Le printemps éditorial mêle cette année best-sellers attendus et textes longtemps restés dans l’ombre. Du nouveau roman de Virginie Grimaldi aux cours inédits de Jankélévitch, d’une édition monumentale de Dante à la redécouverte de Martinetti ou Svetchine, ces parutions racontent toutes, à leur manière, un même geste : rouvrir des récits — intimes, philosophiques ou stratégiques — pour mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui.
Le 23/03/2026 à 18:24 par Hocine Bouhadjera
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Avec D’autres printemps, en librairie le 6 mai prochain, Virginie Grimaldi poursuit un travail romanesque désormais bien installé : raconter les failles et les reconstructions, à hauteur de vies ordinaires.
Flora, en plein effondrement personnel, rejoint sa grand-mère Line à l’hôpital. Mais cette dernière, âgée de quatre-vingt-dix ans, refuse la fin qu’on lui assigne et impose une dernière fugue. Direction : un village toscan dont personne ne connaît la signification.
Le roman, publié chez Flammarion, repose sur ce déplacement — géographique et narratif. Derrière la mécanique du road trip, Grimaldi explore ce qu’elle maîtrise le mieux : les liens familiaux, les secrets tardifs, les transmissions incomplètes. L’une remonte vers son passé, l’autre tente de se reconstruire. Entre les deux, une vérité enfouie.
Ce qui se joue ici n’est pas seulement une intrigue, mais une promesse de révélation émotionnelle, dans la droite ligne d’une œuvre qui a su toucher un lectorat massif. Traduites dans plus de vingt langues, ses fictions ont installé Grimaldi comme la romancière la plus lue en France, avec plus d’un million d’exemplaires vendus en 2025.
Les heures fragiles, paru en grand format en mai 2025, a dépassé les 247.000 exemplaires vendus, tandis que son précédent titre Plus grand que le ciel s'est écoulé à plus de 500.000 exemplaires, tous formats confondus. Dans ce contexte, la sortie en poche de Les heures fragiles, prévue le 6 mai 2026 au Livre de Poche, devrait prolonger cette dynamique.
La publication, le 27 mai prochain, des Œuvres poétiques de Dante (884 pages), s’inscrit dans une autre logique : celle de la consolidation du canon.
Cette édition de Flammarion ne se contente pas de proposer La Divine Comédie. Elle la replace dans une trajectoire plus large, en y associant les Rimes, écrites sur plus de deux décennies. Un choix éditorial qui permet de voir la construction progressive d’un imaginaire, d’identifier les figures, les motifs, les tensions qui nourriront ensuite l’œuvre majeure.
La présence de Béatrice, les ancrages politiques et urbains, les préoccupations morales : tout cela apparaît déjà, en germe. Lire Dante ainsi, c’est déplacer le regard — passer du monument figé à une œuvre en devenir. La traduction de Jacqueline Risset, accompagnée d’une préface de Florence Bistagne, inscrit cette édition dans une tradition de lecture exigeante, attentive à la langue autant qu’à l’histoire.
Dante Alighieri (1265-1321) est considéré comme le plus grand poète de la littérature italienne et l’une des figures majeures de la culture européenne. Son œuvre marque un tournant décisif en écrivant en langue vulgaire plutôt qu’en latin, contribuant à fonder l’italien moderne. Exilé de Florence pour des raisons politiques, il compose une grande partie de son œuvre loin de sa ville natale.
L’immédiat. Cours à la Sorbonne propose cette fois une plongée dans une parole philosophique saisie à la source.
Ces cours, donnés par Vladimir Jankélévitch entre 1959 et 1962, n’étaient jusqu’ici accessibles que sous forme d’archives sonores. Leur redécouverte à l’INA dans les années 1990, puis leur édition aujourd’hui par Françoise Schwab, offrent une expérience rare : lire un philosophe non pas dans la fixité du texte, mais dans le mouvement de la pensée en train de se faire.
Le thème de « l’immédiat » est au cœur de l’œuvre de Jankélévitch : ce qui échappe aux catégories, ce qui ne se laisse pas saisir entièrement, ce « presque rien » qui fait pourtant toute la substance de l’expérience. Cette parution permet de retrouver cette pensée dans sa dimension pédagogique, adressée, vivante.
