclaire mieux que les reprises sportives l’intention profonde de l’opération. Dans un commentaire transmis par la commune, Haaland déclare : « Je veux que le livre reste toujours ouvert, afin que l’on puisse lire l’histoire de ceux qui venaient de là d’où je viens, de Bryne et de Jæren. »
Il ajoute : « Il est plus facile d’aller vers la lecture quand on se reconnaît dans les personnes et les lieux racontés. » Cette phrase déplace tout : le livre ancien cesse d’être un trophée culturel pour devenir un instrument d’identification, presque un passeur de territoire.
L’affaire gagne encore en intérêt lorsqu’on observe sa mise en scène publique. La fondation caritative EH9 Foundation, en lien avec la commune et la bibliothèque, contribuera à l’exposition sécurisée de l’ouvrage.
Surtout, un concours de lecture sera organisé durant l’année scolaire 2026-2027 pour les élèves du secondaire de Time : les classes gagnantes seront invitées à assister à un match de la sélection norvégienne à Ullevaal avec Haaland. Le cadeau patrimonial s’accompagne donc d’un dispositif d’incitation à lire, pensé pour la jeunesse.
Ce n’est pas un détail dans une époque où le livre cherche partout des relais de désir. Reuters rapporte une autre déclaration du joueur, citant NRK : « Je vis mon rêve, mais il n’est malheureusement réservé qu’à très peu de personnes. J’ai vu comment les livres permettaient à beaucoup d’autres de rêver et de réaliser leurs rêves. »
La formule, venue d’un champion mondialement connu, a quelque chose d’efficace et d’un peu désarmant : elle rappelle qu’un livre ne vaut pas seulement par son ancienneté, mais par la possibilité qu’il ouvre chez celui qui le lit.
Ce que raconte enfin cette histoire dépasse le folklore viking qui a nourri une partie des reprises médiatiques. Elle dit qu’une bibliothèque municipale peut encore devenir le lieu d’un geste symbolique majeur ; qu’un livre du XVIe siècle peut être mobilisé non pour sacraliser le passé, mais pour réarmer le présent.
Et qu’une célébrité sportive, au lieu d’ajouter un objet rare à son capital privé, peut choisir de rendre un texte à un territoire. En remontant à sa source, l’information perd son vernis insolite et gagne en portée : moins une curiosité people qu’une opération de lecture publique, adossée à une mémoire locale et à une idée simple du bien commun.
Crédits photo : Time
Par Clément Solym
Contact : cs@actualitte.com
3 Commentaires
Arthur Magnus
28/03/2026 à 12:09
Une initiative à saluer.
Et même si "Le point décisif (...) n’est pas le prix", il intéressera peut-être les moins familiers avec la valeur des devises de savoir que 1,3 million de couronnes norvégiennes équivaut peu ou prou à 116 000 euros (soit ce que gagne Erling Haaland en moins de deux jours).
Claude Vacherin-Garnier
29/03/2026 à 19:27
J'ai bien quelques vieux livres de poche (Bernanos, Maurois, Bazin, Mauriac) dans mon grenier, j'hésite à les envoyer à la Mairie du 7ᵉ arrondissement, tout ce que me permet un R. S. A. socle hélas...
Félix
30/03/2026 à 13:44
C'est le geste qui compte.
Quand on pense à la Norvège, c'est surtout l'image des fjords qui vient à l'esprit, dans le cadre géographique scandinave.
Mais, parfois, d'autres grands athlètes norvégiens très populaires se révèlent, comme notamment Caspar Rudd dans le monde du tennis ou Magnus Carlsen, grand maître des échecs.
Mais, l'Histoire des Vikings aussi est intéressante à plusieus niveaux.
Car, ce sont eux qui furent les premiers à atteindre la côte nord-américaine à bord de leurs fameux longs navires, les fameux drakkars.
Finalement, c'est assez extraordinaire qu'un footballeur du calibre de Haaland - ou de Salah, par exemple - soit aussi un mécène à sa manière,