Lionel Jospin est mort à 88 ans. L’annonce de sa disparition, rendue publique lundi 23 mars, referme une trajectoire politique majeure, mais elle invite aussi à relire une œuvre de livres moins abondante que cohérente : chez lui, l’écrit n’a jamais servi d’ornement. Il a servi à penser, à répondre, à reprendre la main sur l’Histoire quand la politique, elle, se dérobait.
Le 23/03/2026 à 18:06 par Hocine Bouhadjera
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23/03/2026 à 18:06
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Chez l'homme des 35 heures, tout commence par une formule-programme, très livre d'hommes politiques qui prépare leur avenir : L’Invention du possible, en 1991, publié chez Flammarion.
Mais déjà, il propose moins une fiche de route qu’une réflexion sur l’état du monde à la fin du XXe siècle, il a déjà 54 ans. Dans un contexte marqué par l’effondrement des grandes idéologies et la fatigue des certitudes politiques, l’ancien Premier ministre s’interroge sur le devenir du socialisme démocratique, pris entre la disparition du communisme et le poids croissant du libéralisme.
Refusant à la fois le renoncement et le fatalisme, il plaide pour une réactivation du débat politique, estimant que l’absence de projet nourrit l’extrémisme et l’indifférence. Loin de considérer l’avenir comme une donnée figée, l'ancien lambertiste, ce courant où la politique se pratique avant de se proclamer, défendait l’idée d’un horizon ouvert, construit par l’action collective et la décision démocratique.
Au cœur de l’ouvrage, une conviction s’impose : la démocratie ne peut survivre qu’à condition de continuer à inventer des possibles, plutôt que de se soumettre aux seules contraintes du présent.
Petite anecdote partagée par Caradisiac : Lionel Jospin, réputé pour sa sobriété, s’était offert au début des années 1990 un cabriolet Renault 19 avec les revenus de son livre L’Invention du possible. Mais la voiture ne l’accompagnera pas longtemps : volée sur l’île de Ré peu avant son arrivée à Matignon, elle disparaît définitivement de son parcours. Par la suite, devenu Premier ministre, il revient à une sobriété plus institutionnelle, roulant en Peugeot 605 et abandonnant toute forme de fantaisie automobile...
La suite : candidat inattendu en 1995, il surprend en arrivant en tête du premier tour, avant d’échouer face à Jacques Chirac. Cette défaite ne le marginalise pas : elle le place au cœur du jeu. Devenu chef de l’opposition, il reconstruit patiemment une gauche éclatée, jusqu’à la victoire de la « gauche plurielle » en 1997. À Matignon, il gouverne dans la durée, dans un style qui lui ressemble : peu spectaculaire, mais structuré. Réduction du temps de travail, emplois-jeunes, couverture maladie universelle, PACS...
Mais cette pratique du pouvoir s’accompagne aussi de tensions et de contradictions. Les privatisations engagées, l’impuissance affichée face à certaines fermetures industrielles — résumée par la formule « l’État ne peut pas tout » —, ou encore les difficultés à contenir les « fractures sociales », fissurent progressivement l’image d’un gouvernement maîtrisant son cap. La conjoncture économique favorable des premières années ne suffit pas à dissiper ces ambiguïtés.
Lorsqu’il se présente à l’élection présidentielle de 2002, Lionel Jospin apparaît à la fois expérimenté et fragilisé. Sa campagne, jugée hésitante, se déroule dans un paysage politique éclaté. Convaincu de sa qualification pour le second tour, il sous-estime la dispersion de la gauche et la montée de l’extrême droite. Le 21 avril 2002 marque une rupture brutale : éliminé dès le premier tour, devancé par Jean-Marie Le Pen, il annonce immédiatement son retrait de la vie politique, assumant la responsabilité de l’échec.
Son deuxième ouvrage, Le Temps de répondre, est paru en février de la même année chez Stock. Sous forme d’entretien avec Alain Duhamel, il revient sur son parcours, son action et sa défaite. Il ne cherche pas à réécrire l’histoire, mais à l’expliquer, à en démêler les fils, à justifier des choix qui, pour beaucoup, restent discutés.