Professeur à la Sorbonne pendant plus de trente ans, auteur d’ouvrages majeurs, Vladimir Jankélévitch apparaît ici non comme une figure canonique, mais comme une voix — ce qui change profondément la réception.
Plus discrète mais non sans intérêt, la publication des textes de Piero Martinetti (1872-1943) constitue une véritable découverte pour le lectorat français. Philosophe italien encore largement méconnu, il se distingue d’abord par son parcours : professeur à Milan, il refuse en 1931 de prêter serment au régime fasciste, quitte l’université et poursuit son œuvre en retrait, dans une forme de dissidence intellectuelle.
Mais l’intérêt est aussi théorique. Dans son texte de 1926, il affirme que tous les animaux possèdent intelligence et conscience, anticipant des débats aujourd’hui centraux. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître la souffrance animale, mais de repenser l’éthique elle-même, en l’étendant à l’ensemble du vivant.
Dans son étude sur Socrate, il interroge la distance entre le philosophe réel et la tradition qui s’en réclame. La philosophie n’y apparaît plus comme un système clos, mais comme une tension entre vie et pensée, entre expérience et abstraction. Les deux textes, publiés par les éditions Conférence début mars, constituent une première traduction française de l’œuvre de Piero Martinetti. Ils ont tous deux été traduits et présentés par Arnaud Clément.
Enfin, avec Strategiia, on quitte le terrain littéraire et philosophique pour celui, plus rare en librairie, de la pensée stratégique. Il ne s’agit pas ici d’une simple réédition, mais de la première traduction française d’un texte majeur, longtemps resté inaccessible.
Publié à Moscou en 1926, l’ouvrage d’Alexandre Svetchine occupe une place centrale dans l’histoire de la théorie militaire. Officier de l’armée impériale russe rallié à la révolution bolchevique, puis professeur à l’Académie militaire, Svetchine forme toute une génération d’officiers soviétiques. Sa réflexion s’inscrit dans le sillage de Clausewitz, dont il reprend les fondements — la guerre comme prolongement de la politique — tout en les adaptant aux transformations du XXe siècle : industrialisation des conflits, mobilisation des économies nationales, articulation entre fronts militaire et civil.
Son apport tient notamment à la formalisation de l’« art opératif », niveau intermédiaire entre tactique et stratégie, qui permet de relier les combats aux objectifs politiques de long terme. Il insiste également sur la nécessité d’adapter la stratégie aux ressources réelles d’un État, refusant les modèles uniques et les doctrines figées. Chez lui, la guerre n’est jamais purement technique : elle est toujours un phénomène total, où s’entrelacent décision politique, organisation industrielle et conduite militaire.
Si Strategiia a marqué en profondeur la pensée soviétique, son influence s’est diffusée plus largement, notamment à travers les réflexions contemporaines sur les conflits de haute intensité. Sa lecture prend aujourd’hui une résonance particulière, à l’heure où les guerres modernes — en Ukraine notamment — remettent au premier plan des questions de durée, de logistique, de production et d’objectifs politiques.
La trajectoire de Svetchine donne enfin à l’ensemble une portée singulière. En 1931, dans un contexte de durcissement du régime, il est progressivement écarté, puis arrêté et exécuté lors des purges staliniennes en 1938. Comme souvent dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle, l’œuvre survit à la disparition de son auteur — et finit par revenir.
Cette édition de Perrin, présentée et annotée par Benoist Bihan, stratégiste et directeur du Centre d’analyse de prévision des risques internationaux (CAPRI), et Patrick Bouchet, historien militaire et cadre au sein de l’Armée de l’air et de l’espace, est traduite du russe par le général (2S) Bernard Aussedat.
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Elle ne s’adresse pas uniquement aux spécialistes. Elle offre aussi aux lecteurs curieux des clés pour comprendre les logiques profondes de la guerre, au-delà de l’actualité immédiate.
Crédits photo : Virginie Grimaldi (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 06/03/2026
107 pages
Editions de la revue Conférence
20,00 €
Paru le 06/03/2026
91 pages
Editions de la revue Conférence
18,00 €
Paru le 05/03/2026
608 pages
Librairie Académique Perrin
29,00 €
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