PORTRAIT – « Traduire, je le vois comme une profession d’artisan, à qui l’on demande de reproduire un meuble, sans qu’il ne possède ni les mêmes outils ni le même bois que ceux ayant servi pour la pièce d’origine. » Fort de quarante années de métier, Jean Esch compte en France parmi les noms majeurs de la traduction de l’anglais. ActuaLitté l’a sollicité pour un entretien insolite : les 10 livres par lesquels il a forgé son métier.
Le 24/03/2026 à 16:33 par Nicolas Gary
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24/03/2026 à 16:33
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Un jour, une éditrice lui lança : « Si tu veux, tu fais le prochain Stephen King. » L’offre avait tout de la consécration, mais Jean Esch n’a pas débuté ainsi : son parcours ne part ni d’un grand nom ni d’un sommet de prestige. Il remonte à un Harlequin de 1989, La nuit du jaguar. Un choix qui raconte déjà le métier : non comme une suite de trophées. Plutôt un apprentissage, livre après livre, qui retrace moins une carrière qu’une formation. Car traduire ne relève pas d’un geste inspiré. C’est une méthode qui s’acquiert, se corrige, se déplace, au contact des textes, autant que personnes.
Dix livres… la proposition sonne comme un défi invraisemblable. Mais au fil des échanges, le projet s’affine et quand débute l’entretien, le traducteur a abordé son aventure « chronologiquement : pour moi ça se développe comme ça ». Ni bibliothèque idéale ni palmarès personnel : par ces romans, il raconte comment se fabrique un traducteur
Le point de départ sera La nuit du jaguar. « Il fallait un Harlequin », dit-il, comme pour rétablir une vérité trop souvent laissée de côté. « C’est là où j’ai appris mon métier. » Et, chez lui, cette formule n’a rien de vague. « J’y ai appris à traduire, c’est-à-dire faire des liaisons entre les paragraphes, m’éloigner un peu du texte. […] Sincèrement, tout a commencé là-bas. » La couture d’une phrase à l’autre, la fluidité, la liberté mesurée qu’impose une bonne traduction.
Ce qu’il raconte de Harlequin vaut d’ailleurs comme un démenti à bien des idées reçues. La maison n’a rien du sas alimentaire dont il aurait fallu s’échapper : elle tient plus de l’école. « On te reprenait, ligne à ligne », dit-il. « Le directeur de collection ou la directrice de collection prenait ta traduction et te disait : “Ça, c’est pas bien, j’aurais écrit comme ça.”. » Scolairement ? Esch acquiesce.
Et le mot n’a rien de dépréciatif : « Ce fut une formation serrée, presque artisanale, où le texte passe par des reprises, des commentaires, des allers-retours, des exigences de collection. » L’apprentissage ne se résume pas à une technique : il passe d’emblée par une relation. Ce que le jeune traducteur retient, il le puise dans le travail du texte, mais aussi dans le face-à-face avec des responsables éditoriaux qui relisent, reprennent, orientent. Harlequin n’est pas un détour ; c’est une matrice, et cette matrice est autant éditoriale que stylistique.
Une marche, puis d’autres : la liste glisse vers le noir avec Un nommé Peter Karras, de George P. Pelecanos, puis Le casse ultime, de Don Winslow. Avec eux, Jean Esch sort de l’école pour entrer dans une autre discipline : la tension, la coupe, l’économie. Ces livres obligent à écrire au plus près du nerf du récit, sans graisse, sans ralentissement, avec le souci constant de l’impact.
Après la fluidité acquise chez Harlequin, ils apportent une autre respiration. Mais ils disent aussi autre chose : une carrière s’installe quand un traducteur n’est plus seulement formé, mais retrouvé, rappelé, associé à certains univers, à certaines maisons, à certaines façons de travailler.
Puis arrive Donald E. Westlake et, avec lui, une difficulté d’une tout autre nature : le rire. Aztèques dansants est l’un des moments les plus vifs de l’entretien, parce qu’on y entend Jean Esch parler à la fois en lecteur et en artisan. Il distingue d’abord Westlake de Richard Stark, autrement dit la veine comique de la veine dure : « Les Stark, c’est que les Parker, c’est que la veine dure » ; « là, toute la veine comique, c’est Donald Westlake ». Puis il tranche : « C’est sûrement le livre le plus drôle de Donald Westlake. » Ce jugement n’a rien de gratuit. « Les gens qui l’ont lu […] me disent : “Ah, c’est tellement drôle” », note-t-il, avant d’ajouter qu’il s’est mis à « te bidonner en le traduisant » puis « en le relisant ».
Le rire, ici, n’est pas un supplément d’agrément. C’est une épreuve de traduction. Il ne suffit plus de rendre un sens exact ; il faut retrouver un effet, un tempo, une mécanique. Et déjà, le texte ne se mesure plus au seul original, mais à ce qu’il produit chez ceux qui l’accueillent et le lisent.
Le contrepoint vient avec La religion des ratés, de Nick Tosches. Plus de jubilation, plus de drôlerie. Ici, tout s’épaissit, car Tosches ouvre une autre zone du métier. Il faut tenir une voix qui ne cherche ni l’agrément ni le poli, préserver une rugosité, accepter qu’une langue résiste. Là encore, un livre en corrige un autre, impose un autre réglage, déplace la main. Mais il rappelle aussi qu’une telle traduction suppose, en arrière-plan, un cadre éditorial qui accepte cette résistance au lieu de la lisser.