« En retrait de la vie politique » cette fois, il publie chez Gallimard, en 2005, Le Monde comme je le vois. L'ancien premier ministre est formel : « Mon propos n'est pas d'élaborer un programme. Mais je suis peut-être à la bonne distance pour faire entendre la libre réflexion d'un homme qui, n'ayant pas oublié l'exercice des responsabilités ni la difficulté de gouverner, aspire toujours à changer l'ordre des choses.
Mon souhait est que le lecteur trouve ici des réflexions utiles à son orientation dans le monde d'aujourd'hui. »
L'ouvrage ravive néanmoins les interrogations autour d’un possible retour de Lionel Jospin sur la scène politique. L’ancien Premier ministre laisse même entendre qu’il n’exclut pas un retour, à condition d’y être appelé. Ses prises de parole se multiplient, notamment lors de l’université d’été du Parti socialiste, où il affirme se sentir en mesure d’assumer de nouvelles responsabilités au plus haut niveau de l’État.
Pourtant, cette tentative de réinscription dans le jeu politique se heurte à une réalité plus froide. Les enquêtes d’opinion montrent un soutien limité, y compris au sein de son propre camp, où Ségolène Royal s’impose largement, loin devant Dominique Strauss-Kahn ou lui-même. Face à cette absence de dynamique, il choisit finalement de se retirer du processus de désignation socialiste pour l’élection présidentielle.
Il intègre l’équipe de campagne de Ségolène Royal, avant de livrer, dans L’Impasse (Flammarion), une critique particulièrement sévère de la candidature de l'ex-candidate à l’élection présidentielle. Il y décrit une figure qu’il juge inapte à l’emporter, qualifiant sa désignation d’« illusion » et estimant qu’elle ne disposait ni des qualités politiques ni des capacités nécessaires pour conduire le Parti socialiste à la victoire...
Encencé par un certain Éric Zemmour, époque On n'est pas couché, Lionel raconte Jospin paraît en 2010 au Seuil, comme un livre de raccordement. Du « berceau à Matignon », il y retrace son parcours personnel et politique, encore et toujours, mais en l’inscrivant dans une aventure plus large, celle de la gauche française depuis les années 1950. Ce n’est pas seulement un autoportrait : c’est la tentative de replacer une vie dans une histoire collective.
Avec Le Mal napoléonien, en 2014, toujours au Seuil, celui qui deviendra membre du Conseil constitutionnel la même année change d’objet mais pas d’obsession. En s’attaquant à la légende napoléonienne, il interroge la vieille tentation française du sauveur, du chef, de la verticalité glorieuse.
Il explique ne se situer ni dans la légende dorée ni dans la légende noire, mais il insiste sur les désastres où ont conduit l’Empire puis ses héritages bonapartistes. En creux, ce livre raconte peut-être mieux que tous les autres ce qu’il aura été lui-même : l’adversaire résolu de l’homme providentiel.
Son dernier ouvrage, Un temps troublé, de 2020, rassemble ce qu’il lui restait à dire une fois le devoir de réserve terminé - il a quitté le Conseil constitutionnel en 2019 : rappels historiques, analyses économiques, réflexion sur la société, regard international. Il y isole trois confrontations décisives — démocratie contre despotisme, migrations contre nations, expansion humaine contre sauvegarde du vivant. Là encore, le fil est limpide : moins la formule que l’architecture.
Crédits photo : Lionel Jospin (Fondapol - Fondation pour l'innovation politique, CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 03/09/2020
256 pages
Seuil
19,00 €
3 Commentaires
Aurelien Terrassier
23/03/2026 à 18:11
Grand homme politique qui a tant oeuvre avec ́la gauche plurielle en tant que premier ministre bien qu'il n'ai pas tout réussi. Il a su se retirer de la vie politique ce qui est plutôt rare. RIP!
Edco
23/03/2026 à 19:03
Merci , très bel article....
Oui un homme.....non providentiel, mais salutaire.....comme on n ' en fait plus ?!!!!!
RIP, un bel éloge national ferait du bien , en ces temps de clivages ... irréconciliables.....où la parole et acte politique....font fuir....ou alimentent des soupçons, complots, ressentiments ... destructeurs d une démocratie....aux pieds d ' argile !
Très beaux articles dans Libé demain ( journal papier ) .
A ce grand homme .....la démocratie reconnaissante...!
Marie
24/03/2026 à 07:59
Des pensées pour ceux qu'il aimait et qui l'aimaient. Son épouse et sa soeur écrivains...