Nous pensions combattre des mensonges venus d’ailleurs, empaquetés par les réseaux, servis par des machines et relayés par des foules plus crédules que nous. L’étude de l’Arcom raconte une vérité moins confortable. Le faux n’attaque pas de l’extérieur : il trouve déjà, en chacun, une brèche ouverte. À ce point précis, Philip K. Dick cesse d’être un romancier de science-fiction pour redevenir un anatomiste du réel qui vacille.
Le 24/03/2026 à 17:23 par Nicolas Gary
2 Réactions | 353 Partages
Publié le :
24/03/2026 à 17:23
2
Commentaires
353
Partages
L’étude dévoilée par l’Arcom ce 24 mars n’apporte pas seulement un chiffre de plus au grand inventaire contemporain des paniques numériques. Elle dit autre chose, de plus dérangeant : la fausse information ne prospère pas sur quelques marges crédules, chez des publics aisément désignables, mais sur un terrain commun.
L’autorité de régulation a interrogé 2000 personnes en ligne, du 14 au 26 novembre 2025. Sept affirmations fausses et trois vraies leur ont été soumises. Résultat : 22 % des répondants ont tenu pour certaines au moins quatre des sept contrevérités proposées, tandis que 23 % seulement ont correctement identifié l’ensemble des fausses informations. Pire encore, plus des trois quarts des sondés en ont cru au moins une. Le constat n’humilie pas une minorité : il compromet tout le monde.
L’étude ajoute une nuance décisive. Les profils les plus perméables s’informent davantage via les « médias algorithmiques » — réseaux sociaux, plateformes, outils d’intelligence artificielle — tandis que les moins perméables consultent plus souvent les médias traditionnels et disposent plus fréquemment d’un niveau d’études supérieur.
Mais le cœur du diagnostic se situe ailleurs : 60 % des personnes interrogées pensent savoir reconnaître une fausse information, alors que seuls 23 % estiment les autres capables d’en faire autant. L’époque se raconte volontiers qu’elle vit sous la menace du faux ; elle continue surtout de se croire personnellement moins exposée que son voisin.
C’est ici que Philip K. Dick entre en scène. Non comme prophète commode des plateformes, ni comme saint patron recyclé de toutes les angoisses technologiques, mais comme romancier d’une faiblesse plus ancienne. L’écrivain américain, né en 1928 et mort en 1982, a bâti une œuvre où des personnages se débattent dans des environnements illusoires, incapables de stabiliser ce qu’ils voient, ce qu’ils croient et ce qu’ils sont. Chez lui, la réalité n’est jamais un sol ; elle tremble, se dédouble, se négocie.
Relire Dick à l’aune de l’Arcom, c’est comprendre que la désinformation n’est pas une anomalie historique surgie avec les interfaces tactiles. Elle révèle une fragilité constitutive du rapport au réel. Dans Le Maître du Haut Château, publié en 1962 (trad. Michelle Charrier) et couronné par le prix Hugo, les personnages doivent s’orienter dans un monde alternatif où la trame même de l’histoire a bifurqué. Le roman ne met pas simplement en scène le mensonge : il installe ses figures dans un univers où l’évidence a cessé d’être une garantie.
À LIRE - Trump bannit l’IA Claude : un scénario que John le Carré aurait reconnu
Dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, paru en 1968 (trad. Sébastien Guillot), la question de l’humanité se brouille au point de contaminer les critères mêmes du jugement ; l’ouvrage interroge à la fois l’empathie, l’artifice et la viabilité de la réalité. Ubik (trad. Hélène Collon), enfin, pousse la logique jusqu’à l’effritement général des repères, au bord d’un monde qui se défait sous les yeux de ceux qui le traversent.
Les Clans de la Lune alphane (trad. François Truchaud) radicalise encore ce vertige. Publié en 1964, le roman imagine une colonie lunaire peuplée d’anciens patients psychiatriques, organisés en sociétés distinctes selon leurs pathologies. Chaque groupe impose sa propre logique, ses normes, sa cohérence interne. Ce qui, ailleurs, relèverait du délire devient ici principe d’organisation collective.
Dick ne se contente plus de troubler la perception individuelle : il montre des réalités concurrentes coexistant sans hiérarchie stable. Le lecteur ne peut plus s’appuyer sur un critère extérieur pour départager le vrai du faux, le rationnel de l’irrationnel. Cette construction extrême éclaire d’un jour cru la mécanique contemporaine de la désinformation : non pas une simple altération du réel, mais la juxtaposition de systèmes de croyances autonomes, chacun suffisamment cohérent pour se donner l’apparence du vrai.
La leçon, pour notre présent saturé de flux, se révèle moins futuriste qu’anthropologique. Nous ne croyons pas d’abord parce qu’une plateforme nous manipule avec génie ; nous croyons parce qu’un récit plausible, répété, bien ajusté à nos attentes, occupe la place du réel avant même que la vérification n’ait commencé.
L’Arcom note d’ailleurs que 97 % des Français disent être exposés aux fausses informations et 80 % jugent indispensable de lutter contre elles. Cette conscience existe. Elle ne suffit pas. Savoir que l’on vit au milieu des pièges n’immunise pas contre eux. C’est même l’un des paradoxes les plus dickiens de l’affaire : la lucidité proclamée cohabite avec l’erreur effective.
Le plus troublant, au fond, tient à ce déplacement. La vieille opposition entre vérité et mensonge ne suffit plus à décrire ce qui se joue. La fausse information gagne moins parce qu’elle trompe grossièrement que parce qu’elle imite avec adresse les formes du vraisemblable. Dick l’avait compris avant beaucoup d’autres : le danger ne réside pas seulement dans le faux, mais dans l’instabilité de nos instruments de perception.
À LIRE - Philip K. Dick : avec Ubik, inspray, expirez
Si le président de l’Arcom, Martin Ajdari, juge aujourd’hui nécessaire une régulation « plus directive [et] verticale » des plateformes, c’est parce que la corégulation lui paraît désormais insuffisante. Il a raison sur un point essentiel : la technique doit être gouvernée. Mais la leçon littéraire demeure plus sévère. Aucune régulation, si nécessaire soit-elle, n’abolira cette faille première : l’être humain n’habite pas spontanément le vrai. Il y travaille, mal, tard, et sous influence.
C’est pourquoi l’étude de l’Arcom rappelle que lire demeure un apprentissage du discernement. Non parce que la littérature délivrerait des certificats de vérité, mais parce qu’elle entraîne à reconnaître les cadres, les voix, les manipulations, les points de vue. Dick ne nous apprend pas à débusquer mécaniquement l’infox ; il nous oblige à une discipline plus exigeante : douter de la solidité du décor. En 2026, ce n’est déjà pas si peu.
Crédits photo : Glenn Fleishman, CC BY 2.0
DOSSIER - Auteurs sans éditeurs, éditeurs sans auteurs ? Un podcast en 4 épisodes
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 16/02/2022
256 pages
J'ai lu
18,00 €
Paru le 30/03/2022
379 pages
J'ai lu
8,50 €
Paru le 16/02/2022
282 pages
J'ai lu
8,00 €
Paru le 16/02/2022
283 pages
J'ai lu
8,00 €
2 Commentaires
Laetitia Pacareau
25/03/2026 à 01:11
Bravo
nico
25/03/2026 à 13:47
bravo! a partager massivement