Il arrive qu’une ville rende hommage à un auteur par une plaque, un square, une cérémonie polie. Barcelone choisit mieux : elle dissémine un imaginaire dessiné dans ses lieux de lecture et fait entrer la bande dessinée dans le mobilier sensible de l’espace public. Avec Francisco Ibáñez, ce ne sont plus seulement des albums que l’on célèbre, mais une manière très urbaine de rire, de lire et d’habiter collectivement la fiction. À hauteur d’yeux, là.
À Barcelone, la bande dessinée ne reste plus sagement rangée sur une étagère, entre une table de nouveautés et un rayon jeunesse. Elle descend dans la ville, occupe des lieux de lecture, s’installe dans une bibliothèque, gagne une école de dessin, traverse des librairies, et prend même la forme d’objets que l’on contourne du regard comme on tournerait autour d’une case agrandie.
Pour la deuxième édition du Día Ibáñez, organisée autour de la date anniversaire de Francisco Ibáñez, né le 15 mars 1936, la capitale catalane déploie un parcours gratuit de cinq dioramas consacrés à l’univers du créateur de Mortadelo y Filemón. L’hommage coïncide avec ce qui aurait été son 90e anniversaire.
Le geste frappe par sa justesse. Il ne s’agit pas d’une exposition enfermée dans un musée ni d’une opération décorative plaquée sur la ville. Le dispositif épouse au contraire la géographie concrète du livre et du dessin. La Bibliothèque Gabriel García Márquez accueille « El universo del Maestro », inspiré d’un autoportrait publié en 1983 dans Bruguelandia.
Fnac Rambla Catalunya expose une scène tirée de 13, Rue del Percebe. L’Escola Joso met en avant Rompetechos. Le siège de Penguin Random House Grupo Editorial héberge Mortadelo y Filemón. Un cinquième diorama, consacré à El botones Sacarino, circule entre les librairies Nausicaä Còmics et Norma. Barcelone devient ainsi moins un décor qu’un réseau de stations où l’œuvre retrouve ses lecteurs.
La matérialité de l’entreprise compte autant que son principe. Selon Europa Press, les pièces ont été réalisées par Omnipro 3D à partir de résines haute définition, au moyen de procédés d’impression SLA et FDM, puis achevées à la main, au pinceau et à l’aérographe.
Ce détail technique n’a rien d’anecdotique : il dit la manière dont un patrimoine graphique passe du papier à l’objet sans perdre son grain comique. Les gags d’Ibáñez, longtemps fondés sur la densité visuelle, le débordement et le détail parasite, trouvent ici une seconde vie en volume. Même miniaturisée, la case garde son tumulte.
L’opération ne célèbre pas seulement des personnages populaires ; elle consolide aussi une mémoire éditoriale. Francisco Ibáñez, mort en 2023 à 87 ans, avait lancé Mortadelo y Filemón en 1958. Bertelsmann rappelle que cette seule série compte 220 volumes et qu’elle a circulé bien au-delà de l’Espagne.
La réactivation de cet héritage par Bruguera et Penguin Random House s’inscrit dans une stratégie de patrimonialisation visible : l’an dernier, Madrid avait inauguré dans le quartier de Carabanchel une fresque murale consacrée à 13, Rue del Percebe ; Barcelone pousse désormais plus loin la logique en disséminant les figures du dessinateur dans plusieurs espaces de médiation culturelle.
La célébration s’accompagne d’ailleurs d’autres signes de fixation mémorielle. La Vanguardia signale la présentation d’une typographie officielle « Ibáñez », conçue par Iván Castro et Juanjo López pour accompagner futures éditions spéciales, expositions et manifestations dédiées à l’auteur. Les typographes résument l’enjeu en expliquant : « Le défi de ce projet consistait à conserver la fraîcheur et le dynamisme des lettrages faits à la main d’Ibáñez dans un environnement numérique. »

De son côté, Isabel Sbert, directrice littéraire de Bruguera, insiste sur la transmission et affirme que ces dispositifs aideront les plus jeunes à entrer dans cet univers. Ce double mouvement, conservation graphique et initiation du jeune public, donne au parcours une portée plus large qu’un simple coup d’éclat commémoratif.
Le plus intéressant tient sans doute à cette hybridation très rare entre urbanisme culturel, culture éditoriale et mémoire populaire. Les personnages d’Ibáñez quittent la page sans cesser d’appartenir au monde du livre. Ils habitent des lieux déjà voués à la lecture, transforment la promenade en chasse au récit, et rappellent qu’une ville peut mettre en scène son imaginaire imprimé autrement qu’avec une plaque ou un nom de rue.
Des activités prolongent ce maillage, avec un atelier familial autour de Mortadelo y Filemón à la bibliothèque et une rencontre entre Núria Ibáñez et le spécialiste Jordi Canyissà à la Fnac. L’ensemble compose une politique de présence : non pas conserver un auteur à distance respectueuse, mais le remettre en circulation.
Surtout, le projet ne s’arrête pas aux limites de Barcelone. Plusieurs sources annoncent une extension itinérante, avec de nouveaux dioramas attendus à Madrid à l’occasion de la Feria del Cómic des 26 et 27 mars, puis un retour à Barcelone en mai dans le cadre du même circuit de célébrations.
Ce passage du parcours local à un format mobile éclaire la nature profonde de l’initiative : non un hommage figé, mais un modèle exportable où la bande dessinée sert à relier édition, espace public et attachement urbain.

Par Clément Solym
Contact : cs@actualitte.com
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