Mourir deux fois

Maxime Girardeau

l y a des thrillers qui empilent les cadavres, et d’autres qui installent une angoisse plus retorse : celle d’un monde où la mort ne suffit plus à clore une vie. Mourir deux fois appartient à cette seconde famille. D’emblée, le roman frappe par son dispositif : un tueur, le Sablier noir, assassine selon un rituel fixe, scarifie les corps, enferme dans un smartphone les souvenirs de ses victimes, puis impose aux survivants une seule question pour tenter de les retrouver.

Le cœur battant du livre se loge dans la collision entre trois lignes de force. Il y a Bianca, adolescente synesthésique, qui perçoit le réel en textures, couleurs, calculs et variables. « J’ai appris cette technique avec Frank, mon psy. Quand les couleurs deviennent trop intenses, je noie le système sous un son neutre, je repeins le tableau en gris. »

Il y a Mathilde Papin, commissaire tendue, qui avance dans l’enquête avec une rage sèche. « Un goût amer m’envahit. Celui de l’échec, encore. » Et il y a, derrière elles, une réflexion plus vaste sur la mémoire numérisée. « La question n’est plus théorique. Nous sommes à l’aube d’une époque où la frontière entre mémoire biologique et mémoire numérique va disparaître. »

Le roman tient parce qu’il ne traite jamais cette idée comme un simple gadget. Quand Bianca découvre son père assassiné, l’effroi reste charnel : « Quelques pas de plus. L’impensable. » Cette sécheresse coupe le souffle avant même que le roman ne déploie son imaginaire funèbre. « Quelque chose écrase ma poitrine. Je contemple le sarcophage digital. »

C’est là que Maxime Girardeau emporte la décision. Son intrigue avance vite, mais garde une densité affective réelle, nourrie par le deuil, la filiation et la tentation de ressusciter les absents. La narration polyphonique donne de l’amplitude au récit, et la voix de Bianca, la plus risquée, devient aussi la plus singulière. Son regard défamiliarise Paris, l’enquête et la douleur elle-même.

Le face-à-face différé entre l’adolescente traquée et la commissaire en chasse donne au livre une tension presque jumelle : l’une calcule pour ne pas sombrer, l’autre cogne pour ne pas céder.

Tout n’est pas d’égale force. Certains passages explicatifs sur l’intelligence artificielle soulignent un peu trop ce que la fiction a déjà fait comprendre. Quelques formulations de procédure ou de calcul peuvent aussi refroidir l’élan. Mais cette légère raideur participe parfois au projet du livre : montrer des êtres qui tentent de survivre en découpant l’insupportable.

Reste un thriller ambitieux, tendu, souvent saisissant, qui fait de l’hypothèse technologique une machine romanesque et morale. « Ce n’est pas sans risque. Car ce que vous nourrissez grandit. » Tout le livre tient dans cette menace.

 

 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
20/03/2026 à 11:46

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Mourir deux fois

Maxime Girardeau

Paru le 19/03/2026

336 pages

Robert Laffont

20,90 €