Souvent, les rideaux de librairies tombent sur les commerces comme s’il s’agissait d’une fatalité comptable. À Hiroshima, des lecteurs ont refusé en bloc la résignation. Ici, pas de nouvelle pétition : ils ont rouvert un front. Avec des étagères, des choix de livres, des alliances patientes et une idée simple, presque subversive aujourd’hui : une ville qui perd ses librairies perd aussi une part de son pouls.
Le 23/03/2026 à 16:29 par Nicolas Gary
1 Réactions | 101 Partages
Publié le :
23/03/2026 à 16:29
1
Commentaires
101
Partages
À Hiroshima, l’histoire de BOOK PARK CLUB ne ressemble ni à une opération de communication ni à un simple habillage commercial : il s'agit d’un geste de reconquête. Dans une ville où la contraction du réseau des librairies accompagne un mouvement national de longue durée, quatre passionnés de lecture ont décidé qu’il ne suffisait plus de déplorer les fermetures. Ils ont choisi d’ouvrir un lieu.
Non pas un sanctuaire mélancolique pour nostalgiques du papier, mais une librairie en mouvement, installée au neuvième étage du Hiroshima PARCO, née d’un projet collectif et pensée comme une réponse directe à l’effacement du livre en centre-ville.
Le nom du lieu, BOOK PARK CLUB, porte déjà une promesse de circulation. Le projet a commencé en 2022 sous la forme d’un événement éphémère organisé à Hiroshima PARCO. Dès cette première édition, le dispositif annonçait la couleur : réunir des éditeurs indépendants, des librairies singulières, des propositions de sélection, des rencontres, des fanzines, et faire du livre un foyer d’expériences plutôt qu’un stock.
Le premier rendez-vous, en octobre 2022, rassemblait plus de 1.500 titres issus de 24 maisons d’édition de petite ou moyenne taille et de 8 librairies indépendantes. L’initiative n’était pas un caprice de programmation, mais une tentative de rouvrir un horizon là où l’offre se raréfiait.

Trois années de pop-up plus tard, l’essai est devenu implantation. Le 14 novembre 2025, BOOK PARK CLUB a ouvert comme librairie permanente, avec un horizon de fonctionnement d’un an au moins, toujours au Hiroshima PARCO.
L’ambition restait intacte, mais la forme s’affermissait : faire revenir une librairie au cœur de la ville, là où les fermetures successives avaient creusé un vide de plus en plus visible. Le projet s’inscrit donc à rebours d’une logique de retrait : il remet des livres là où les livres disparaissaient, rapporte Mainichi.
Ce qui force l’estime, pourtant, ne tient pas seulement à l’ouverture d’une adresse. C’est la manière. Mainichi décrit le concept comme une « librairie participative », façonnée par les idées des lecteurs, des libraires et des professionnels de l’édition. La formule dit l’essentiel : BOOK PARK CLUB n’a pas été conçu pour écouler un assortiment standardisé, mais pour fabriquer du lien autour du choix, de la recommandation et de la curiosité.
À rebours des tables uniformes et des têtes de gondole sans risque, le lieu assume la singularité, la rotation, l’inattendu. Il revendique même une part d’expérimentation. Dans le message de son comité d’organisation, on lit ce qui tient presque de la profession de foi : « Nous allons expérimenter toutes sortes de choses, précisément parce qu’il s’agit d’une librairie que nous construisons avec vous. » Et d’ajouter : « Nous voulons tenter ensemble une expérience qui ne s’arrête pas à l’acte d’acheter, mais consiste aussi à construire une librairie. »

Le dispositif matériel traduit cette philosophie. Les librairies invitées changent tous les deux mois ; les éditeurs, tous les six mois. Lors de la première période, six librairies indépendantes venues notamment de Fukuoka, Hiroshima, Tokyo, Ehime ou Okayama se partageaient l’espace, tandis que 21 éditeurs participaient à la sélection inaugurale.
Le lieu accueille aussi un programme de cent sélections confiées à des personnalités liées à Hiroshima, un rayon de zines, une étagère nourrie par « les livres qu’une personne a aimés » ou « qu’une personne recommande aujourd’hui », ainsi qu’un espace de micro-expositions. Autrement dit, la librairie se présente moins comme un décor fixe que comme une composition vivante. On y retourne non par réflexe, mais parce que quelque chose y aura changé.
Cette intelligence du renouvellement n’efface pas la rudesse du contexte national. Selon l’Institut de recherche sur les sciences de l’édition, le nombre total de librairies au Japon est passé de 20.880 en 2003 à 10.417 en 2024.
En un peu plus de vingt ans, le pays a donc perdu la moitié de ses points de vente. Le constat dépasse la seule nostalgie : il touche à l’accessibilité du livre, à la vitalité des centres urbains, à la possibilité même de la découverte hors des circuits algorithmiques. Dans ce paysage, chaque réouverture pèse davantage qu’un simple chiffre. Elle devient un signal culturel, presque une insubordination civique.
Une aventure qui mérite davantage qu’un salut poli : la mobilisation observée témoigne d’une combativité remarquable.
Crédits photo : Book Park Club
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
1 Commentaire
Chantal
11/04/2026 à 16:13
C'est super. S'il y avait cela en France ce serait merveilleux. Amoureuse des livres et des bibliothèques, c'est une idée géniale qui mérite d'être connue et suivie.
Bien à vous