Imperium, ou la Russie saisie par ses bords

Ryszard Kapuscinski

Flammarion a republié Imperium, dans une traduction de Véronique Patte, avec une préface d’Emmanuel Carrère. On peut l’ouvrir pour comprendre un peu mieux la Russie, bien sûr, mais on se tromperait en n’y cherchant que cela. Kapuscinski ne livre ni mode d’emploi, ni petit catéchisme géopolitique pour lecteurs pressés. Il fait autre chose : il attrape la sensation d’empire.

Non pas l’empire comme concept de colloque, mais comme climat, comme manière d’écraser les distances, d’user les corps, de tordre les mémoires, d’apprendre aux hommes à vivre dans des cartes trop grandes pour eux.

Kapuscinski, lui, écrit depuis les lisières, les gares, les couloirs, les régions mangées par la neige et l’oubli, les villes que le pouvoir administre de loin mais ne comprend jamais tout à fait. Chez lui, l’Union soviétique est une présence qui s’insinue dans les langues, dans les peurs, dans les réflexes. Ce qu’un empire dépose au fond des êtres, longtemps après sa fissure.

Né à Pinsk, dans l'actuelle Biélorussie, en 1932, mort à Varsovie en 2007, Kapuscinski devient, à partir des années 1950, correspondant en Asie et au Moyen-Orient, puis en Amérique latine et en Afrique. Il est bien l’un des grands auteurs polonais du XXe siècle, car ses récits sont très personnels, même quand il raconte le Négus, le Shah ou l’Ébène. 

Il regarde comme un journaliste, mais se souvient comme un romancier - certains y verront sa limite, les esthètes sa force. Il note comme un ethnographe, mais laisse monter dans la phrase quelque chose de plus trouble : une inquiétude, un battement, une manière de faire sentir qu’un territoire n’est jamais seulement un territoire. La Russie devient une masse de temps, une géographie devenue destin. D'où la convocation d'un Emmanuel Carrère, avec son goût des zones de friction, cet espace où la littérature s’approche du réel sans faire semblant de le domestiquer.

Imperium ne cherche pas à faire entrer la Russie dans une explication. Il ne corrige rien, n’éclaire pas davantage - il dérange plutôt les évidences. Là où beaucoup empilent des hypothèses pour rendre le présent intelligible, le Polonais, en tragique, s’attarde sur ce qui résiste à l’interprétation : les réflexes, les silences, les gestes hérités. Un empire, chez lui, ne tombe pas : il se dépose. Ce qui reste n’est pas spectaculaire, mais plus tenace. Il faut du style pour percer. Pour tenir au plus près la confusion des vies, des systèmes et des ruines.

Relire Imperium aujourd’hui, c'est profiter d'une gravité sans lourdeur, une intelligence sans morgue. Voilà pourquoi ce livre tient encore. Il ne décrit pas seulement un monde qui s’effondre. Il écoute son bruit.

 
 
 

Une michronique de
Hocine Bouhadjera

Publiée le
24/03/2026 à 18:33

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Imperium

Ryszard Kapuscinski trad. Véronique Patte

Paru le 04/02/2026

400 pages

Flammarion

24,00 €