Dans l'assourdissant vacarme des réseaux et leur lot d'indignations, il suffit parfois d’une syllabe de travers pour fabriquer une autre femme, une autre pensée, une autre cible. En Espagne, un article revient sur l'un de ces désastres ordinaires : la confusion répétée entre écrivaines publiques. On croit sourire d’une bévue et l'on aboutit à un marasme des plus déplaisants...
Il arrive qu’une erreur de nom amuse. Il arrive aussi qu’elle révèle un mécanisme plus profond. C’est ce que montre un article d’El País publié le 8 février 2026 : dans l’espace médiatique, certaines écrivaines demeurent interchangeables, comme si leur présence publique restait floue, approximative, presque générique. Le cas le plus frappant concerne Naomi Klein et Naomi Wolf, deux autrices nord-américaines longtemps associées malgré des trajectoires désormais opposées.
Essayiste canadienne, Naomi Klein, 55 ans, s’est imposée avec No Logo, La Stratégie du choc et, plus récemment, Doppelganger. Elle fait de cette confusion la matière même de son dernier livre. Son éditeur souligne que l’ouvrage part de ce dédoublement pour explorer un univers saturé de théories du complot, de discours antivaccins et de dérives politiques.
Le point de départ reste concret : Klein raconte être prise à partie pour des propos qu’elle n’a jamais tenus, mais attribués à Naomi Wolf 63 ans cette année, figure du féminisme médiatique des années 1990, devenue depuis une voix associée à des sphères conspirationnistes et à une droite radicalisée.
Il ne s’agit donc pas d’une simple homonymie. L’erreur révèle une paresse de l’attention. Klein a même été présentée sous le nom de Naomi Campbell lors d’interventions publiques, au point qu’un responsable koweïtien lui a un jour retourné un appel en pensant joindre le mannequin. L’anecdote amuse, mais elle ouvre une question plus large : combien de femmes exposées dans le débat public restent perçues comme des figures permutables, identifiées par une étiquette plutôt que par leur œuvre ou leur pensée ?
Le phénomène dépasse le duo Klein-Wolf. Ainsi l’autrice américaine Carmen Maria Machado, régulièrement confondue avec l’opposante vénézuélienne María Corina Machado. En Espagne, Carmen Martín Gaite a été prise pour Carmen Laforet ; plus récemment, Marta Sanz se trouve souvent mêlée à Sara Mesa dans la réception de ses livres. Chaque erreur paraît minime. Leur accumulation dessine pourtant une véritable grammaire de l’effacement.
Ce trouble nominal éclaire la circulation contemporaine de l’information. Les réseaux sociaux accélèrent l’erreur, les médias la relaient, les algorithmes la fixent. L’attribution fautive cesse d’être un accident : elle devient un élément de réputation. Klein en fait un observatoire politique dans Doppelganger ; El País y voit un symptôme médiatique. Dans les deux cas, le constat s’impose : mal nommer une autrice ne relève pas seulement de l’inexactitude. Cela revient parfois, même involontairement, à ne pas la lire.
L’écho rencontré par Doppelganger, lauréat du Women’s Prize for Non-Fiction en 2024, confirme l’ampleur du phénomène. L’expérience individuelle de la confusion s’impose comme une grille de lecture du présent. La trajectoire inverse de Naomi Wolf en accentue encore la portée : associée à The Beauty Myth, présenté comme un texte fondateur du féminisme des années 1990, elle incarne aujourd’hui une position idéologique radicalement différente. C’est précisément cet écart que l’erreur médiatique efface.
Crédits illustration : RibhavAgrawal CC 0
Par Clément Solym
Contact : cs@actualitte.com
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