Malgré les efforts déployés, la production de livres imprimés en braille reste bien insuffisante pour garantir aux personnes empêchées de lire un accès aux nouveautés éditoriales. Le Centre de transcription et d'édition en braille, association spécialisée basée à Toulouse, tentera, au mois d'avril, d'assurer un service d'adaptation à la demande. L'État, qui soutient financièrement la structure, doit par ailleurs mettre en œuvre un plan de production de documents adaptés.
Le 26/03/2026 à 16:15 par Antoine Oury
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Publié le :
26/03/2026 à 16:15
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200 nouveautés par jour, contre 200 nouveautés par an. Tel est le constat dressé par le Centre de transcription et d'édition en braille (CTEB) avec, d'un côté, les lectures proposées aux personnes voyantes et, de l'autre, celles réservées aux personnes non voyantes.
L'association installée à Toulouse, qui réunit 11 salariés, dont des transcripteurs, a pour principale mission l'adaptation des ouvrages en braille, au format imprimé. Une opération coûteuse — 700 € en moyenne par titre —, mais indispensable pour garantir le droit de lire des personnes aveugles et malvoyantes en France. Réalisées sur des embosseuses particulièrement coûteuses, ces adaptations nécessitent parfois jusqu'à trois semaines de travail.
« Comme la production d’un livre imprimé en braille coûte très cher, nous sommes contraints de choisir les titres que nous adaptons, par manque de ressources pour tous les traiter », nous explique Denis Guérin, chargé de communication et responsable de la transcription des journaux en braille pour le CTEB.
Depuis 1989, l'association transcrit et édite en braille toute une variété de documents, dont des livres, puisqu'elle est une structure agréée qui bénéficie de l'exception au droit d’auteur en faveur des personnes en situation de handicap pour produire ou communiquer des œuvres adaptées.
Au sein de la structure, un comité de lecture, composé de voyants et de non-voyants, se charge donc de la dure tâche de sélection drastique, tout en s'efforçant de satisfaire un maximum de lecteurs et lectrices. « Nos transcripteurs assurent également une veille informative pour ne pas passer à côté de certains titres utiles à l’éclectisme de notre catalogue (poésie, littérature érotique, pratique, humour, etc.) », ajoute le chargé de communication du CTEB. Au moment de la rentrée littéraire, l'association met les bouchées doubles, afin de proposer les adaptations des titres primés le plus rapidement possible.
Aujourd'hui, le catalogue du centre cumule 2700 références, du roman à l’essai, en passant par la littérature érotique ou les ouvrages pour les adolescents, avec des genres comme la fantasy et la new romance.
Certes, les nouvelles technologies et le numérique ont facilité certains usages, tout comme une directive européenne qui s'applique en France depuis l'année dernière et met en œuvre, sous certaines conditions, l'accessibilité des ouvrages au format numérique.
Néanmoins, le livre imprimé reste indispensable, pour les personnes aveugles et malvoyantes, afin de garantir la liberté de choix, mais aussi parce que « le livre papier est le seul garant de l’apprentissage de l’orthographe et de la littératie, donc d’une réelle autonomie face au danger de l’illettrisme, également en hausse chez les voyants selon les études du gouvernement », rappelle Denis Guérin.
« De plus, la lecture audio versus visuelle/tactile ne font pas intervenir les mêmes ressources cognitives et de concentration. Enfin, les qualités d’enregistrement sont très hétérogènes et les voix ou bruitages imposés peuvent ne pas plaire », ajoute-t-il.
S'il s'acquitte déjà de sa mission d'adaptation, le CTEB mène par ailleurs des actions pour rendre plus visibles les problématiques d'accessibilité persistantes rencontrées par les personnes aveugles et malvoyantes. Depuis 2023, la structure propose ainsi des ouvrages imprimés en braille, pourtant en plusieurs volumes, au même prix que la version en caractères d'imprimerie de n'importe quelle librairie.
Pour parvenir à un montant si faible, le Centre travaille à perte, en compensant avec d'autres activités plus rémunératrices, comme l'adaptation des relevés bancaires ou des magazines des collectivités territoriales, entre autres.
Du 1er au 30 avril prochain, le CTEB s'engagera dans un nouveau pari, avec l'opération « Livre en braille à la demande », qui proposera aux déficients visuels francophones de demander l'adaptation du livre de leur choix, « comme les personnes voyantes », précise un communiqué de presse.
Ce pari vise aussi à informer et mesurer les coûts d'une telle ambition : « Est-ce que la demande sera si forte ? Est — ce vraiment impossible ? Quelles ressources cela coûtera-t-il ? Quelles idées seront les bonnes ? Quelles aides de l’État sont nécessaires ? Quelles technologies peuvent nous y aider ? », interroge le CTEB.
