Cela fait 70 ans qu’Henri Calet (1904-1956) a quitté le monde des vivants. Mais un certain nombre de lecteurs, dont les Ensablés, travaille régulièrement à sa résurrection. Pas étonnant, puisque ce chroniqueur des vies fragiles, à commencer par la sienne, est un auteur des plus attachants. La poisse toujours en bandoulière, son humour caustique semble vouloir excuser une mélancolie persistante. Le Bouquet (1945) revient sur l’expérience de la débâcle de 1940, de la captivité à l’évasion de son auteur. Fidèle à son style, Calet déroule avec une simplicité désarmante le récit doux-amer de ce moment de bascule pour l’écrivain comme pour le pays. Par Nicolas Acker.
Le 29/03/2026 à 09:00 par Les ensablés
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Publié le :
29/03/2026 à 09:00
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Les Ensablés ont maintes fois évoqué sa biographie mouvementée. Henri Calet est le pseudonyme qu’a choisi Raymond Barthelmess lorsque sa vie a eu besoin d’un certain ajustement. Si l’on en croit la légende, il aurait pioché ce nom dans les célèbres Nouvelles en trois lignes du journaliste et critique d’art Felix Fénéon. Vérification faite à la page 75 de l’édition de poche Libretto : « Un enfant de 3 ans, Henri Calet, de Malakoff, est tombé dans un bassin d’eau bouillante, et n’a pas survécu à ses brûlures ».
« Henri Calet » est d’abord une fausse identité conçue pour échapper à la prison. En 1930, alors qu’il est un aide-comptable sérieux qui perd trop souvent aux champs de courses, il dérobe pas moins de 250000 francs dans la caisse de son employeur (un ouvrier gagne à cette époque moins de 1000 francs par mois).
Il s’exile en Amérique du Sud. Là-bas, malchance et excès redoublent. Raymond Barthelmess, sous le coup d’un avis de recherche international, devient alors Henri Calet, « commerçant nicaraguayen d’origine flamande ». Suivent ensuite investissements hasardeux, rencontres interlopes, cocaïne et jeux d’argent jusqu’à épuisement. Moins d’une année aura suffi pour que le fiasco, certes romanesque, soit total, et l’oblige à quitte l’Amérique du Sud.
Après une errance passée à courir l’Europe et les jupons, il revient définitivement à Paris et régularise sa situation. Il s’est mis à écrire. Jean Paulhan publie à la NRF son premier roman autobiographique La Belle Lurette en 1935. Jusqu’à la guerre, Calet est romancier, journaliste et critique. Phrases courtes, simplicité de langage populaire, tendre ironie et inquiétude sourde. Que ce soit dans ses romans ou ses chroniques, il cultive avec tact ce qu’il appelle lui-même « un genre hybride » entre autofiction et observation factuelle. Le Bouquet ne déroge pas à la règle.
« On croyait avoir touché le fond, on se trompait. Les casseroles ont du fond, la vie n’en a pas. »
À l’instar de son ami Raymond Guérin avec Les Poulpes, Henri Calet donne sa version de la défaite française à travers son héros, Adrien Gaydamour, soldat de 2e classe, mitrailleur sans mitrailleuse. Le Bouquet retrace les sept premiers mois de la guerre de l’auteur. Incorporation en 39, puis débâcle, retraite, captivité, transfert dans un camp-usine, puis enfin l’évasion fin 40 et son passage en zone libre en janvier 41. Tout le périple semble authentique, détaillé comme un journal de guerre, malgré la petite manie falsificatrice de l’auteur quand il change par exemple une seule lettre des noms des localités. Auxerre devient Buxerre, Vezelay devient Mezelay, etc.
Le 15 juin 1940 fait partie des jours qui durent plus longtemps que les autres dans sa mémoire. De ce jour, il se souvient qu’il était fâché avec Greiss l’alsacien, son voisin de lit ; des 300 avions passés la veille dans le ciel, « débris » de l’aviation française, se repliant vers le sud ; et d’avoir appris par la radio la prise de Paris.
Dans ce chaos, il note que son caporal s’est fait la malle. D’autres officiers tentent vainement de réguler la circulation. Il reconnaît, renversé dans un fossé, son autobus parisien, l’AL Porte Brancion-Opéra, qui l’amenait tous les jours à son travail. L’occasion pour le narrateur de se réfugier dans les souvenirs de son XIVe arrondissement bien-aimé et de se demander si sa mère — unique véritable lien avec le reste du monde — est en sécurité.
Calet aime saborder la chronologie, s’arrêter pour emprunter des chemins de traverse. C’est la force et la singularité du récit, qui évite ainsi toute lourdeur solennelle. Dans ces moments-là, la lucidité et la nostalgie se disputent. Marque de fabrique de l’auteur, le complexe d’infériorité et de culpabilité poussent à la confession : il n’aime pas sa femme autant qu’il le souhaiterait, du moins autant qu’elle l’aime ; il est lâche et sans panache ; il regrette son défaitisme d’avant-guerre, son pacifisme un peu niais. « Un mou, voilà ce que j’étais », tranche-t-il. Il retrouve le sens du mot « patrie » par solidarité, car la France fait dorénavant partie comme lui des perdants !
