Dans le vieux théâtre des puissances culturelles, le manga passait pour une forteresse nippone, imprenable, codée, jalouse de ses murailles. Puis voilà qu’un acteur saoudien monte sur scène, non en contrebandier, mais par la grande porte, sous les lustres de Tokyo. Ce n’est pas un accident de cérémonie : c’est un déplacement de plaque tectonique, lent, méthodique, presque obstiné, dans la géographie mondiale des imaginaires.
Le signal vient du Japon lui-même, et c’est ce qui lui donne son poids. Le 2 mars 2026, à Tokyo, le CJPF Award 2026 a attribué le Grand Prize de la catégorie « Project » à Manga Productions K.K. et Manga Arabia LLC. Or ce prix, porté par la plateforme public-privé Cool Japan du Cabinet Office, ne distingue pas une simple opération de diffusion : il récompense des projets jugés exemplaires dans la création de valeur autour des contenus japonais et dans leur déploiement à l’international.
Qu’un acteur saoudien du manga figure à ce rang dit beaucoup de l’époque. Le centre de gravité ne quitte pas le Japon, mais il cesse d’y être enfermé.
La reconnaissance n’a rien d’anecdotique. Dans un communiqué, le CJPF souligne que Manga Productions et Manga Arabia mènent des initiatives pour promouvoir mangas, animes et contenus apparentés. Il précise que Manga Productions collabore avec des sociétés japonaises de production pour développer des œuvres, localiser des contenus et appuyer leur circulation sur des marchés internationaux, notamment au Moyen-Orient.
De son côté, Manga Arabia a signé des accords de licence avec des éditeurs japonais afin de traduire et distribuer des éditions autorisées de mangas. Le jury a salué une démarche fondée sur la diffusion légitime des œuvres et sur une adaptation attentive aux contextes linguistiques, éducatifs et culturels des jeunes générations du Moyen-Orient.
C’est là que le projet force l’attention, et même une forme de respect. Il ne repose ni sur le piratage culturel, ni sur une imitation périphérique fascinée par le centre. Il avance par alliances, contrats, formation et coproduction. Manga Productions, filiale de la fondation Misk, se présente comme une entreprise dédiée à l’animation, au jeu vidéo et au comics.
La société a engagé dès 2017 des discussions avec Toei Animation et a posé, dans son accord, une exigence décisive : ouvrir des stages au Japon pour des talents saoudiens. Cette insistance sur l’apprentissage, bien avant la seule logique de catalogue, éclaire le fondement du projet : bâtir une filière, pas seulement acheter une esthétique.
Les jalons accumulés depuis donnent à cette stratégie une épaisseur concrète. En août 2021, SRMG a lancé Manga Arabia en deux déclinaisons, l’une pour les 10-15 ans, l’autre pour les lecteurs de 16 ans et plus, avec diffusion numérique gratuite et édition imprimée mensuelle.
En juillet 2024, Manga Productions a organisé à Riyad l’avant-première mondiale de « Grendizer U », avant sa diffusion télévisée au Japon. Autrement dit, l’Arabie saoudite n’apparaît plus seulement comme un territoire de réception : elle devient un lieu de traduction, de circulation, de mise en scène et, de plus en plus, de fabrication symbolique du manga hors du Japon.
Il faut mesurer ce que consacre ce prix. Non pas une délocalisation brutale du manga, formule paresseuse, mais une légitimation japonaise d’acteurs capables d’en porter la langue industrielle, éditoriale et culturelle ailleurs.
Dans le message publié après la récompense, Essam Bukhary a déclaré : « Je crois que ce prix reconnaît le parcours de Manga Productions et de Manga Arabia, qui ont œuvré à relier le Japon, l’Arabie saoudite et le reste du monde par la production de contenus et des initiatives éducatives. »
Illustration : CJPF
Par Clément Solym
Contact : cs@actualitte.com
Commenter cet article