Denis Guérin précise le cadre de cette audacieuse opération : « Nous avons limité cette opération test à un mois, uniquement pour des romans de moins de 400 pages et en excluant l’autoédition. Nous garantissons les 100 premières demandes qui nous seront faites, et essaierons d’en faire le maximum ensuite. Ce qui est déjà très conséquent puisque nous réalisons habituellement 200 adaptations par an. Alors qu’il sort 200 nouveaux livres par jour en France ! »
Par cette opération, le CTEB souhaite alerter sur deux réalités : d'une part, l'offre de lecture particulièrement restreinte pour les personnes aveugles et malvoyantes qui souhaitent lire au format imprimé et, d'autre part, la faiblesse des moyens accordés face au travail d'adaptation titanesque.
En 2024, le ministère de la Culture a doublé la subvention annuelle accordée au CTEB, la faisant passer de 20.000 € à 40.000 €, « à condition que cette hausse soit assujettie au paiement des loyers du CTEB, et pas à la production de livres », précise Denis Guérin. « Ce soutien reste insuffisant, d’autant plus que de nombreuses démarches du CTEB s’effectuent sur ses fonds propres. »
En 2025, à l'occasion d'une réunion avec Rachida Dati, en présence d'un représentant du Centre national du livre et de Bernard Minier, parrain du CTEB, « une promesse chiffrée, triennale, nous avait été faite au sujet d'un Centre de Transcription et d’Édition en braille, mais elle n’a pas été suivie d’effets concrets », regrette le chargé de communication du centre.
Plusieurs pistes restent ouvertes. Le CTEB propose par exemple d'ajouter 0,08 € au prix de vente public des livres, afin de financer toute l’édition adaptée aux handicaps. Une autre voie serait celle d'une meilleure prise en compte du secteur de l'édition adaptée par les dispositifs d'aides publiques du CNL.
« Depuis des années et avec l’aide de la Fédération des Aveugles et Amblyopes de France et d’autres associations du secteur, nous tentons d’obtenir une adaptation des critères d’éligibilité aux aides du livre du CNL, car les grilles actuelles ne nous permettent pas de bénéficier d’aide financière et ne reconnaissent pas les spécificités de nos activités et modèles économiques. Nous plaidons aussi la création d’une commission spécifique pour l’édition adaptée (Braille papier, braille numérique, grands caractères, DYS, FALC, Makaton, audio adapté sourds), ou d’un service public dédié », détaille Denis Guérin.
Parallèlement à ces considérations financières, le CTEB appelle à une « réflexion systémique » de la part des politiques et des professionnels de la chaine du livre. « Il faut désormais que chaque mesure de l’État, imaginée pour aider le livre et la lecture destinée aux voyants soit conçue en incluant tous les livres et tous les différents lectorats », précise-t-il. Ainsi, une simple mention de l'existence d'éditions adaptées à la fin de tous les ouvrages assurerait une meilleure connaissance des handicaps et du problème que peut représenter l’accès au livre dans certaines conditions.
Ces dernières années, le développement des technologies et la directive européenne sur l'accessibilité des ouvrages numériques ont focalisé l'attention des décideurs publics. Un Portail national de l'édition accessible et adapté doit ainsi voir le jour, réalisé par la Bibliothèque nationale de France : d'abord annoncée pour 2026, son ouverture devrait avoir lieu en 2027.
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En amont de la mise en ligne de ce nouveau portail, un plan de production de documents adaptés doit être présenté au gouvernement par l'Institut national des jeunes aveugles (INJA). Dans la réponse à une question parlementaire du sénateur Jean-Marie Mizzon (groupe Union centriste, Moselle), le ministère de la Culture assure que les propositions ont été communiquées en décembre 2025 et que « le Gouvernement doit décider très prochainement du lancement de ce plan de production ».
Contacté, l'INJA a indiqué qu'il ne pouvait pas encore communiquer le document. Sollicité, un fin connaisseur du sujet nous explique que l'adoption de ce plan et la mise en œuvre éventuelle de ses mesures dépendent évidemment des arbitrages budgétaires. À en croire le ministère, encore, il devrait inclure « un soutien à la production de livres papier en braille ».
Photographie : illustration, Stefan Malmesjö, CC BY 2.0
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
2 Commentaires
Lucas
27/03/2026 à 15:59
Question naive,
Est-ce que le braille à de l'avenir et de l'intérêt avec le Text To speech ?
Manon
30/03/2026 à 10:43
Lucas,
De votre point de vue, l'apprentissage de l'alphabet, de la lecture et de l'écriture reste-t-elle encore pertinente pour la population générale avec le text-to-speech et la reconnaissance vocale ?
Si oui, alors pourquoi en irait-il autrement pour les personnes aveugles ?