Au cœur du festival Atlantide, organisé du 19 au 22 mars dernier à Nantes, se trouve un cabinet de curiosités, réunissant des objets légués par les invités de l'événement à l'occasion de leur passage. Laisser un peu de soi-même, de son imaginaire, afin d'interroger, de susciter les conversations : toute la démarche d'Atlantide s'incarne dans cette collection constituée depuis l'origine, et qui abrite aujourd'hui plus de 400 objets.
La quatorzième édition du festival nantais Atlantide s'est clôturée, ce dimanche 22 mars, forte d'une belle fréquentation, selon les organisateurs. Comme tous les participants, la cinquantaine d'auteurs et d'autrices invités repartent plus riches des rencontres et débats organisés pendant quatre jours, mais délestés d'un objet particulier, légué au cabinet de curiosités d'Atlantide.
Cette tradition, instituée par le premier directeur artistique du festival Atlantide, l'écrivain argentino-canadien Alberto Manguel, a été reprise et perpétuée par son successeur, Alain Mabanckou, et l'équipe derrière l'événement. « Alberto Manguel avait souhaité que chaque intervenant ou intervenante offre un objet symbolique au festival », nous rappelle Laura Bettoni, chargée de projets culturels pour la Cité des Congrès de Nantes, qui coorganise Atlantide.
Quatorze éditions plus tard, la collection d'artefacts est imposante, avec « plus de 400 objets conservés, qui constituent une collection unique mettant en scène les “Mots du Monde” et la diversité des voix littéraires internationales », indique Laura Bettoni. Les auteurs et autrices invités jouissent d'une liberté totale dans le choix de l'objet, qui doit néanmoins être d'une taille raisonnable, pour faciliter son stockage, et ne pas être périssable.
Ils accompagnent cet objet d'un témoignage écrit dans leur langue d'origine, si possible manuscrit, « afin d'expliquer la raison de leur choix, d'une manière plus ou moins imagée », poursuit-elle.
Lors de cette édition 2026 d'Atlantide, une partie de la collection a été montrée aux visiteurs dans des vitrines, tandis qu'une installation présentait certains témoignages des donateurs et donatrices, suspendus aux yeux des festivaliers. Une manière de suivre le fil des pensées et des inspirations, pour entrer dans les coulisses de l'imaginaire.
L'éclectisme de la collection n'est pas un affichage. Le regard passe ainsi d'une carte de collection Dragon Ball Z (laissée par Clément Camar-Mercier) à un masque de chien (Emmanuelle Pireyre), puis à une simple craie (David Diop), avant un râtelier factice qu'a peut-être porté l'écrivain argentin Eduardo Berti.

Dans les vitrines, quelques livres, évidemment, comme un exemplaire maculé de Monsieur Sale, de Roger Hargreaves, légué par Marie Desplechin. « Ce livre a traîné vingt ans dans ma cuisine, pour nous rappeler mes enfants et moi à l'esprit de rébellion. J'ignore si son auteur cherchait à susciter l'indignation, ou s'il pensait qu'on peut à juste titre priver un Monsieur Sale de sa maison, de son visage, de sa vie, pour en faire un clone propre et net. En époque pré-fasciste, j'en recommande l'étude », détaille-t-elle dans son explication.

L'autrice Jo Hoestlandt, pour sa part, a laissé au festival un petit cadre avec une photo de sa mère, « petite fille, métisse, née d'un père jamaïcain et d'une mère vendéenne, qui fut dans les années 33 victime, à l'école, de racisme ordinaire. Grâce à elle, je compris très tôt, ce qu'était l'injustice. »

Les artefacts chargés d'histoire côtoient aussi des objets plus banals, mais néanmoins indispensables, ou presque. Le regard se pose ainsi, intrigué, sur deux pinces à nappe, offertes par la romancière et traductrice japonaise Ryōko Sekiguchi.
« Je suis toujours avec cet objet dont je ne connais pas le nom. Sans lui, je panique ! Au départ, il permet de tenir les nappes sur les tables des cafés et des restaurants. Pour moi, il a un tout autre usage : il tient les pages », avance-t-elle. « Je suis traductrice et ai donc toujours besoin d'avoir les pages ouvertes lorsque je travaille. » Ou comment façonner le monde pour qu'il serve la création...

Comme un cabinet de curiosités à l'époque des grands explorateurs, développe encore Laura Bettoni, l'installation du festival Atlantide « permet d'observer, à travers un petit objet, un univers bien plus large ». Elle cite ainsi un de ses favoris, une boule à neige laissée par Maylis de Kerangal, invitée peu après la parution de son célèbre roman Réparer les vivants (Folio).
« Je trouve cet objet très poétique : il fait appel au rêve et à l’enfance. Comme dans son ouvrage Réparer les vivants, il met le réel en suspension, l’agite, le trouble, puis le laisse retomber en un paysage recomposé. Un objet qui évoque la poésie du détail et un monde en perpétuelle mutation. »
Une grande part des artefacts conservés par le cabinet de curiosités sont liés à l'écriture de leurs précédents propriétaires, ou à une de leurs œuvres en particulier. Ils incarnent souvent l'élan créateur, à l'instar d'un coquillage, prélevé en Normandie et laissé cette année sur les rives d'Atlantide par Vanessa Schneider, qui a publié en 2025 La peau dure, chez Flammarion.

« Dès que je vais au bord de la mer, je ramasse toujours des coquillages, qui se retrouvent ensuite dans mes sacs, dans mes poches... J'ai besoin d'avoir un coquillage sur mon bureau, cela me rassure », nous confie-t-elle.
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Journaliste parisienne au Monde, Vanessa Schneider commence toujours la rédaction de ses livres à proximité de la mer, souvent en Bretagne : « L'été est une période pendant laquelle je peux écrire tous les jours, trois semaines d'affilée, ce qui n'est pas possible le reste de l'année, en dehors des vacances. » Ce « moment de liberté », celui de l'écriture, qui n'a pas de prix à ses yeux, s'incarne ainsi dans cet objet littéralement sans valeur.
Le festival Atlantide conserve peut-être ainsi, sans en avoir l'air, la collection la plus précieuse au monde.
Photographies : Installation autour du cabinet de curiosités du festival Atlantide et différents objets conservés (ActuaLitté, CC BY SA 4.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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