Le grand tournant du récit s’appelle Le Royaume du Nord, de Philip Pullman avec un changement d’échelle manifeste : « Oui, tu peux faire un livre de 600 pages déjà. On te confie un livre de 600 pages. » On ne lui demande plus seulement de bien rendre un texte : on lui confie un univers à porter. Pullman marque davantage qu’un bon titre dans une bibliographie. Il désigne le moment où l’endurance, la technique et la confiance se rejoignent. Être choisi pour un tel livre, c’est aussi sentir qu’au fil du temps, des éditeurs ont identifié une manière de travailler, une capacité à tenir un texte long, complexe, exposé.
Mais c’est aussi le point où le métier rejoint la vie. Jean Esch dit du Royaume du Nord qu’il fut « vraiment important » parce que c’était « le bouquin dont je me disais : si j’ai un enfant un jour, il pourra le lire ». Un horizon apparaît : tout traducteur travaille pour une maison, un calendrier, un catalogue, mais avant tout avec des livres qu’il aimerait transmettre. Lors d’un salon, l’idée devient concrète. On vient le chercher parce qu’« il y a des enfants qui attendent », et il découvre « 300, 400 enfants. C’était extraordinaire », dit-il. Par Pullman, la traduction cesse d’être un travail strictement invisible ; elle devient un lien direct avec des lecteurs.
Et l’on aboutit au maître de l’horreur, comme un accomplissement. Stephen King. La proposition n’arriva pas comme un coup de tonnerre tombé du ciel : elle s’inscrivait dans une relation déjà installée. L’échange se poursuit sur le mode de la connivence : « Tu connais Stephen King ? — Non, mais tu connais son œuvre, tu connais son style. » La tentation du projet l’emporte : « Un cadeau qu’on ne veut pas refuser. » En quelques phrases, tout se met en place : le désir du traducteur, la proposition éditoriale, la reconnaissance d’une affinité ancienne. Ici, la relation avec l’éditrice n’entoure pas le livre : elle fait partie de l’événement même.
Pour autant, Jean Esch ne réduit pas Sleeping Beauties (avec Owen King, rejeton de Stephen) à la seule valeur statutaire du nom. Il parle aussi du livre, qu’il dit « très barré », ajoutant que père et fils « sont allés un peu plus loin que d’habitude, même si on retrouve tout à fait le génie de Stephen King ». Et vient une leçon nouvelle : ne pas se laisser écraser par le prestige à rester au service d’un texte singulier.

Au milieu de ces seuils spectaculaires, Les intéressants, de Meg Wolitzer, occupe une place plus calme, mais non moins nécessaire. Jean Esch le qualifie de « plus attendable ». Le mot est juste. Au milieu d’une liste traversée par Harlequin, le noir, Westlake, Pullman ou King, Wolitzer représente peut-être le choix le plus immédiatement lisible de l’extérieur. Il rappelle surtout qu’une carrière de traducteur ne se construit pas seulement sur des caps visibles. Elle se forme aussi sur des romans de durée, de nuances, de désillusions lentes, où l’attention se porte moins sur l’effet de seuil que sur la continuité du ton.
La fin de la liste déplace encore le regard, avec ce que Jean Esch appelle lui-même « deux chouchous » : Ce pays qui n’aimait pas l’amour, de Yaroslav Trofimov, et Rafale des tambours, de Carol Ann Lee. Il précise aussitôt qu’il sait « à quel point les deux parlaient de la guerre ».
Le premier conduit vers l’Ukraine soviétique, les purges, la famine et la guerre ; le second vers la recherche du soldat inconnu britannique sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Ces titres n’arrivent pas à la fin par hasard. Ils signalent ce qui demeure quand on a déjà traversé l’école, le noir, le rire, les grandes machines narratives et la reconnaissance éditoriale : un attachement plus personnel, plus durable.
Leur place permet aussi de faire apparaître, une dernière fois, l’importance des rencontres. Jean Esch évoque un éditeur croisé en soirée, qui lui dit : « Je ne vous ai pas demandé de travailler pour moi. J’ai un livre qui pourrait vous plaire. » Puis il ajoute, à propos de cet homme, que c’est « un gars incroyable, éditeur ». Plus loin, il confie : « J’ai adoré le livre », avant de constater que « ça n’a pas marché ».
Peu de passages disent aussi clairement ce qu’une carrière de traducteur doit à ces propositions venues d’une voix, d’une personne, d’une intuition éditoriale. Tous les livres qui comptent ne sont pas ceux qui triomphent. Certains demeurent parce qu’ils ont été défendus, portés, aimés, parfois à la faveur d’une rencontre singulière.
C’est peut-être là, au fond, que ce parcours devient le plus juste. La nuit du jaguar n’est pas effacé par Pullman ou Stephen King ; il les rend possibles. Pelecanos et Winslow affermissent la tension ; Westlake apprend qu’une traduction doit aussi faire rire ; Tosches impose le respect d’une voix qui résiste ; Wolitzer rappelle le travail patient des nuances ; Trofimov et Carol Ann Lee réintroduisent la part intime, historique, presque morale du choix.
À travers ces dix livres, Jean Esch raconte une idée très précise du métier. Une carrière de traducteur ne se fait ni en ligne droite ni à coups de prestige. Elle se construit dans les reprises, dans les propositions, dans les textes qu’on apprend à tenir, dans les livres qu’on aimerait transmettre, dans les relations de travail qui deviennent des fidélités. Autrement dit : ces dix livres sont aussi dix livres de rencontres.
Crédits photo © Jean Esch
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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1 Commentaire
NAUWELAERS
26/03/2026 à 01:33
MAGNIFIQUE éclairage sur ce beau métier spécialisé...qu'aucune IA ne remplacera jamais, sauf chez les pseudo-éditeurs (à dénoncer) !
CHRISTIAN NAUWELAERS