Gaydamour s’est fait sa petite bande de copains qui ne tarde pas à se disperser. L’expérience du premier camp d’emprisonnement improvisé dans un champ est la plus rude. La faim, les poux, la dysenterie rôdent. Un bataillon de Sénégalais a été mystérieusement réduit de moitié en une nuit. Un éclair de lucidité sur la réalité nouvelle fait craquer Calet. Pourtant, la chance, pour une fois, l’a épargné : il est envoyé comme interprète dans un camp de prisonniers plutôt peinard à Saint-Denis.
L’AKP-736 est une ancienne usine de tanks reconvertie en garage de réparations automobiles où Calet va passer le plus clair de son temps de captivité. Les prisonniers y font un simulacre de travail. Ils passent en effet leur temps à fabriquer des petits objets-souvenirs pour leurs geôliers allemands et à fomenter des combines pour améliorer leurs rations quotidiennes. Ils sont pathétiques, drôles, ingrats, débrouillards, pudiques ou vulgaires. Ces pages-là sont les plus savoureuses. L’écrivain donne chair à ces humains souvent négligés par les manuels d’Histoire. Il oublie un instant ses misères personnelles : « J’aime bien me perdre dans la vie des autres, je connais trop la mienne ».
Épisode pour le moins inattendu pour un récit de captivité, où l’austérité et la brutalité sont la norme. Les Allemands ne sont pas les bêtes sanguinaires attendues. Certains sont même plutôt arrangeants. D’ailleurs, le directeur Stiffelbein, restaurateur dans le civil à Berlin, considère son usine et son personnel comme un établissement où la clientèle doit être satisfaite.
Il fait décorer les chambrées, distribue les permissions. Il va jusqu’à organiser des matches de foot le dimanche. Malgré ces conditions de vie très favorables, les évasions se multiplient. Peu avant Noël, Calet/Gaydamour retrouve un Paris froid et silencieux puis passe la ligne de démarcation. Démobilisé, il s’installe à Lyon et peut reprendre ses promenades et vraisemblablement ses hésitations conjugales puisque de sa femme Zoé, il n’en est pas question.
Sous la plume de Calet, le langage parlé est un invité de marque. Il a un faible pour les expressions populaires qui se transforment souvent en titres d’une familiarité accrocheuse : La belle lurette, Les grandes largeurs, Le tout sur le tout, Les deux bouts… Bien sûr, le Bouquet renvoie ici à l’expression ironique « c’est le bouquet » pour désigner la situation déjà critique qui ne fait qu’empirer face à la « Ouermatche » (la « Wehrmacht » en Calet dans le texte) : « Au loin, d’admirables petits soldats étaient fauchés dans la fleur de l’âge. Bonne récolte, joli bouquet printanier ».
Il exploite tous les sens possibles, symboliques ou concrets du mot-titre. C’est le bouquet lourd d’un vin de Silésie ou de Poméranie pour les copains de régiment déportés en Allemagne. C’est le parfum du linge de sa femme quand elle se déshabille, « la senteur d’un monde » dont le bouquet manque terriblement à Gaydamour. Et c’est surtout ce moment dramatique — la captivité — vu comme la goutte de malheur de trop dans la vie de Calet. La débâcle du pays est aussi la sienne. « Toute la matinée, je l’ai passé à pleurer. Il y avait tant de causes… La guerre, la retraite, aussi tout ce qu’il y avait eu avant, il y a belle lurette, une infortune de derrière les fagots, qui avaient des années de cave. Et la captivité qui commençait : le bouquet. »
Le Bouquet est donc cette bascule qui fait entrer le pays comme Henri Calet dans une nouvelle ère. D’où le besoin de purge cathartique (il veut « expier la défaite ») de sa mémoire et de son cœur pour aller de l’avant. Devenu directeur d’usine de céramiques en zone libre, l’écrivain se décide à restituer sur le papier « les images encavées » de la débâcle.
Le Bouquet est publié une première fois en 1943 dans un quotidien des États-Unis par l’intermédiaire par son ami journaliste Pascal Pia, futur rédacteur en chef du journal Combat et auquel le roman est dédié. Il sortira en France chez Gallimard en 1945, sans retouches ni actualisation à l’aune de la fin de la guerre. Un pressentiment de l’amnésie volontaire ou a minima le mutisme collectif à venir ? Calet prophétise : « Chagrin dedans, bouche cousue et mouchoir par-dessus ».
Le traumatisme humiliant de la défaite française a-t-il donné envie à cet ex-anarchiste de reconsidérer sa patrie ? Un patriotisme « sans tambour », sans doute. C’est ce que l’on peut lire en creux dans le Bouquet comme par la suite dans ses chroniques d’après-guerre dans Combat (dont les meilleures sont réunies dans Contre l’oubli, Cahiers Rouges, Grasset).
Mais Calet n’est l’homme d’aucune illusion. Le pessimisme reste sa contrée chérie. L’ironie est son ultime viatique. Ses deux (grands) romans suivants l’attestent : Le tout sur le tout (1948) et Monsieur Paul (1950). C’est peut-être pour cette raison qu’il reste honni par la presse communiste (Paul Nizan le jugeait déjà avant-guerre comme « un homme profondément réactionnaire comme tous les hommes sans espoir »). Henri Calet meurt à 52 ans, un jour de Fête Nationale, le 14 juillet 1956.
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 09/01/2001
294 pages
Editions Gallimard
9,00 €
1 Commentaire
MG
30/03/2026 à 09:39
Tellement bien Calet ! A lire et relire !